LE GÉNÉRAL SANTA-ANNA.

(Suite et fin.--V. p. 337.)

Le président Pedraza, dont l'élection avait causé le bouleversement que

nous avons raconté, échappé au sac de Mexico, s'était réfugié à

Guadalajara. Le général Guerrero avait été nommé vice-président, et

Santa-Anna, tout en blâmant les excès commis dans la capitale du

Mexique, s'était hautement déclaré pour lui. Tout était tranquille. Il y

avait bien de temps à autre quelques pronunciamentos isolés d'ambitieux

subalternes; mais personne ne s'en préoccupait, et les clameurs s'en

perdaient sans échos dans les vastes solitudes de la république.

Cet état de choses dura jusqu'en septembre de l'année 1829. A cette

époque une ridicule tentative fut faite par l'Espagne, pour reconquérir

le Mexique. L'expédition partit cette fois encore de la Havane, comme

trois cents ans auparavant; mais Cortez n'était plus là. Le brigadier

Barradas vint débarquer à Tampico avec 3,000 hommes.

Pendant que le général espagnol, indécis sur la marche qu'il doit

suivre, lance des proclamations qui demeurent sans effet; pendant qu'à

Mexico on s'agite sans rien arrêter, à cette surprenante nouvelle,

Santa-Anna s'arrache à la vie des champs, rassemble de nouveau ses

soldats, met en réquisition forcée tous les navires caboteurs en rade de

Vera-Cruz, y embarque ses hommes à la hâte et sans ordre du

gouvernement, sans aucun pouvoir spécial, traverse le golfe, débarque

près de Tampico, livre bataille aux troupes de Barradas et les taille en

pièces. Celui-ci se rembarque aussitôt, emporte sa caisse militaire

pleine de quadruples, laisse ses soldats se disperser comme bon leur

semble, et la nouvelle de sa déroute parvient à Mexico presqu'en même

temps que celle de son débarquement.

Au mois de décembre suivant, le général Bastamante, proclamé par les

troupes du camp de Jalapa pour renverser Guerrero, marche sur Mexico.

Santa-Anna, de retour à Manta de Clavo, avait, avec sa rapidité

accoutumée et l'ascendant de sa parole, réuni une nouvelle année pour

voler au secours du vice-président. Il arrive à Jalapa qui frémit encore

de la nouvelle insurrection, et là il apprend que Guerrero a quitté

Mexico et s'est jeté dans le sud. Pensant alors que la fortune de

Bastamante l'emporte sur celle de Guerrero; que le temps n'est pas

encore venu de lutter personnellement avec un rival dont le nom

l'importune déjà, Santa-Anna licencie ses troupes qu'il retrouvera

toujours, et revient, comme Cincinnatus, à ses champs jusqu'au moment où

il combattra lui-même pour cette présidence qu'on se dispute sous ses

yeux et à laquelle son âge ne lui permet pas encore d'aspirer, car il

n'a pas trente-cinq ans révolus. Deux années s'écoulent pendant

lesquelles Santa-Anna, retiré dans son hacienda, se livre paisiblement à

ses passe-temps favoris, les combats de coqs, les courses de chevaux, le

jeu, et paraît avoir rejeté loin de lui toute idée d'ambition. Le 14

février 1831, dans cette même ville de Oajaca où il avait bravé lui-même

avec tant d'insouciance les efforts du gouvernement, l'infortuné

Guerrero achevait à la fois sa campagne et son existence aventureuse. Il

venait d'être fusillé, et la nouvelle de son exécution dut troubler la

solitude de Santa-Anna. Bastamante succédait à Guerrero, et gouvernait

tranquillement dans Mexico. Pendant le cours de cette année, rien ne put

faire soupçonner que Santa-Anna commençât à trouver pesante une inaction

si prolongée, si étrangère à ses habitudes et à son esprit. Le chemin

qui conduit de Vera-Cruz à Manga de Clavo restait désert; ou n'y

entendait plus résonner le galop de ces courriers qui se croisent et se

suivent aux jours où il médite quelque _pronunciamiento_ imprévu. Au

dehors et au dedans de l'hacienda, tout était tranquille.

Le 2 janvier 1832, deux officiers s'y présentent devant Santa-Anna, lui

communiquent une pétition de la garnison de Vera-Cruz demandant à

Bastamante le renvoi de son ministère, et le prient de l'appuyer du

prestige de son nom. Santa-Anna leur promet son appui, et, comme les

demi-mesures n'ont jamais été de son goût, il dit adieu cette fois-ci et

pour longtemps à son séjour de prédilection, arrive le lendemain à

Vera-Cruz, reconnaît la déchéance du ministère Alaman, s'empare des

coffres de la douane, perçoit les droits et s'installe en seigneur et

maître dans une ville dont la possession lui assure les trésors qu'y

viendra verser le commerce européen. Il ne sollicite pas, il dicte des

ordres. Ses fidèles officiers, au nombre desquels on compte en première

ligne les deux frères Arago, abandonnent Mexico et viennent se joindre à

lui. Santa-Anna est dans son élément; il s'est rassasié de solitude

jusqu'à satiété: un immense champ d'activité s'étend devant ses yeux.

Bastamante ne veut pas accorder à l'intimidation ce qu'on exige de lui;

il envoie contre les révoltés un corps de troupes de 3,000 hommes

commandés par le général Calderon. Celui-ci vient camper à Santa-Fé;

c'est un village à trois lieues de Vera-Cruz que Calderon a choisi pour

s'y arrêter, car il termine la zone meurtrière que la fièvre jaune et

les sables brûlants tracent autour de cette ville. L'influence mortelle

ne franchit pas sa ceinture de chênes verts.

Pendant ce temps, le général Arago avait été chargé par Santa-Anna du

commandement de Vera-Cruz, et son frère avait reçu assez à contre-coeur

l'ordre de former et de discipliner un corps de 1,200 hommes composé des

_Jarochos_ de la côte. Pour que nos lecteurs se fassent une idée de la

difficulté d'exécution de l'ordre donné notre compatriote Joseph Arago,

il est bon qu'ils sachent que ces _Jarochos_ sont les habitants des

campagnes embrasées qui bordent le littoral, gens inquiets, remuants, à

la peau basanée, dont le corps nerveux n'est pas susceptible de laisser

échapper une goutte de sueur sous ce soleil brûlant; cavaliers indomptés

comme leurs chevaux, aux jambes unes, aux culottes de velours bleu, le

sabre toujours à la main, s'en servant à chaque instant ou pour terminer

leurs querelles, ou pour s'ouvrir un passage à travers les réseaux

compliqués de leurs forêts, et, pour éviter toute perte de temps, le

portant à leur côté sans fourreau. Il vaudrait donc autant essayer de

former régulièrement les Bédouins les plus vagabonds, ou de rassembler

en masse compacte les sables de leurs déserts, que de vouloir apprendre

à ces hommes à soutenir une charge ou à l'exécuter en corps, ou à se

plier aux exigences de la discipline. Santa-Anna devait en faire bientôt

l'expérience.

Il est instruit, à dix heures du soir, qu'un riche convoi d'argent et de

munitions, escorté par 500 hommes, est attendu par le général Calderon.

Il monte aussitôt à cheval avec quelques soldats, longe silencieusement,

à la faveur des ténèbres, les bords de la mer sur le chemin de

l'_Antigua_ (l'ancienne Vera-Cruz), et, se rabattant tout à coup sur la

gauche, se trouve au point du jour entre le camp de Calderon qu'il a

tourné et le convoi qu'attend celui-ci, c'est-à-dire au milieu d'une

forêt qu'il faudra traverser. Sous ces voûtes sombres où les premières

lueurs de l'aube n'ont pas encore pénétré, Santa-Anna et sa troupe

dressent leur embuscade et se tiennent immobiles derrière les fourrés

épais.

Un des Jarochos accoutumé, comme ils le sont tous, à suivre une piste

sur des traces presque invisibles, est envoyé en avant. L'oreille collée

contre terre, il distingue déjà le piétinement des mulets chargés, la

clochette de la jument conductrice du convoi, le trot de la cavalerie

qui l'accompagne et le bruit de la conversation des officiers. Il fait

entendre le signal convenu, chacun se tient prêt; les divers murmures se

rapprochent; en un instant, aux yeux de l'escorte étonnée, le convoi

disparaît derrière un mur vivant qui surgit tout d'un coup, et pendant

que la fusillade s'échange, il est rapidement dirigé en sens opposé. Une

voix s'écrie: «C'est le général Santa-Anna qui est ici!» et, au prestige

de ce nom, les fuyards reviennent sur leurs pas en criant; «Vive le

général Santa-Anna!» se joignent à lui, et le général regagne Vera-Cruz

avec une augmentation considérable dans son trésor et 500 hommes de plus

dans son année.

Puis, après un court répit, sans permettre que les chevaux soient même

débridés, Santa-Anna l'ait sonner le boute-selle de tous les _Jarochos_,

prend avec lui quelques régiments d'infanterie, et laissant au général

Arago le soin de défendre la place, se met en marche pour aller offrir

la bataille à Calderon, le joint à Tolomé, et quoique sans artillerie,

avec une cavalerie indisciplinée, donne l'ordre de commencer l'attaque.

Malheureusement, aux premières détonations de l'artillerie, les

_Jarochos_ lâchent pied, entraînant avec eux leur capitaine Arago, qui

fait de vains efforts pour les rallier. L'infanterie seule tient bon

contre les batteries de Calderon, et la lutte héroïque d'un régiment de

Santa-Anna prolongea la bataille jusque dans l'après-midi; mais quand le

dernier homme tomba, la déroute devint complète. Tout le monde s'enfuit,

ceux qui demandent quartier sont égorgés; le colonel Landero, un des

plus braves officiers de Santa-Anna, est massacré dans sa fuite par un

lancier qu'il implore en vain, et Santa-Anna lui-même, accompagné d'un

seul homme, jette un regard de douleur sur ses braves _muchachos_

couchés dans la plaine, pique son cheval, s'enfonce dans les bois, et

disparaît.................

Vingt-quatre heures s'étaient écoulées, et Vera-Cruz présentait un

aspect bien différent de celui qu'elle offrait lors de l'entrée de ce

convoi si heureusement capturé. L'inquiétude est universelle; Santa-Anna

n'a pas reparu depuis la sanglante affaire de Tolomé. Le général Arago,

sur qui pèse toute la responsabilité, après avoir pris les mesures

nécessaires pour résister à l'attaque de Calderon qu'il attend de minute

en minute, se promène soucieusement sur une terrasse élevée, en

interrogeant tous les points de l'horizon. La plage jusqu'à Bergara est

déserte, la brise agile tristement les masses sombres de verdure qui la

terminent, et sous lesquelles Santa-Anna doit errer à l'aventure. Dans

chaque nuage de sable que le veut de la mer fait tourbillonner, il croit

voir ou les colonnes de Calderon s'avancer, ou reconnaître le cheval et

le costume de son général en chef. Cet espoir enfin se réalise;

accompagné d'un seul domestique, poudreux, pâle et son uniforme en

lambeaux, Santa-Anna regagne Vera-Cruz.

Le général Arago, après les premiers épanchements, n'eut rien de plus

pressé que de lui dire;

«Maintenant, mon général, que votre précieuse personne nous est rendue,

je désire avant tout que vous veniez inspecter mes travaux de défense.

--Nous avons tout le temps demain, mon cher Arago, lui répondit

Santa-Anna en descendant péniblement de cheval.

--Mais, mon général, d'une minute à l'autre Calderon va venir.....

--Je connais mes vieux camarades, interrompit Santa-Anna, cédant déjà à

un sommeil invincible, ils doivent, avant de nous attaquer, se refaire

aussi, quant à moi, depuis vingt-quatre heures que ces enragés m'ont

traqué comme une bête fauve, je ne suis pas descendu de cheval; j'ai à

peine bu, à peine mangé, et je n'ai pas dormi. Je vais m'en dédommager.

Vous ne me réveillerez que quand l'attaque commencera; aussi vais-je

dormir tranquille. _Buenas noches._»

Nous rapportons ici ces paroles _historiques_ pour faire mieux connaître

l'esprit de cet homme extraordinaire, et pour dire, comme on l'a vu déjà

et comme on le verra encore, que de tous ses besoins le sommeil est le

plus impérieux, et qu'aucune circonstance critique ne peut l'empêcher de

s'y livrer.

Santa-Anna connaissait bien ses compatriotes. Le 3 mars, avait eu lieu

la déroute de Tolomé: Calderon se serait emparé presque sans résistance

de Vera-Cruz, et le 10 seulement son armée arriva sous ses murs. Tout

alors était remis en état; mais Santa-Anna comptait plus encore, pour se

défendre, sur les exhalaisons ardentes des sables qui entourent la

ville, sur la fièvre jaune, sur la famine, et ces terribles alliées ne

trompèrent pas son attente. La faim, la soif, la maladie, la désertion,

déciment l'armée, du gouvernement, elle 15 mai suivant, le général

Calderon lève le siège et se replie sur Mexico.

Cependant l'insurrection contre Bastamante avait fait d'immenses

progrès. Le général Pedraza, président de droit, élu en 1828, est de

nouveau redemandé par les insurgés. Santa-Anna, qui jadis s'était opposa

à son élection, se range maintenant de son côté, et se met en marche

pour Mexico. Calderon veut de nouveau l'arrêter. Ils se rencontrent à

_Corral-Falso_, près de Jalapa (13 juin); mais, cette fois, Calderon

capitule. Par ordre du congrès, il est remplacé dans le commandement de

l'armée par le général Facio; Santa-Anna le bat complètement, et se

dirige sur la capitale du Mexique.

A cette nouvelle, Bustamante se porte en toute hâte à sa rencontre; les

deux rivaux sont en présence devant _Puebla_; une affaire générale est

inévitable. Mais Bustamante cède à l'influence de l'étoile

toute-puissante de Santa-Anna, et donne gain de cause au chef de

l'insurrection en se rendant au voeu des insurgés.

Ainsi se termine pour Santa-Anna l'année 1832; celle de 1833 le voit

porté à la présidence, et, comme César, le premier dans Rome.

Vers la fin de mai de cette année, une nouvelle insurrection éclate dans

Valladolid, C'est la première scène d'une haute comédie dans laquelle

Santa-Anna s'est réservé le rôle le plus brillant. L'insurrection, sous

les ordres du général Duran, a pour but de proclamer le président

dictateur. Santa-Anna s'indigne de cette violation des lois dont il est

le premier sujet, et devant lesquelles il doit, en cette qualité,

s'incliner le premier. Il donne à son fidèle Arista l'ordre de le

suivre, et tous deux marchent une fois encore sur les rebelles. Tout

d'un coup celui-ci lui propose d'accepter les offres de ces serviteurs

dévoués qu'ils vont combattre. Santa-Anna reproche à Arista de ne pas

l'avoir mieux apprécié, lui impose silence; mais Arista résiste, lui

remet son épée, lui déclare qu'il n'est plus sous ses ordres, qu'il va

passer avec le général Duran, et que malgré lui il saura le faire

dictateur. On pense bien que cette scène ne se passait pas dans le

silence de l'intimité.

Santa-Anna, bientôt fait prisonnier par les insurgés, s'échappe de leurs

mains et revient à Mexico, où le vice-président Gomez Farias résistait

de meilleure foi à une insurrection de la garnison même du palais, se

remet en campagne contre Arista et Duran, et les force à capituler à

_Guanajuato_ (la capitulation fut douce); puis, satisfait d'avoir donné

à la face du monde cet exemple digne de l'ancienne Rome, dégoûté

peut-être de la réalité ou fatigué des travaux de l'administration,

Santa-Anna remet son autorité, jusqu'à nouvel ordre, entre les mains du

vice-président, et va retremper son âme dans la solitude de _Manga de

Clavo_. Il la quitte bientôt pour aller soumettre la ville de

_Zacatecas_, y revient de nouveau, et s'en éloigne encore pour châtier

la rébellion des Texiens.

Nous avons vu, dans l'affaire de Vera-Cruz. Santa-Anna complètement

battu dès le principe, terminer la campagne en vainqueur; dans celle du

Texas, la victoire ne le conduira qu'à la défaite.

Il commence par emporter à la baïonnette la ville de

SanAntonio-de-Bejar, défait les Texiens dans les deux rencontres de

_Goliah_ et de _Copano_, leur fait 600 prisonniers, en fait

immédiatement fusiller la moitié, et s'avance jusqu'auprès de

_San-Jacinto_.

Là, fatigué de la régularité de cette guerre, de la précision des

manoeuvres stratégiques, ses goûts de _guérillero_ et son esprit

aventureux reprennent le dessus. Il laisse sous les ordres du vieux

général Filisola le gros de son armée à quelque distance de cette ville,

pour aller en personne diriger une de ces attaques soudaines qui lui

réussissent ordinairement si bien. Il choisit pour l'accompagner le

major-général Castrillon, surnommé le Murat de l'armée mexicaine, comme

lui-même en est surnommé le Napoléon, et emmène 800 hommes de sa

meilleure cavalerie. Certes, avec ces hommes pour qui aucun obstacle

naturel n'est infranchissable, qui galopent avec une dextérité

merveilleuse au milieu des halliers et des branches, partout enfin où le

corps de leur cheval peut passer; avec ces chevaux qui ont sur les

rochers la légèreté du chamois, comme ils ont la vitesse du cerf dans

les plaines, Santa-Anna n'avait rien à craindre des ennemis qu'il a

l'habitude de combattre. Ceux qu'il va si aventureusement chercher sont

d'une nature bien différente. Ce ne sont plus ces soldats intrépides, il

est vrai, à l'arme blanche, mais entre les mains desquels les armes à

feu sont peu dangereuses; l'armée texienne s'est recrutée d'un grand

nombre de ces _Kentuckiens_, redoutables chasseurs de loutres, dont les

longues carabines rayées (rifles), lancent à coup sûr et à de

prodigieuses distances une balle inévitable, qui choisissent l'oeil ou

l'oreille de l'animal qu'ils poursuivent, pour l'atteindre sans gâter sa

fourrure; pour qui la cavalerie de Santa-Anna n'a rien de terrible, car

c'est hors de sa portée qu'ils prendront à leur gré pour victime ou le

cheval ou le cavalier.

Le 20 avril 1836, le président et sa troupe arrivent vers trois heures

de l'après-midi près de _San-Jacinto_. Le soleil, réverbéré par les

terrains calcaires, est si brûlant, que ces hommes de bronze, que ces

chevaux dont, après une longue course, pas un poil n'est humide,

éprouvent le besoin de faire une halte. Quelques hauteurs éloignées

terminent la plaine où le détachement s'arrête, des maisons abandonnées

y sont disséminées çà et là, et, à la demande du major-général,

Santa-Anna permet à ses hommes de mettre pied à terre. Ceux-ci se

désaltèrent en fumant, et, pour rafraîchir leurs chevaux dont les

naseaux aspirent la réverbération ardente du terrain, ils se bornent à

relâcher les courroies de leurs selles et à les remuer sur leur dos

(réjouir la selle, selon l'expression consacrée).

Santa-Anna donne ses ordres et va se livrer au sommeil dans une des

maisons qui sont à l'entour; Castrillon pose des sentinelles et va faire

sa toilette dans une autre, car l'ennemi est proche, et ce n'est qu'en

grand costume qu'il veut le charger.

[Illustration: Le fort de Saint-Jean-d'Ulloa, à Vera-Cruz, d'après une

vue prise au daguerréotype.--C'est à la porte au fond de l'arcade à

droite, que Santa-Anna a perdu la jambe droite.]

Comme il arrive toujours dans les haltes faites au milieu de ces

solitudes embrasées, un silence général se fait parmi ces cavaliers que

la chaleur assoupit; les cigales seules bruissent avec fureur sous les

rayons du soleil. Tout d'un coup les mots: _Aux-armes! aux-armes!_

retentissent de différents côtés; les sentinelles se replient

précipitamment sur le détachement, et à peine les chevaux sont-ils

ressanglés, les hommes en selle, qu'un millier de Texiens les attaquent

avec vigueur. Castrillon soutient bravement le choc, mais les balles des

Kentuckiens sifflent à ses oreilles. Montés sur les hauteurs qui

dominent la plaine, leurs longues carabines jettent successivement à

terre tous les officiers; Castrillon, atteint de plusieurs coup à la

fois, chancelle sur son cheval et tombe; mais les chasseurs de loutres,

à l'oeil d'aigle, cherchent en vain Santa-Anna dans la mêlée: son

sommeil l'a sauvé.--Un domestique du président est à la porte de la

cabane, d'où il sort au bruit de la fusillade, et lui dit, en lui

présentant son cheval tout bridé:

«Votre Excellence n'a pas le temps de fuir; Castrillon, tous nos

officiers sont tués; vite, vite, à cheval.»

[Illustration: Soldats du Texas.]

Santa-Anna s'élance au galop pour rejoindre le corps d'armée et

Filisola: la route est coupée; il tourne bride, mais il a été aperçu.

Vingt cavaliers galopent après lui: son cheval l'a bientôt, mis hors de

leur vue, et il gagne, toujours fuyant, une maison abandonnée. Il met

pied à terre pour laisser souffler sa monture, entre dans la cabane, et,

s'emparant de quelques vêtements que le hasard l'y fait rencontrer, les

troque contre les siens et reprend sa course. Malheureusement

l'empreinte des fers de son cheval a été distinguée par l'oeil auquel

rien n'échappe de ceux qui le poursuivent. Un instant dépistée par la

disparition, sa trace est reconnue parmi cent autres sur le sable, sur

les rochers, sur la moindre tige d'herbe, et, malgré son déguisement, il

se voit de nouveau pressé par ses ennemis. Arrivé près d'un torrent qui

gronde avec fracas, son cheval hésite à le franchir; le temps s'écoule,

l'ennemi gagne du terrain.... Santa-Anna est prisonnier.

Il est conduit à Washington, et là, le congrès délibère sur le sort qui

lui sera réservé. La majorité est presque d'avis de le fusiller; un

membre de l'honorable assemblée se lève et dit:

«Messieurs, nous sommes en guerre avec le Mexique; quel est, notre but?

lui faire, tout le mal qu'il nous sera possible... (Oui, oui.) Eh bien!

le plus sûr moyen à employer est de lui rendre son fatal président.»

Cette singulière motion lui sauva la vie, el Santa-Anna fut remis en

liberté après avoir prêté serment de ne plus jamais porter les armes

contre le Texas.

Pendant cette captivité, qui ne se termina qu'au mois de novembre de la

même année, Santa-Anna avait achevé les cinq années de sa présidence. A

son retour à Mexico, abattu déjà par sa défaite et sa détention, sentant

que le prestige de son nom est presque évanoui, il a l'humiliation plus

poignante encore de retrouver son rival Bustamante élu président

presqu'à l'unanimité. Sur 62 voix il en a obtenu 57, tandis que 5 voix

seulement se sont hasardées à proclamer le nom de Santa-Anna.

Deux ans plus lard, au mois de novembre. 1838, Santa-Anna est arraché à

ses méditations dans _Manga de Clavo_ par les détonations du canon

français, qui foudroie le fort jusqu'alors imprenable de _San Juan de

Ulua_, et par le fracas de ses bastions qui s'écroulent. Il accourt à

Vera-Cruz, où il trouve sa nomination de gouverneur de la ville

expédiée, déjà par le Sénat. En vain il ordonne, aux défenseurs du fort

de s'ensevelir sous ses ruines, ils sont contraints à le rendre, et

Santa-Anna grince des dents en pensant à l'irrésistible puissance des

nations européennes.--Un hasard providentiel lui évite une seconde

captivité.

Le prince de Joinville, sachant que le général Santa-Anna est dans

Vera-Cruz, résolut de s'emparer de sa personne; il s'agit de le

surprendre pendant son sommeil. Le lendemain, à cinq heures du matin, le

prince descend dans sa chaloupe et se fait accompagner d'une

embarcation. Vera-Cruz n'est pas encore rendue.

Par ce hasard providentiel, dont nous avons parlé, au lieu de cette

atmosphère toujours pure et limpide, de ce ciel toujours bleu qui couvre

la ville et la rade, ce matin-là, comme par miracle, la rade et la ville

sont enveloppées d'une brume épaisse, opaque, et, armé à la pointe du

môle, le prince est forcé d'attendre quelques minutes l'embarcation qui

l'accompagne et qui s'est égarée au milieu du brouillard. Cette

embarcation porte les pétards nécessaires pour faire sauter les portes,

les clous pour enclouer les canons. La maison de Santa-Anna est

entourée, forcée; mais ces quelques minutes de retard l'ont sauvé, son

lit est encore chaud, et Arista, son fidèle Arista, surpris seul, a

l'honneur de remettre son épée au prince français.

Le prince se retire en bon ordre. Les embarcations sont déjà chargées de

monde, quand une des portes qui donnent sur le môle s'ouvre, et un

officier-général s'y laisse voir à moitié, une jambe en avant, l'épée à

la main. Au même instant, sur l'extrémité de la jetée, une mèche allumée

fume à côté d'une caronade dont la bouche laisse voir des grappes de

mitraille. Pour faire à l'ennemi un dernier adieu, un marin approche la

mèche, le coup part, et Santa-Anna tombe à la tête des siens, la jambe

droite emportée au-dessous du genou, et la main qui tenait l'épée

mutilée par un biscaïen.

Depuis ce temps, il jette sur sa jambe amputée de douloureux regards;

mais depuis lors aussi il a reconquis la présidence, la présidence s'est

changée pour lui en une dictature pleine et entière dont le temps n'est

pas borné, dont la puissance n'est pas limitée; et qui sait en quoi se

changera cette dictature? Tout ploie devant lui, lui seul est puissant,

taxe les impôts, et, dans le cours de cette année 1843, il en a institué

un direct: c'est celui d'une loterie dont les billets coûtent fort cher;

chaque riche particulier reçoit l'ordre d'en prendre un certain nombre.

Les lots gagnants sont nombreux, les sommes promises séduisantes, mais,

hélas! les bons billets sortent rarement, et ils n'en valent alors guère

mieux, car l'impitoyable loterie ne paie jamais.

Le désintéressement jusqu'alors héroïque, nous devons le dire, de

Santa-Anna, a été remplacé par l'avidité de s'enrichir. _Manga de Clavo_

est devenu le centre de vastes propriétés qui embrassent une partie de

l'État de Vera-Cruz, et un chemin de fer, entrepris par ses ordres, doit

les traverser et doubler sa fortune privée, tout en servant à l'utilité

publique.

............................................................. Nous avons

essayé de dépeindre Santa-Anna tel que nous l'avons connu ou que les

récits de ses lieutenants et de ses généraux nous l'ont l'ait connaître,

et nous avons omis bien des faits dans notre récit; maintenant, qui peut

savoir le secret de cette âme blasée, mélancolique, inquiète? Son

insatiable ambition est-elle enfin assouvie? Ou ne peut révoquer en

doute, chez lui, des talents extraordinaires, une promptitude de

décision admirable, une imperturbable audace, une connaissance

approfondie du caractère de ses compatriotes; mais, à tout prendre, s'il

paraît dans le prisme de l'éloignement comme un géant, c'est grâce aux

pygmées dont il est entouré, et qu'il dépasse de toute sa hauteur.

Nouvelles inventions.

L'Illustration, No. 0026, 26 Août 1843 · 第 4 / 17 题