Je m'engagerais à un trop long discours si je rapportais ici en

particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles

gens à se retirer du commerce du monde: le changement de leur

humeur, de leur figure et l'affaiblissement des organes les

conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, à

s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui

est inséparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de

raison: il ne peut plus être flatté de plusieurs choses qui

flattent les autres, l'expérience leur a fait connaître le prix de

ce que tous les hommes désirent dans la jeunesse et

l'impossibilité d'en jouir plus longtemps; les diverses voies qui

paraissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs,

aux plaisirs, à la réputation et à tout ce qui élève les hommes

leur sont fermées, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou par

l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est

trop long et trop pénible quand on s'est une fois égaré; les

difficultés leur en paraissent insurmontables, et l'âge ne leur

permet plus d'y prétendre. Ils deviennent insensibles à l'amitié,

non seulement parce qu'ils n'en ont peut-être jamais trouvé de

véritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand nombre de

leurs amis qui n'avaient pas encore eu le temps ni les occasions

de manquer à l'amitié et ils se persuadent aisément qu'ils

auraient été plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont

plus de part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur

imagination; ils n'ont même presque plus de part à la gloire:

celle qu'ils ont acquise est déjà flétrie par le temps, et souvent

les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquièrent.

Chaque jour leur ôte une portion d'eux-mêmes; ils n'ont plus assez

de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour

arriver à ce qu'ils désirent; il ne voient plus devant eux que des

chagrins, des maladies et de l'abaissement; tous est vu, et rien

ne peut avoir pour eux la grâce de la nouveauté; le temps les

éloigne imperceptiblement du point de vue d'où il leur convient de

voir les objets, et d'où ils doivent être vus. Les plus heureux

sont encore soufferts, les autres sont méprisés; le seul bon parti

qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont

peut-être que trop montré. Leur goût, détrompé des désirs

inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles;

les bâtiments, l'agriculture, l'économie, l'étude, toutes ces

choses sont soumises à leurs volontés; ils s'en approchent ou s'en

éloignent comme il leur plaît; ils sont maîtres de leurs desseins

et de leurs occupations; tout ce qu'ils désirent est en leur

pouvoir, et, s'étant affranchis de la dépendance du monde, ils

font tout dépendre d'eux. Les plus sages savent employer à leur

salut le temps qu'il leur reste et, n'ayant qu'une si petite part

à cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres

n'ont au moins qu'eux-mêmes pour témoins de leur misère; leurs

propres infirmités les amusent; le moindre relâche leur tient lieu

de bonheur; la nature, défaillante et plus sage qu'eux, leur ôte

souvent la peine de désirer; enfin ils oublient le monde, qui est

si disposé à les oublier; leur vanité même est consolée par leur

retraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de

faiblesses, tantôt par piété, tantôt par raison, et le plus

souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie

insipide et languissante.

XIX. Des événements de ce siècle

L'histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous

montre également les grands événements et les médiocres; cette

confusion d'objets nous empêche souvent de discerner avec assez

d'attention les choses extraordinaires qui sont renfermées dans

les cours de chaque siècle. Celui où nous vivons en a produit, à

mon sens, de plus singuliers que les précédents. J'ai voulu en

écrire quelques-uns, pour les rendre plus remarquables aux

personnes qui voudront y faire réflexion.

Marie de Médicis, reine de France, femme de Henri le Grand, fut

mère du roi Louis XIII, de Gaston, fils de France, de la reine

d'Espagne, de la duchesse de Savoie, et de la reine d'Angleterre;

elle fut régente en France, et gouverna le roi son fils, et son

royaume, plusieurs années. Elle éleva Armand de Richelieu à la

dignité de cardinal; elle le fit premier ministre, maître de

l'État et de l'esprit du Roi. Elle avait peu de vertus et peu de

défauts qui la dussent faire craindre, et néanmoins, après tant

d'éclat et de grandeurs, cette princesse, veuve de Henri IVe et

mère de tant de rois, a été arrêtée prisonnière par le Roi son

fils, et par la haine du cardinal de Richelieu qui lui devait sa

fortune. Elle a été délaissée des autres rois ses enfants, qui

n'ont osé même la recevoir dans leurs États, et elle est morte de

misère, et presque de faim, à Cologne, après une persécution de

dix années.

Ange de Joyeuse, duc et pair, maréchal de France et amiral, jeune,

riche, galant et heureux, abandonna tant d'avantages pour se faire

capucin. Après quelques années les besoins de l'État le

rappelèrent au monde; le Pape le dispensa de ses voeux, et lui

ordonna d'accepter le commandement des armées du Roi contre les

huguenots; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa

entraîner pendant ce temps aux mêmes passions qui l'avaient agité

pendant sa jeunesse. La guerre étant finie, il renonça une seconde

fois au monde, et reprit l'habit de capucin. Il vécut longtemps

dans une vie sainte et religieuse; mais la vanité, dont il avait

triomphé dans le milieu des grandeurs, triompha de lui dans le

cloître; il fut élu gardien du couvent de Paris, et son élection

étant contestée par quelques religieux, il s'exposa non seulement

à aller à Rome dans un âge avancé, à pied et malgré les autres

incommodités d'un si pénible voyage, mais la même opposition des

religieux s'étant renouvelée à son retour, il partit une seconde

fois pour retourner à Rome soutenir un intérêt si peu digne de

lui, et il mourut en chemin de fatigue, de chagrin, et de

vieillesse.

Trois hommes de qualité, Portugais, suivis de dix-sept de leurs

amis, entreprirent la révolte de Portugal et des Indes qui en

dépendent, sans concert avec les peuples ni avec les étrangers, et

sans intelligence dans les places. Ce petit nombre de conjurés se

rendit maître du palais de Lisbonne, en chassa la douairière de

Mantoue, régente pour le roi d'Espagne, et fit soulever tout le

royaume; il ne périt dans ce désordre que Vasconcellos, ministre

d'Espagne, et deux de ses domestiques. Un si grand changement se

fit en faveur du duc de Bragance, et sans participation: il fut

déclaré roi contre sa propre volonté, et se trouva le seul homme

de Portugal qui résistât à son élection; il a possédé ensuite

cette couronne pendant quatorze années, n'ayant ni élévation, ni

mérite; il est mort dans son lit, et a laissé son royaume paisible

à ses enfants.

Le cardinal de Richelieu a été maître absolu du royaume de France

pendant le règne d'un roi qui lui laissait le gouvernement de son

État, lorsqu'il n'osait lui confier sa propre personne; le

Cardinal avait aussi les mêmes défiances du Roi, et il évitait

d'aller chez lui, craignant d'exposer sa vie ou sa liberté; le Roi

néanmoins sacrifie Cinq-Mars, son favori, à la vengeance du

Cardinal, et consent qu'il périsse sur un échafaud. Ensuite le

Cardinal meurt dans son lit; il dispose par son testament des

charges et des dignités de l'État, et oblige le Roi, dans le plus

fort de ses soupçons et de sa haine, à suivre aussi aveuglement

ses volontés après sa mort qu'il avait fait pendant sa vie.

On doit sans doute trouver extraordinaire que Anne-Marie-Louise

d'Orléans, petite-fille de France, la plus riche sujette de

l'Europe, destinée pour les plus grands rois, avare, rude et

orgueilleuse, ait pu former le dessein, à quarante-cinq ans,

d'épouser Puyguilhem, cadet de la maison de Lauzun, assez mal fait

de sa personne, d'un esprit médiocre, et qui n'a, pour toute bonne

qualité, que d'être hardi et insinuant. Mais on doit être encore

plus surpris que Mademoiselle ait pris cette chimérique résolution

par un esprit de servitude et parce que Puyguilhem était bien

auprès du Roi; l'envie d'être femme d'un favori lui tint lieu de

passion, elle oublia son âge et sa naissance, et, sans avoir

d'amour, elle fit des avances à Puyguilhem qu'un amour véritable

ferait à peine excuser dans une jeune personne et d'une moindre

condition. Elle lui dit un jour qu'il n'y avait qu'un seul homme

qu'elle pût choisir pour épouser. Il la pressa de lui apprendre

son choix; mais n'ayant pas la force de prononcer son nom, elle

voulut l'écrire avec un diamant sur les vitres d'une fenêtre.

Puyguilhem jugea sans doute ce qu'elle allait faire, et espérant

peut-être qu'elle lui donnerait cette déclaration par écrit, dont

il pourrait faire quelque usage, il feignit une délicatesse de

passion qui pût plaire à Mademoiselle, et il lui fit un scrupule

d'écrire sur du verre un sentiment qui devait durer éternellement.

Son dessein réussit comme il désirait, et Mademoiselle écrivit le

soir dans du papier:

«C'est vous.» Elle le cachera elle-même; mais, comme cette

aventure se passait un jeudi et que minuit sonna avant que

Mademoiselle pût donner son billet à Puyguilhem, elle ne voulut

pas paraître moins scrupuleuse que lui, et craignant que le

vendredi ne fût un jour malheureux, elle lui fit promettre

d'attendre au samedi à ouvrir le billet qui lui devait apprendre

cette _grande nouvelle. L'excessive fortune que cette déclaration

faisait envisager à Puyguilhem ne lui parut point au-dessus de son

ambition. Il songea à profiter du caprice de Mademoiselle, et il

eut la hardiesse d'en rendre compte au Roi. Personne n'ignore

qu'avec si grandes et éclatantes qualités nul prince au monde n'a

jamais eu plus de hauteur, ni plus de fierté. Cependant, au lieu

de perdre Puyguilhem d'avoir osé lui découvrir ses espérances, il

lui permit non seulement de les conserver, mais il consentit que

quatre officiers de la couronne lui vinssent demander son

approbation pour un mariage si surprenant, et sans que Monsieur ni

Monsieur le Prince en eussent entendu parler. Cette nouvelle se

répandit dans le monde, et le remplit d'étonnement et

d'indignation. Le Roi ne sentit pas alors ce qu'il venait de faire

contre sa gloire et contre sa dignité. Il trouva seulement qu'il

était de sa grandeur d'élever en un jour Puyguilhem au-dessus des

plus grands du royaume et, malgré tant de disproportion, il le

jugea digne d'être son cousin germain, le premier pair de France

et maître de cinq cent mille livres de rente; mais ce qui le

flatta le plus encore, dans un si extraordinaire dessein, ce fut

le plaisir secret de surprendre le monde, et de faire pour un

homme qu'il aimait ce que personne n'avait encore imaginé. Il fut

au pouvoir de Puyguilhem de profiter durant trois jours de tant de

prodiges que la fortune avait faits en sa faveur, et d'épouser

Mademoiselle; mais, par un prodige plus grand encore, sa vanité ne

put être satisfaite s'il ne l'épousait avec les mêmes cérémonies

que s'il eût été de sa qualité: il voulut que le Roi et la Reine

fussent témoins de ses noces, et qu'elles eussent tout l'éclat que

leur présence y pouvait donner. Cette présomption sans exemple lui

fit employer à de vains préparatifs, et à passer son contrat, tout

le temps qui pouvait assurer son bonheur. Mme de Montespan, qui le

haïssait, avait suivi néanmoins le penchant du Roi et ne s'était

point opposée à ce mariage. Mais le bruit du monde la réveilla;

elle fit voir au Roi ce que lui seul ne voyait pas encore; elle

lui fit écouter la voix publique; il connut l'étonnement des

ambassadeurs, il reçut les plaintes et les remontrances

respectueuses de Madame douairière et de toute la maison royale.

Tant de raisons firent longtemps balancer le Roi, et ce fut avec

un[e] extrême peine qu'il déclara à Puyguilhem qu'il ne pouvait

consentir ouvertement à son mariage. Il l'assura néanmoins que ce

changement en apparence ne changerait rien en effet; qu'il était

forcé, malgré lui, de céder à l'opinion générale, et de lui

défendre d'épouser Mademoiselle, mais qu'il ne prétendait pas que

cette défense empêchât son bonheur. Il le pressa de se marier en

secret, et il lui promit que la disgrâce qui devait suivre une

telle faute ne durerait que huit jours. Quelque sentiment que ce

discours pût donner à Puyguilhem, il dit au Roi qu'il renonçait

avec joie à tout ce qui lui avait permis d'espérer, puisque sa

gloire en pouvait être blessée, et qu'il n'y avait point de

fortune qui le pût consoler d'être huit jours séparé de lui. Le

Roi fut véritablement touché de cette soumission; il n'oublia rien

pour obliger Puyguilhem à profiter de la faiblesse de

Mademoiselle, et Puyguilhem n'oublia rien aussi, de son côté, pour

faire voir au Roi qu'il lui sacrifiait toutes choses. Le

désintéressement seul ne fit pas prendre néanmoins cette conduite

à Puyguilhem: il crut qu'elle l'assurait pour toujours de l'esprit

du Roi, et que rien ne pourrait à l'avenir diminuer sa faveur. Son

caprice et sa vanité le portèrent même si loin que ce mariage si

grand et si disproportionné lui parut insupportable parce qu'il ne

lui était plus permis de le faire avec tout le faste et tout

l'éclat qu'il s'était proposé. Mais ce qui le détermina le plus

puissamment à le rompre, ce fut l'aversion insurmontable qu'il

avait pour la personne de Mademoiselle, et le dégoût d'être son

mari. Il espéra même de tirer des avantages solides de

l'emportement de Mademoiselle, et que, sans l'épouser, elle lui

donnerait la souveraineté de Dombes et le duché de Montpensier. Ce

fut dans cette vue qu'il refusa d'abord toutes les grâces dont le

Roi voulut le combler; mais l'humeur avare et inégale de

Mademoiselle, et les difficultés qui se rencontrèrent à assurer de

si grands biens à Puyguilhem, rendirent ce dessein inutile, et

l'obligèrent à recevoir les bienfaits du Roi. Il lui donna le

gouvernement de Berry et cinq cent mille livres. Des avantages si

considérables ne répondirent pas toutefois aux espérances que

Puyguilhem avait formées. Son chagrin fournit bientôt à ses

ennemis, et particulièrement à Mme de Montespan, tous les

prétextes qu'ils souhaitaient pour le ruiner. Il connut son état

et sa décadence et, au lieu de se ménager auprès du Roi avec de la

douceur, de la patience et de l'habileté, rien ne fut plus capable

de retenir son esprit âpre et fier. Il fit enfin des reproches au

Roi; il lui dit même des choses rudes et piquantes, jusqu'à casser

son épée en sa présence en disant qu'il ne la tirerait plus pour

son service; il lui parla avec mépris de Mme de Montespan, et

s'emporta contre elle avec tant de violence qu'elle douta de sa

sûreté et n'en trouva plus qu'à le perdre. Il fut arrêté bientôt

après, et on le mena à Pignerol, où il éprouva par une longue et

dure prison la douleur d'avoir perdu les bonnes grâces du Roi, et

d'avoir laissé échapper par une fausse vanité tant de grandeurs et

tant d'avantages que la condescendance de son maître et la

bassesse de Mademoiselle lui avaient présentés.

Alphonse, roi de Portugal, fils du duc de Bragance dont je viens

de parler, s'est marié en France à la fille du duc de Nemours,

jeune, sans biens et sans protection. Peu de temps après, cette

princesse a formé le dessein de quitter le Roi son mari; elle l'a

fait arrêter dans Lisbonne, et les mêmes troupes, qui un jour

auparavant le gardaient comme leur roi, l'ont gardé le lendemain

comme prisonnier; il a été confiné dans une île de ses propres

États, et on lui a laissé la vie et le titre de roi. Le prince de

Portugal, son frère, a épousé la Reine; elle conserve sa dignité,

et elle a revêtu le prince son mari de toute l'autorité du

gouvernement, sans lui donner le nom de roi; elle jouit

tranquillement du succès d'une entreprise si extraordinaire, en

paix avec les Espagnols, et sans guerre civile dans le royaume.

Un vendeur d'herbes, nommé Masaniel, fit soulever le menu peuple

de Naples, et malgré la puissance des Espagnols il usurpa

l'autorité royale; il disposa souverainement de la vie, de la

liberté et des biens de tout ce qui lui fut suspect; il se rendit

maître des douanes; il dépouilla les partisans de tout leur argent

et de leurs meubles, et fit brûler publiquement toutes ces

richesses immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de

cette foule confuse de révoltés voulût profiter d'un bien qu'on

croyait mal acquis. Ce prodige ne dura que quinze jours, et finit

par un autre prodige: ce même Masaniel, qui achevait de si grandes

choses avec tant de bonheur, de gloire, et de conduite, perdit

subitement l'esprit, et mourut frénétique en vingt-quatre heures.

La reine de Suède, en paix dans ses États et avec ses voisins,

aimée de ses sujets, respectée des étrangers, jeune et sans

dévotion, a quitté volontairement son royaume, et s'est réduite à

une vie privée. Le roi de Pologne, de la même maison que la reine

de Suède, s'est démis aussi de la royauté, par la seule lassitude

d'être roi.

Un lieutenant d'infanterie sans nom et sans crédit, a commencé, à

l'âge de quarante-cinq ans, de se faire connaître dans les

désordres d'Angleterre. Il a dépossédé son roi légitime, bon,

juste, doux, vaillant et libéral; il lui a fait trancher la tête,

par un arrêt de son parlement; il a changé la royauté en

république; il a été dix ans maître de l'Angleterre, plus craint

de ses voisins et plus absolu dans son pays que tous les rois qui

y ont régné. Il est mort paisible, et en pleine possession de

toute la puissance du royaume.

Les Hollandais ont secoué le joug de la domination d'Espagne; ils

ont formé une puissante république, et ils ont soutenu cent ans la

guerre contre leurs rois légitimes pour conserver leur liberté.

Ils doivent tant de grandes choses à la conduite et à la valeur

des princes d'Orange, dont ils ont néanmoins toujours redouté

l'ambition et limité le pouvoir. Présentement cette république, si

jalouse de sa puissance, accorde au prince d'Orange d'aujourd'hui,

malgré son peu d'expérience et ses malheureux succès dans la

guerre, ce qu'elle a refusé à ses pères: elle ne se contente pas

de relever sa fortune abattue, elle le met en état de se faire

souverain de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait déchirer

par le peuple un homme qui maintenait seul la liberté publique.

Cette puissance d'Espagne, si étendue et si formidable à tous les

rois du monde, trouve aujourd'hui son principal appui dans ses

sujets rebelles, et se soutient par la protection des Hollandais.

Un empereur, jeune, faible, simple, gouverné par des ministres

incapables, et pendant le plus grand abaissement de la maison

d'Autriche, se trouve en un moment chef de tous les princes

d'Allemagne, qui craignent son autorité et méprisent sa personne,

et il est plus absolu que n'a jamais été Charles-Quint.

Le roi d'Angleterre, faible, paresseux, et plongé dans les

plaisirs, oubliant les intérêts de son royaume et ses exemples

domestiques, s'est exposé avec fermeté depuis six ans à la fureur

de ses peuples et à la haine de son parlement pour conserver une

liaison étroite avec le roi de France; au lieu d'arrêter les

conquêtes de ce prince dans les Pays-Bas, il y a même contribué en

lui fournissant des troupes. Cet attachement l'a empêché d'être

maître absolu d'Angleterre et d'en étendre les frontières en

Flandre et en Hollande par des places et par des ports, qu'il a

toujours refusés; mais dans le temps qu'il reçoit des sommes

considérables du Roi, et qu'il a le plus de besoin d'en être

soutenu contre ses propres sujets il renonce, sans prétexte, à

tant d'engagements, et il se déclare contre la France, précisément

quand il lui est utile et honnête d'y être attaché; par une

mauvaise politique précipitée, il perd, en un moment, le seul

avantage qu'il pouvait retirer d'une mauvaise politique de six

années, et ayant pu donner la paix comme médiateur, il est réduit

à la demander comme suppliant, quand le Roi l'accorde à l'Espagne,

à l'Allemagne et à la Hollande.

Les propositions qui avaient été faites au roi d'Angleterre de

marier sa nièce, la princesse d'York, au prince d'Orange, ne lui

étaient pas agréables; le duc d'York en paraissait aussi éloigné

que le Roi son frère, et le prince d'Orange même, rebuté par les

difficultés de ce dessein, ne pensait plus à le faire réussir. Le

roi d'Angleterre, étroitement lié au roi de France, consentait à

ses conquêtes, lorsque les intérêts du grand trésorier

d'Angleterre et la crainte d'être attaqué par le Parlement lui ont

fait chercher sa sûreté particulière, en disposant le Roi son

maître à s'unir avec le prince d'Orange par le mariage de la

princesse d'York, et à faire déclarer l'Angleterre contre la

France pour la protection des Pays-Bas. Ce changement du roi

d'Angleterre a été si prompt et si secret que le duc d'York

l'ignorait encore deux jours devant le mariage de sa fille, et

personne ne se pouvait persuader que le roi d'Angleterre, qui

avait hasardé dix ans sa vie et sa couronne pour demeurer attaché

à la France, pût renoncer en un moment à tout ce qu'il en espérait

pour suivre le sentiment de son ministre. Le prince d'Orange, de

son côté, qui avait tant d'intérêt de se faire un chemin pour être

un jour roi d'Angleterre, négligeait ce mariage qui le rendait

héritier présomptif du royaume; il bornait ses desseins à affermir

son autorité en Hollande, malgré les mauvais succès de ses

dernières campagnes, et il s'appliquait à se rendre aussi absolu

dans les autres provinces de cet État qu'il le croyait être dans

la Zélande; mais il s'aperçut bientôt qu'il devait prendre

d'autres mesures, et une aventure ridicule lui fit mieux connaître

l'état où il était dans son pays qu'il ne le voyait par ses

propres lumières. Un crieur public vendait des meubles à un encan

où beaucoup de monde s'assembla; il mit en vente un atlas, et

voyant que personne ne l'enchérissait, il dit au peuple que ce

livre était néanmoins plus rare qu'on ne pensait, et que les

cartes en étaient si exactes que la rivière dont M. le prince

d'Orange n'avait eu aucune connaissance lorsqu'il perdit la

bataille de Cassel y était fidèlement marquée. Cette raillerie,

qui fut reçue avec un applaudissement universel, a été un des plus

puissants motifs qui ont obligé le prince d'Orange à rechercher de

nouveau l'alliance d'Angleterre, pour contenir la Hollande, et

pour joindre tant de puissances contre nous. Il semble néanmoins

que ceux qui ont désiré ce mariage, et ceux qui y ont été

contraires, n'ont pas connu leurs intérêts: le grand trésorier

d'Angleterre a voulu adoucir le Parlement et se garantir d'en être

attaqué, en portant le Roi son maître à donner sa nièce au prince

d'Orange, et à se déclarer contre la France; le roi d'Angleterre a

cru affermir son autorité dans son royaume par l'appui du prince

d'Orange, et il a prétendu engager ses peuples à lui fournir de

l'argent pour ses plaisirs, sous prétexte de faire la guerre au

roi de France et de le contraindre à recevoir la paix; le prince

d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande par la protection

d'Angleterre; à la France a appréhendé qu'un mariage si opposé à

ses intérêts n'emportât la balance en joignant l'Angleterre à tous

nos ennemis. L'événement a fait voir, en six semaines, la fausseté

de tant de raisonnements: ce mariage met une défiance éternelle

entre l'Angleterre et la Hollande, et toutes deux le regardent

comme un dessein d'opprimer leur liberté; le parlement

d'Angleterre attaque les ministres du Roi, pour attaquer ensuite

sa propre personne; les États de Hollande, lassés de la guerre et

jaloux de leur liberté, se repentent d'avoir mis leur autorité

entre les mains d'un jeune homme ambitieux, et héritier présomptif

de la couronne d'Angleterre; le roi de France, qui a d'abord

regardé ce mariage comme une nouvelle ligue qui se formait contre

lui, a su s'en servir pour diviser ses ennemis, et pour se mettre

en état de prendre la Flandre, s'il n'avait préféré la gloire de

faire la paix à la gloire de faire de nouvelles conquêtes.

Si le siècle présent n'a pas moins produit d'événements

extraordinaires que les siècles passés, on conviendra sans doute

qu'il a le malheureux avantage de les surpasser dans l'excès des

crimes. La France même, qui les a toujours détestés, qui y est

opposée par l'humeur de la nation, par la religion, et qui est

soutenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins

aujourd'hui le théâtre où l'on voit paraître tout ce que

l'histoire et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquité Les

vices sont de tous les temps, les hommes sont nés avec de

l'intérêt, de la cruauté et de la débauche; mais si des personnes

que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles,

parlerait-on présentement des prostitutions d'Héliogabale, de la

foi des Grecs et des poisons et des parricides de Médée?

Appendice aux événements de ce siècle

1. Portrait de Mme de Montespan

Diane de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du

marquis de Montespan. Sa beauté est surprenante; son esprit et sa

conversation ont encore plus de charme que sa beauté. Elle fit

dessein de plaire au Roi et de l'ôter à La Vallière dont il était

amoureux. Il négligea longtemps cette conquête, et il en fit même

des railleries. Deux ou trois années se passèrent sans qu'elle fît

d'autres progrès que d'être dame du palais attachée

particulièrement à la Reine, et dans une étroite familiarité avec

le Roi et La Vallière. Elle ne se rebuta pas néanmoins, et se

confiant à sa beauté, à son esprit, et aux offices de

Mme de Montausier, dame d'honneur de la Reine, elle suivit son

projet sans douter de l'événement. Elle ne s'y est pas trompée:

ses charmes et le temps détachèrent le Roi de La Vallière, et elle

se vit maîtresse déclarée. Le marquis de Montespan sentit son

malheur avec toute la violence d'un homme jaloux. Il s'emporta

contre sa femme; il reprocha publiquement à Mme de Montausier

qu'elle l'avait entraînée dans la honte où elle était plongée. Sa

douleur et son désespoir firent tant d'éclat qu'il fut contraint

de sortir du royaume pour conserver sa liberté. Mme de Montespan

eut alors toute la facilité qu'elle désirait, et son crédit n'eut

plus de bornes. Elle eut un logement particulier dans toutes les

maisons du Roi; les conseils secrets se tenaient chez elle. La

Reine céda à sa faveur comme tout le reste de la cour, et non

seulement il ne lui fut plus permis d'ignorer un amour si public,

mais elle fut obligée d'en voir toutes les suites sans oser se

plaindre, et elle dut à Mme de Montespan les marques d'amitié et

de douceur qu'elle recevait du Roi. Mme de Montespan voulut encore

que La Vallière fût témoin de son triomphe, qu'elle fût présente

et auprès d'elle à tous les divertissements publics et

particuliers; elle la fit entrer dans le secret de la naissance de

ses enfants dans les temps où elle cachait son état à ses propres

domestiques. Elle se lassa enfin de la présence de La Vallière

malgré ses soumissions et ses souffrances, et cette fille simple

et crédule fut réduite à prendre l'habit de carmélite, moins par

dévotion que par faiblesse, et on peut dire qu'elle ne quitta le

monde que pour faire sa cour.

2. Portrait du cardinal de Retz

Réflexions ou sentences et maximes morales · 第 7 / 24 段