d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage.
Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse
dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la
faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis,
peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux
sans l'être; la vanité, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait
entreprendre de grandes choses presque toutes opposées à sa
profession; il a suscité les plus grands désordres de l'État sans
avoir un dessein formé de s'en prévaloir, et bien loin de se
déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a
pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse
vanité de lui être opposé. Il a su profiter néanmoins avec
habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a
souffert la prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa
hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs
années, dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a
conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal
Mazarin; mais après la mort de ce ministre il s'en est démis sans
connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour
ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est
entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa
réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille
néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il
se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une
présence d'esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les
occasions que la fortune lui offre qu'il semble qu'il les ait
prévues et désirées. Il aime à raconter; il veut éblouir
indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures
extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que
sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui
a le plus contribué à sa réputation c'est de savoir donner un beau
jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié,
quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de
l'autre; il est incapable d'envie ni d'avarice, soit par vertu ou
par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un
particulier ne devait espérer de leur pouvoir rendre; il a senti
de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de
s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il s'amuse à
tout et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser
pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La
retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus
fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait à son
orgueil, sous prétexte de dévotion: il quitte la cour, où il ne
peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui.
3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de
Richelieu
Monsieur de Luçon, qui depuis a été cardinal de Richelieu, s'étant
attaché entièrement aux intérêts du maréchal d'Ancre, lui
conseilla de faire la guerre; mais après lui avoir donné cette
pensée et que la proposition en fut faite au Conseil, Monsieur de
Luçon témoigna de la désapprouver et s'y opposa pour ce que
M. de Nevers, qui croyait que la paix fût avantageuse pour ses
desseins, lui avait fait offrir le prieuré de La Charité par le P.
Joseph, pourvu qu'il la fît résoudre au Conseil. Ce changement
d'opinion de Monsieur de Luçon surprit le maréchal d'Ancre, et
l'obligea de lui dire avec quelque aigreur qu'il s'étonnait de le
voir passer si promptement d'un sentiment à un autre tout
contraire; à quoi Monsieur de Luçon répondit ces propres paroles,
que les nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais
jugeant bien par là qu'il avait déplu au maréchal, il résolut de
chercher les moyens de le perdre; et un jour que Déageant l'était
allé trouver pour lui faire signer quelques expéditions, il lui
dit qu'il avait une affaire importante à communiquer à
M. de Luynes, et qu'il souhaitait de l'entretenir. Le lendemain,
M. de Luynes et lui se virent, où Monsieur de Luçon lui dit que le
maréchal d'Ancre était résolu de le perdre, et que le seul moyen
de se garantir d'être opprimé par un si puissant ennemi était de
le prévenir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait
déjà pris cette résolution, ne sachant si ce conseil, qui lui
était donné par une créature du maréchal, n'était point un piège
pour le surprendre et pour lui faire découvrir ses sentiments.
Néanmoins Monsieur de Luçon lui fit paraître tant de zèle pour le
service du Roi et un si grand attachement à la ruine du maréchal,
qu'il disait être le plus grand ennemi de l'État, que
M. de Luynes, persuadé de sa sincérité, fut sur le point de lui
découvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu'il avait
fait de tuer le maréchal; mais s'étant retenu alors de lui en
parler, il dit à Déageant la conversation qu'ils avaient eue
ensemble et l'envie qu'il avait de lui faire part de son secret;
ce que Déageant désapprouva entièrement, et lui fit voir que ce
serait donner un moyen infaillible à Monsieur de Luçon de se
réconcilier à ses dépens avec le maréchal, et de se joindre plus
étroitement que jamais avec lui, en lui découvrant une affaire de
cette conséquence: de sorte que la chose s'exécuta, et le maréchal
d'Ancre fut tué sans que Monsieur de Luçon en eût connaissance.
Mais les conseils qu'il avait donnés à M. de Luynes, et
l'animosité qu'il lui avait témoigné d'avoir contre le maréchal le
conservèrent, et firent que le Roi lui commanda de continuer
d'assister au Conseil, et d'exercer sa charge de secrétaire d'État
comme il avait accoutumé: si bien qu'il demeura encore quelque
temps à la cour, sans que la chute du maréchal qui l'avait avancé
nuisît à sa fortune. Mais, comme il n'avait pas pris les mêmes
précautions envers les vieux ministres qu'il avait fait auprès de
M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le président Jeannin, qui
virent par quel biais il entrait dans les affaires, firent
connaître à M. de Luynes qu'il ne devait pas attendre plus de
fidélité de lui qu'il en avait témoigné pour le maréchal d'Ancre,
et qu'il était nécessaire de l'éloigner comme une personne
dangereuse et qui voulait s'établir par quelques voies que ce pût
être: ce qui fit résoudre M. de Luynes à lui commander de se
retirer à Avignon.
Cependant la Reine mère du Roi alla à Blois, et Monsieur de Luçon,
qui ne pouvait souffrir de se voir privé de toutes ses espérances,
essaya de renouer avec M. de Luynes et lui fit offrir que, s'il
lui permettait de retourner auprès de la Reine, qu'il se servirait
du pouvoir qu'il avait sur son esprit pour lui faire chasser tous
ceux qui lui étaient désagréables et pour lui faire faire toutes
les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut
reçue, et Monsieur de Luçon, retournant, produisit l'affaire du
Pont-de-Cé, en suite de quoi il fut fait cardinal, et commença
d'établir les fondements de la grandeur où il est parvenu.
4. Le comte d'Harcourt
Le soin que la fortune a pris d'élever et d'abattre le mérite des
hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du
droit qu'elle s'est donné de mettre le prix à leurs qualités,
comme les souverains mettent le prix à la monnaie, pour faire voir
que sa marque leur donne le cours qu'il lui plaît. Si elle s'est
servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de
M. de Turenne pour les faire admirer, il paraît qu'elle a respecté
leur vertu et que, tout injuste qu'elle est, elle n'a pu se
dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu'elle veut
montrer toute l'étendue de son pouvoir lorsqu'elle choisit des
sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui
ont connu le comte d'Harcourt conviendront de ce que je dis, et
ils le regarderont comme un chef-d'oeuvre de la fortune, qui a
voulu que la postérité le jugeât digne d'être comparé dans la
gloire des armes aux plus célèbres capitaines. Ils lui verront
exécuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses
entreprises. Les succès des îles Sainte-Marguerite, de Casal, le
combat de la Route, le siège de Turin, les batailles gagnées en
Catalogne, une si longue suite de victoires étonneront les siècles
à venir. La gloire du comte d'Harcourt sera en balance avec celle
de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, malgré les distances
que la nature a mises entre eux; elle aura un même rang dans
l'histoire, et on n'osera refuser à son mérite ce que l'on sait
présentement qui n'est dû qu'à sa seule fortune.
Portrait de La Rochefoucauld par lui-même
Portrait de M.R.D. fait par lui-même
Je suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J'ai
le teint brun mais assez uni, le front élevé et d'une raisonnable
grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils
noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché à dire
de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus ni
aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois. Tout ce
que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit, et qu'il
descend un peu trop en bas. J'ai la bouche grande, et les lèvres
assez rouges d'ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J'ai les
dents blanches, et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois
que j'avais un peu trop de menton: je viens de me tâter et de me
regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais
pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou
carré ou en ovale; lequel des deux, il me serait fort difficile de
le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec
cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle
tête. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine; cela
fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique
je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un
peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà
naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on
trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n'est pas
fort éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidélité
dans ce qui me reste à faire de mon portrait; car je me suis assez
étudié pour me bien connaître, et je ne manque ni d'assurance pour
dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de
sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts.
Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et
je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine
m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me
semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je
n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon
tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en
vient me remplir de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort
l'esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot ou je
n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort
resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même
extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est
un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en
corriger; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage
contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le
suis, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un
méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits,
je pense qu'après m'être corrigé au dedans, il ne laissera pas de
me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J'ai de
l'esprit et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi bon
façonner là-dessus? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement
pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un
peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d'une
manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de
bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me
croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je
me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que
je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit
que la mélancolie gâte; car, encore que je possède assez bien ma
langue, que j'aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les
choses fort confusément, j'ai pourtant une si forte application à
mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire.
La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me
touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse et que la morale en
fasse la plus grande partie; cependant je sais la goûter aussi
quand elle est enjouée, et si je n'y dis pas beaucoup de petites
choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse bien
ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort
divertissante cette manière de badiner où il y a certains esprits
prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose,
je fais bien en vers, et si j'étais sensible à la gloire qui vient
de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais
m'acquérir assez de réputation. J'aime la lecture en général;
celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et
fortifier l'âme est celle que j'aime le plus. Surtout, j'ai une
extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit; car de
cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu'on lit, et des
réflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus
agréable du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des
ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis
peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a
encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une délicatesse
trop scrupuleuse, et une critique trop sévère. Je ne hais pas à
entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers
dans la dispute: mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec
trop de chaleur et lorsqu'on défend un parti injuste contre moi,
quelquefois, à force de me passionner pour celui de la raison, je
deviens moi-même fort peu raisonnable. J'ai les sentiments
vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'être
tout à fait honnête homme que mes amis ne me sauraient faire un
plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts.
Ceux qui me connaissent un peu particulièrement et qui ont eu la
bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je
les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la
soumission d'esprit que l'on saurait désirer. J'ai toutes les
passions assez douces et assez réglées: on ne m'a presque jamais
vu en colère et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne
suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offensé,
et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on
m'aurait faite. Au contraire je suis assuré que le devoir ferait
si bien en moi l'office de la haine que je poursuivrais ma
vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. L'ambition ne
me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains
aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je
voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je
ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je crois
effectivement que l'on doit tout faire, jusques à lui témoigner
même beaucoup de compassion de son mal, car les misérables sont si
sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens
aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se garder
soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien
au-dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le
coeur et qu'on doit laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien
par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les
choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une façon que je ne
balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs; j'ai
de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs
mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses;
seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas
non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J'ai
naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de
tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai
moins de difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en
confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole; je n'y
manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai
promis et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable.
J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas
avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la
peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur
conversation que celle des hommes: on y trouve une certaine
douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble
outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de netteté et qu'elles
donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent. Pour
galant, je l'ai été un peu autrefois; présentement je ne le suis
plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes et je
m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui
s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles
passions: elles marquent la grandeur de l'âme, et quoique dans les
inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à
la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la
plus austère vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner
avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de
fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à
aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont
je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe
jamais de l'esprit au coeur.
Documents relatifs à la genèse des maximes
Avis au lecteur
Voici un portrait du coeur de l'homme que je donne au public, sous
le nom de Réflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne
plaire pas à tout le monde, parce qu'on trouvera peut-être qu'il
ressemble trop, et qu'il ne flatte pas assez. Il y a apparence que
l'intention du peintre n'a jamais été de faire paraître cet
ouvrage, et qu'il serait encore renfermé dans son cabinet si une
méchante copie qui en a couru, et qui a passé même depuis quelque
temps en Hollande, n'avait obligé un de ses amis de m'en donner
une autre, qu'il dit être tout à fait conforme à l'original; mais
toute correcte qu'elle est, possible n'évitera-t-elle pas la
censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l'on se
mêle de pénétrer dans le fond de leur coeur, et qui croient être
en droit d'empêcher que les autres les connaissent, parce qu'elles
ne veulent pas se connaître elles-mêmes. Il est vrai que, comme
ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l'orgueil
humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu'il ne
se soulève contre elles, et qu'elles ne s'attirent des censeurs.
Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l'on m'a
donné, qui a été faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le
temps que chacun se mêlait d'en dire son avis. Elle m'a semblé
assez propre pour répondre aux principales difficultés que l'on
peut opposer aux Réflexions, et pour expliquer les sentiments de
leur auteur. Elle suffit pour faire voir que ce qu'elles
contiennent n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme
aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et que celui qui les a
écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait
s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis
de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé. Mais si le
respect qui leur est dû n'est pas capable de retenir le chagrin
des critiques, s'ils ne font point de scrupule de condamner
l'opinion de ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie le
lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son
esprit au premier mouvement de son coeur, et de donner ordre, s'il
est possible, que l'amour-propre ne se mêle point dans le jugement
qu'il en fera; car il le consulte, il ne faut pas s'attendre qu'il
puisse être favorable à ces Maximes: comme elles traitent
l'amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de
prévenir l'esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette
prévention ne les justifie, et se persuader qu'il n'y a rien de
plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur
et la subtilité que l'on témoignera pour les combattre. En effet
il sera difficile de faire croire à tout homme de bon sens que
l'on les condamne par d'autre motif que par celui de l'intérêt
caché, de l'orgueil et de l'amour-propre. En un mot, le meilleur
parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans
l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en
particulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles
paraissent générales; après cela, je lui réponds qu'il sera le
premier à y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore grâce
au coeur humain. Voilà ce que j'avais à dire sur cet écrit en
général. Pour ce qui est de la méthode que l'on y eût pu observer,
je crois qu'il eût été à désirer que chaque maxime eût eu un titre
du sujet qu'elle traite, et qu'elles eussent été mises dans un
plus grand ordre; mais je ne l'ai pu faire sans renverser
entièrement celui de la copie qu'on m'a donnée; et comme il y a
plusieurs maximes sur une même matière, ceux à qui j'en ai demandé
avis ont jugé qu'il était plus expédient de faire une table à
laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d'une
même chose.
Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales
Monsieur,