SOMMAIRE.

Statue de Lapérouse, par M. Raggi, exposée dans la cour du Louvre.

_Gravure_.--Courrier de Paris.--De la Peinture sur Lave

émaillée.--Révolutions du Mexique. Le général Santa-Anna. (Suite et

fin.) _Fort de Saint-Jean d'Ulloa; Soldats du Texas_.--Nouvelles

inventions. Chemin de fer atmosphérique. _Sept Gravures_.--Moeurs

parisiennes. Ce qu'il y a dans une goutte d'huile. _Gravure_.--Camps

d'instruction. Camp de Lyon; Camp de Bretagne. _Vue du Camp de Plélan,

près Rennes; Tentes de Soldats; Manteau d'armes et Guérite de paille;

Grandet manoeuvres au Camp de Plélan_.--Margherita Pusterla. Roman de M.

César Cantù. Chapitre IV, l'Attentat. _Quatorze Gravures_.--Bulletin

bibliographique.--Annonces.--Modes. Costumes de Chasse. _Deux

Gravures_.--Amusements des Sciences. _Gravure_.--Problème de dessin.

Solution.--Rébus. _Trois Citations classiques_.

Statue de Lapérouse,

PAR M. RAGGI.

Depuis quelques années, nos principales villes ont à l'envi consacré des

monuments à la mémoire de leurs grands hommes. Nous avons vu

successivement s'élever les statues de P. Corneille et de Boïeldieu à

Rouen, de Kléber et de Gutenberg à Strasbourg, de Jean Bart à Dunkerque,

de Hoche à Versailles, d'Ambroise Paré à Laval, de Nicolas Poussin aux

Andelys, de Racine à la Ferté-Milon, de Lannes à Lectoure, etc. Albi

vient de rendre la même justice à l'un de ses plus illustres enfants,

Jean-François Galaup de Lapérouse. Sa statue, exécutée par M. Raggi,

fondue en bronze dans les ateliers de M. Saint-Denis, est exposée au

centre de la cour du Louvre, d'où elle partira dans un mois pour être

solennellement inaugurée.

Lapérouse, par ses talents et par son malheur, méritait l'hommage de ses

concitoyens, et la France entière s'y associera. C'est le plus populaire

de tous nos navigateurs; sa mystérieuse destinée a consolidé la gloire

que lui avaient acquise ses observations nautiques, et la mort qu'il

trouva sur les écueils de la Polynésie lui fut une garantie

d'immortalité. Né en 1741, garde de la marine à quinze ans, Lapérouse

avait prouvé autant de capacité que de courage en diverses expéditions

contre les Anglais. Louis XVI, en 1785, lui confia les frégates _la

Boussole_ et _l'Astrolabe_ pour un voyage de découvertes. Il partit le

1er août 1785, et donna de ses nouvelles jusqu'au 7 février 1788.

Pendant trois ans, on put suivre ses traces, frémir de ses dangers,

applaudir à ses explorations; puis il disparut tout à coup; son sort

demeura longtemps un problème, et ce ne fut qu'en 1828, après bien des

indices vagues, bien des recherches infructueuses, que les débris de son

naufrage furent recueillis par M. Dumont d'Urville dans les îles

Malicolo.

Il est à regretter que la plastique n'ait pu grouper autour de la statue

de Lapérouse assez de symboles, d'emblèmes caractéristiques pour

raconter aux yeux sa vie et sa mort. Son image est conçue comme celle de

tant d'autres marins; il tient de la main droite une longue-vue, et la

main gauche est posée sur une carte géographique que supporte le fût

d'un mat brisé; la tête a de la noblesse en dépit des ailes de pigeon;

les plis du manteau sont sévèrement agencés; les mains, surtout la

gauche, sont modelées avec soin.

Cette statue est la sixième du même genre qu'exécute M. Raggi, auteur du

_Montesquieu_, de Bordeaux; du _Bayard_, de Grenoble; du _Henri IV_, de

Neyrac, de celui de Pau, et d'une statue équestre de Louis XIV, destinée

à la ville de Rennes. Ce sera un nouveau titre pour ce sculpteur

émérite, qui, déjà six fois candidat à l'institut, se présente pour

recueillir l'héritage de M. Cortot.

[Illustration: Statue de Lapérouse, par M. Raggi, exposée dans la cour

du Louvre.]

Courrier de Paris.

Nos rues, nos jardins et nos places publiques ressemblent depuis

quelques jours à des corridors et à des préaux de collèges: on n'y

rencontre qu'écoliers enchâssés dans l'habit uniforme gros-bleu et

boulonnés jusqu'au menton; mais, à leur allure libre, insouciante et

résolue, on devine que les oiseaux ont passé à travers les barreaux de

la cage. La voix du maître ne les éveille pas en sursaut dans leur

liberté; ils s'en vont au hasard, à travers la ville, l'oeil curieux et

les bras ballants, ici et là, sans que la règle leur crie: «Allons,

messieurs! en classe! silence! taisez-vous!» Heureuse saison des

écoliers en vacances! Pareils à des soldats en congé, ils ont mis bas

les armes et cheminent sans sabre et sans giberne, c'est-à-dire sans

_Gradus_ et sans _Conciones_; le _Lexique_ et la _Grammaire_ sont au

repos; le _Virgile_ et l'_Ovide_ gisent abandonnés sur quelque rayon

poudreux de la salle d'études. C'est un désarmement général.

Le soir, les théâtres sont peuplés de cette gent écolière: la voyez-vous

disséminée dans les loges ou groupée au parterre? on s'aperçoit bien

vite de leur présence à la gaieté bruyante qui éclate aux endroit?

plaisants, et au sérieux avec lequel ils écoutent les passages

pathétiques. Parlez-nous de ce public-là! il n'est ni exigeant ni blasé;

tout l'amuse, tout l'intéresse, tout l'enchante! Ce n'est pas lui qui se

laissera aller au fond de sa loge ou de sa stalle en étouffant de sa

main gantée un bâillement dédaigneux! Ce n'est pas lui qui s'écriera

d'un air maussade: «Ah! quel ennui! mauvais! pitoyable! exécrable!»

interrompant les acteurs et sortant, comme les marquis de Molière, au

moment le plus beau.

Quel plaisir, au contraire, de voir l'attention naïve de nos jeunes

spectateurs! Ils ne quittent pas la scène du regard, écoutent de toutes

leurs oreilles, examinent de tous leurs yeux immobiles, absorbés,

insatiables. A minuit la toile tombe, et eux, s'éveillant comme d'un

rêve, de s'écrier, tout surpris: «Tiens! est-ce que ça finit déjà?»

Demandez-leur ce qui s'est passé autour d'eux; s'il y avait du monde

dans la salle ou s'il n'y en avait pas; de quelle couleur était la robe

ou le chapeau de leur voisine; était-elle jeune ou vieille, laide ou

jolie? ils n'en savent rien. Nos écoliers, en effet, sont loin encore de

cette science qui consiste à venir au spectacle pour y tout voir,

excepté le spectacle; pour s'occuper de tout, hormis des acteurs et des

pièces. Ils n'ont pas à faire étalage de leurs gants glacés, de leur

binocle, de leur frisure, de leurs moustaches; ils ne songent pas, au

lieu de la comédie qu'on leur montre, à se montrer et à se contempler

eux mêmes; mais, patience! laissez faire le temps, et tel de ces bambins

que vous voyez le coude appuyé sans cérémonie, sur la devanture d'une

loge et se rongeant les doigts, tandis qu'un camarade lui passe le bras

par-dessus le dos et l'enlace; tel de ces petits sauvages, vous dis-je,

prendra, dans deux ou trois ans, les airs d'un lionceau parfumé, et

caressera sa barbe en souriant, de l'avant-scène, à mademoiselle

Castellan ou à madame Doche.

Quand vous rencontrez ces bandes d'écoliers symétriquement rangés sous

la férule du magister, et descendant le long des rues avec un confus

murmure pour gagner la grille du collège; quand vous voyez ces petits

garçons et ces petites filles qui roulent dans le sable des Tuileries ou

lancent un ballon en l'air sur le rare gazon du carré Marigny, ne vous

arrive-t-il pa de vous adresser à vous-même cette simple question:

«Qu'est-ce que tout cela deviendra? Vaudront-ils mieux ou moins que

nous?» Horace répond: ils donneront des fils pires encore que leurs

pères, et Béranger chante;

Chers enfants, dansez, valsez.

Votre âge échappe à l'orage.

Vous échapperez, aux tempêtes

Où notre courage expira.

Lequel croire des deux poètes? Celui qui prédit des nuages plus sombres,

ou celui qui annonce un beau ciel? J'ai grand'peur qu'Horace n'ait

raison! N'est-ce pas pour nous, en effet, les jeunes d'il y a quinze

ans, que Béranger avait dit;

J'en crois votre allégresse:

Oui, bientôt d'un ciel pur

Vos jeux, brillants d'ivresse,

Réfléchiront l'azur!

O noble poëte! notre ivresse et nos yeux ont menti: où est le ciel pur?

où est l'azur que tu nous promettais?

--M. Alexandre Dumas, tout le monde le sait, a donné récemment un assez

curieux échantillon de la colère où peut se laisser emporter la rancune

d'un poète critiqué et sifflé: pour défendre une mauvaise pièce, il

écrivit à M. Jules Janin cette mauvaise lettre qui prouvait tout ce que

vous voudrez, excepté la chose importante, à savoir que la comédie de M.

Dumas est une bonne comédie; le critique a répliqué au dramaturge par un

article plein de traits acérés et piquants. Quel bénéfice, cependant, M.

Dumas et M. Jules Janin ont-ils retiré de cette lutte à l'encre de la

Petite-Vertu? Beaucoup de bruit et de ridicule pour rien: le public,

juge du camp, les a renvoyés dos à dos, scandale compensé.

M. Alexandre Dumas avait mal choisi son terrain: c'est à Vienne et non à

Paris, en Autriche et non en France, que nous conseillons à l'auteur des

_Demoiselles de Saint-Cyr_ d'aller désormais porter son ressentiment

contre la critique; à Paris on trouve des feuilletons qui ripostent et

un public qui se moque de vous; à Vienne, l'auteur mécontent a meilleure

chance: pour peu qu'il soit bienvenu de la police et du gouvernement, il

impose silence à ses contradicteurs par un moyen sans réplique, par la

loi du plus fort. Il y a à Vienne une manière d'entendre la liberté de

la presse et de régler le droit d'examen, qui conviendrait parfaitement

à l'amour-propre de M. Dumas, et lui procurerait une satisfaction

assurée, économique et sans frais de correspondance. Vous en aurez la

preuve tout à l'heure; je tiens le fait d'un témoin personnellement

impliqué dans l'aventure.

A Vienne donc, pendant l'hiver dernier, sous le gouvernement paternel de

S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Bohème et de Hongrie, la troupe

italienne donnant ses représentations, on joua le _Don Pasquale_ de

Donizetti. L'ouvrage plut à ceux-ci et déplut à ceux-là, comme il arrive

assez généralement pour toutes les comédies humaines, grandes ou

petites, sérieuses ou bouffonnes. Un feuilleton,--l'Autriche a aussi le

bonheur d'avoir des feuilletons,--fut de l'avis des spectateurs que _Don

Pasquale_ n'avait que médiocrement charmés; il s'en expliqua sans plus

de façon et imprima les raisons de son antipathie. Quoique allemande et

autrichienne, la critique était, dit-on, vive et mordante. Savez-vous ce

qu'il en advint?--Une réclamation de Donizetti, affirmant que sa musique

était fort bonne? une lettre incommensurable comme la lettre que M.

Alexandre Dumas a décochée contre M. Jules Janin?--Non point, vraiment:

l'Autriche ne s'amuse pas à de pareilles bagatelles; elle a, pour faire

taire la critique, des moyens plus brefs et plus efficaces.

Le feuilleton avait à peine paru, à peine la bonne ville de Vienne

avait-elle eu le temps de briser l'enveloppe du journal, qu'un

personnage tout de noir babillé se présentait chez l'auteur, et d'un ton

solennel et sévère: «Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui avez écrit

l'article scélérat que votre feuille publie ce matin contre l'opéra de

M. Donizetti?--Oui, monsieur.--J'en suis fâché pour vous, monsieur.--Et

la raison, s'il vous plaît, monsieur?--La raison, la voici en peu de

mots: M Donizetti est attaché à la musique de Sa Majesté Impériale; il

est malséant que vous osiez parler avec cette irrévérence d'un

compositeur qui a obtenu de Sa Majesté cette marque d'estime et de

faveur. Sa Majesté et toute la cour impériale font grand cas de M.

Donizetti et de ses opéras; vous voudrez bien désormais vous conformer à

leur avis.--Mais, monsieur, répliqua le journaliste.--Point de

mais.--Cependant!--Point de cependant; tenez-vous pour averti!» L'avis

était formel, et le journaliste avait reconnu dans son interlocuteur un

des agents de la police supérieure; il s'agissait de choisir entre le

plaisir de critiquer M. Donizetti et la suppression immédiate du

journal; le feuilleton ne crut pas que _Don Pasquale_ valût ce

sacrifice; il s'abstint d'en parler davantage. Nous avons à Paris

d'honnêtes feuilletons qui, après avoir condamné Donizetti la veille,

auraient eu le courage d'en faire l'éloge le lendemain.

Quel dommage que M. Alexandre Dumas n'ait pas mis sa comédie des

_Demoiselles de Saint-Cyr_ sous la protection de la police autrichienne,

soit comme attaché aux récréations de Sa Majesté l'empereur, soit comme

porte-queue de Sa Majesté l'impératrice! cela viendra, j'espère!

Vous avez vu avec quelle bénignité la critique est traitée là-bas; c'est

absolument la liberté que définit Figaro: parler de tout à condition

qu'on ne parlera de rien. Ce régime libéral s'applique indistinctement à

tout le monde, dans cette charmante ville de Vienne, où la valse seule

et les gros repas jouissent d'une liberté illimitée; les chanteurs n'en

sont pas plus exempts que les critiques.

Un ténor italien--une basse peut-être--que nous entendrons cet hiver à

Paris, Salvi, chantait dernièrement à l'Opéra de Vienne: le public

viennois le traitait avec faveur, et les belles Viennoises, aux blanches

épaules, battaient des mains toutes les fois que Salvi se faisait

entendre. Un soir cependant--on jouait la _Lucia_--un murmure s'élève

dans la salle; on s'agite, on trépigne, et les sifflets retentissent.

Qu'est-ce? qu'y a-t-il? La cavatine! la cavatine! s'écrie de tous côtés

le parterre; et Salvi de regarder le public d'un air ébahi. La cavatine!

répète-t-on avec plus de violence. Salvi témoigne par sa pantomime,

qu'il ne comprend rien à ce vacarme; puis il fait trois respectueux

saluts, se retire dans la coulisse et la toile tombe.

Dans la salle, le bruit était effroyable; il n'y a rien de tel que les

Allemands, quand ils s'y mettent; c'est l'histoire du mouton enragé.

Un homme, cependant, s'introduisait dans la loge où Salvi était déjà

occupé à filer son rouge et son costume de théâtre; c'était sans doute

le même homme qui avait eu avec le feuilleton l'entretien que nous avons

raconté plus haut. Le personnage intime à Salvi l'ordre de chanter la

cavatine réclamée par le parterre; Salvi répond qu'il ne sait de quelle

cavatine on veut lui parler; puis, d'explication en explication, il

devine enfin qu'il s'agit d'un air ajouté à la partition de la _Lucia_

par le virtuose qui tenait son emploi l'année précédente, air qui avait

fait fureur. «Mais je ne sais pas cet air, dit Salvi.--N'importe, vous

le chanterez.--Je ne le connais même pas!--Chantez toujours, sinon vous

aurez à sortir de la ville dans les vingt-quatre heures.» Ainsi

s'expliqua l'autorité paternelle. Salvi tint bon, et le lendemain il

quittait Vienne par le faubourg de Léopoldstadt, chantant à plein gosier

sans doute; _O Lucia inamorata!_ comme un oiseau échappé qui gazouille

dans l'air libre.

Pour en revenir à la querelle de M. Janin el de M. Alexandre Dumas, on

sait de quelle agréable façon elle s'est terminée; M, Jules Janin, qui

avait montré beaucoup d'esprit dans sa réplique, s'en est bien repenti

dans un article suivant; et aussitôt M. Alexandre Dumas, ce foudre de

guerre, a mis bas les armes; on a vu, spectacle touchant, les deux

adversaires, occupés depuis trois semaines à se faire les déclarations

les moins amoureuses et à se regarder d'un air dévorant, se sourire tout

à coup, et déclarer, par la plume de M. Janin, qu'ils professaient l'un

pour l'autre la plus parfaite estime. Pourquoi donc s'injurier si fort

et si longtemps, quand on est si dignes de s'entendre? Il faut espérer

qu'une autre fois M. Alexandre Dumas et M. Jules Janin commenceront par

où ils ont fini, par s'embrasser. Ce sera une économie toute claire.

Ce beau duel à la pointe de la plume, qui a fait diversion aux grandes

chaleurs du mois d'août, aura eu du moins l'avantage de mettre au jour

le dévouement du valet de chambre de M. Jules Janin; cet estimable

domestique est digne maintenant de figurer dans l'histoire des chiens de

Terre-Neuve et des caniches à l'épreuve. Voici un trait de sa façon, qui

justifie la colonne que nous dressons ici à sa fidélité.

C'était le jour où M. Alexandre Dumas voulait, à toute force, avaler M.

Jules Janin tout cru; il le cherchait malheureusement partout où il

n'était pas; de leur côté, ses témoins s'étaient mis en campagne; l'un

d'eux, M. le duc de Guiche, arrive enfin rue de Vaugirard, et sonne à la

porte de l'auteur de _l'Ane mort_; quelqu'un ouvre; c'était l'excellent

Frontin en question.

_M. le duc de Guiche._--M. Jules Janin?

_Frontin, flairant l'odeur de témoins_.--Monsieur n'y est pas.

_Le duc._--Où est-il?

_Frontin._--Il est sorti.

_Le duc._--Pour longtemps?

_Frontin._--Pour très-longtemps.

_Le duc._--Quand rentrera-t-il?

_Frontin._--Jamais!

Certes, voila un _jamais_ qui l'emporte de beaucoup sur tous les _qu'il

mourût!_ du monde. C'est du sublime pur.

Un matin, il était décidé qu'on irait sur le terrain. Restait le point

en litige, le choix des armes. «Nous nous battrons à l'épée,» dit M.

Alexandre Dumas à son adversaire.--«Vraiment non, réplique M. Jules

Janin; j'ai deux ans de salle, et je sais un coup _d'abattage_ auquel

vous n'échapperiez pas. Battons-nous au pistolet.--Ah bien oui! à

trente-cinq pas je vous tuerais net comme une mouche!»

Ils ne se sont tués, Dieu merci, ni l'un ni l'autre, et ils ont eu

raison. Ce qui convient à M. Jules Janin, c'est _d'abattre_ autant qu'il

pourra de bons feuilletons et non des poitrines d'homme; et M. Alexandre

Dumas a bien mieux à faire que de tuer des mouches à trente-cinq pas;

qu'il mette au monde de beaux drames et d'excellentes comédies, pour

faire bien vite oublier les _Demoiselles de Saint-Cyr_ et tout ce bruit

inutile, irréfléchi, malheureux, qui leur a servi de cortège!

--Tout à l'heure nous racontions les mésaventures de _Don Pasquale_ en

Autriche. Vienne, on l'a vu, n'a goûté que médiocrement les charmes de

sa mélodie. Est-ce la faute de Vienne ou la faute de la mélodie? Nous ne

discuterons pas ici ce point important, de peur que le gouvernement de

S. M. l'empereur d'Autriche n'y trouve à redire, et que M. de Metternich

n'envoie une déclaration de guerre à la France, si mieux elle n'aime

trouver _Don Pasquale_ une oeuvre excellente, admirable, parfaite. Je

connais trop la témérité et l'ardeur belliqueuse de nos ministres pour

les engager dans un tel conflit.

Mais si _Don Pasquale_ a rencontré des adversaires sur les bords du

Danube, _Maria di Rohan_ n'y a trouvé que des amis et des bravos.

_Maria_ a pris la revanche de _Don Pasquale_ et consolé M. Donizetti. Le

Théâtre-Italien nous promet pour la prochaine saison cet opéra si fêté.

Paris n'est pas toujours de l'avis de tout le monde, c'est un sultan

fantasque qui aime à briser les statues élevées ailleurs au milieu des

acclamations unanimes. Plus d'une fois il a pris des couronnes tout

fraîchement cueillies à l'étranger, et les a brisées, en riant, de sa

main capricieuse. Nous verrons ce qu'il fera de la touchante _Maria_.

M. Donizetti se dispose à un hiver prodigue; outre _Maria_ pour la scène

italienne, nous aurons un grand opéra en cinq actes de sa façon, _Don

Sébastien de Portugal_, que l'Académie Royale de Musique prépare à

grands frais. Cinq actes ici et deux là, ce serait quelque chose pour un

autre; mais pour M. Donizetti ce n'est rien; le maestro ne s'inquiète

pas de si peu. Les notes coulent de sa veine avec une inépuisable

abondance. Voulez-vous un opéra de Donizetti en deux, en trois, en cinq

actes, ou voulez-vous un, deux, trois, quatre, dix? tournez le robinet;

et tout est dit.

Les lauriers de M. Donizetti empêcheraient-ils M. Castil-Blaze de

dormir? Voici ce terrible critique musical qui passe tout à coup de la

théorie à la pratique; il tient fabrique d'opéras et menace d'en inonder

Paris et la banlieue. M. Castil-Blaze ne lésine pas sur la marchandise:

l'intrépide fait tout lui-même, musique et paroles. Après une lutte à

outrance contre les théâtres et les directeurs, M. Castil-Blaze est

enfin parvenu à mettre au jour un enfant de sa double fécondité, oint

par lui et baptisé du nom original de _Pigeon vole_. Hélas! l'enfant n'a

pas eu longue vie, il est mort au berceau, dès son premier pas, et

jamais mort n'a excité une hilarité plus générale;--ce n'est pas _Pigeon

vole_ qu'il fallait dire, murmurait le public en sortant, mais le _vol

au pigeon_.

--Cette disgrâce n'a pas abattu la résolution de M. Castil-Blaze: il

nous promet encore quelque oiseau rare. M. Castil-Blaze a plus d'un

pigeon en cage.

--On annonce le retour de M. Scribe, qui était allé refaire sa santé aux

Pyrénées, et qui en revient avec une comédie en cinq actes. Mademoiselle

Rachel, de son côté, arrivera bientôt de Chamouny et du Montauvert;

Phèdre s'est abritée sous le chalet: elle a bu du lait pur et marché sur

la mer de glace; c'est un régime bien tiède pour la brûlante fille de

Minos et de Pasiphaé!

Mais si nous recouvrons mademoiselle Rachel, mademoiselle Esther nous

quitte; dans son genre, mademoiselle Esther n'est pas moins célèbre que

mademoiselle Rachel.--Qui ne connaît mademoiselle Esther du théâtre des

Variétés, ou n'a eu envie de la connaître? L'École de Droit en

raffolait, l'École de Médecine en perdait la tête; de quoi rêvait

l'École Polytechnique? de mademoiselle Esther. Le commis-marchand lui

tressait des couronnes, et le jockey-club a vidé en son honneur plus de

bouteilles de vin d'Aï qu'il n'y a de pavés sur le boulevard Montmartre.

D'où venait la grande popularité de mademoiselle Esther?

--Et pourquoi ne le dirais-je pas? Messieurs les sergents de ville ne

sont pas là pour m'en empêcher. Mademoiselle Esther a introduit au

théâtre le style débardeur et..... le _cancan_.

Voilà ce qui l'a fait adorer de ses contemporains.

Au moment où j'écris ces lignes, mademoiselle Esther a quitté Paris et

la France; elle a compris qu'il était temps d'exporter ses doctrines en

Europe et de faire de la propagande; mademoiselle Esther part pour la

Russie, pays encore sauvage, comme chacun sait. L'influence de

mademoiselle Esther ne tardera pas à se faire sentir dans l'empire des

czars et à le civiliser. Bientôt la Russie s'habillera en débardeur et

dansera... ce que vous savez.

De la Peinture sur lave émaillée (1).

[Note 1: Ces réflexions nous sont communiquées par un artiste que

recommandent également son talent et son caractère, M. Achille Dévéria.]

Nous avons signalé à l'attention de nos lecteurs l'heureux essai de

peinture sur pierre de lave émaillée, qui a été fait dans l'église de

Saint-Nicolas-des-Champs. Ce succès vient confirmer toutes les

espérances que l'on avait fondées sur l'emploi de la lave, destinée

peut-être à être un jour la seule base de toutes les décorations peintes

dans nos monuments publics.

_Le Christ_ de M. Perlet, toutefois, n'est pas encore une expérience

complète; les dispensateurs des travaux d'art feront sagement de

commander une oeuvre d'une grande dimension, afin qu'il devienne hors de

doute que les joints de diverses plaques de lave réunies ne nuiraient en

rien à l'effet d'ensemble d'une grande décoration.

Aujourd'hui, on ne travaille guère pour la postérité seule: nous aimons

à jouir, nous faisons tout vite; l'architecture élève des palais par

enchantement: on peut citer l'Hôtel-de-Ville comme exemple. Quelle est

la cause ordinaire des plus longs retards? C'est la décoration

intérieure, ce sont les peintures que les pauvres artistes se fatiguent

à faire sur les murailles, sans pouvoir, malgré leur talent, satisfaire

à l'impatience du pouvoir et du public. La pierre de lave fera gagner

tout ce temps si regrettable; la peinture alors, comme la sculpture,

ordonnée d'avance, viendra, sous la main de l'architecte, se mettre en

place avant qu'il ait enlevé ses échafauds.

Cette peinture s'exécutera par les mêmes hommes que les vitraux; les

peintres-verriers sont des émailleurs. Des cartons, ordonnés aux plus

habiles maîtres, seront confiés à l'exécution d'excellents praticiens,

et particulièrement à la Manufacture royale de Sèvres, où M. Brougniart,

secondé par les efforts de M. Louis Robert, a donné, dans ces derniers

temps, un si merveilleux développement à l'art de la peinture

vitrifiable. En moins d'un an, d'après les beaux cartons de M. Ingres,

quatorze fenêtres viennent d'être exécutées et mises en place dans la

chapelle funèbre de Sablonville.

Plus durable que tout ce qui a été expérimenté jusqu'à ce jour, la

peinture sur lave présente tous les avantages de la mosaïque sans en

avoir aucun des inconvénients. Le prix excessif de la mosaïque, le temps

considérable qu'en exige l'exécution, auraient suffi pour faire renoncer

à cette peinture, qui, d'ailleurs, tombe par pièce à mesure que le

ciment se détache. On n'a rien de semblable à redouter pour le nouveau

mode; des scellements bien faits dureront, comme tout revêtissement de

marbre, jusqu'au jour où le monument lui-même tombera.

Les peintures de nos monuments n'auront donc plus à craindre l'humidité,

le soleil, le vernisseur, le restaurateur, ou la pierre lancée par un

étourdi. Que cette peinture vitrifiée décore l'intérieur ou l'extérieur

d'un monument, un coup d'éponge suffira pour en ôter la poussière.

Le prix en sera le même que celui d'une peinture ordinaire, car un

peintre habile, pour donner un carton et son esquisse, ne demandera que

le tiers du prix d'un travail complet, et le reste suffira pour payer

l'exécution.

Ainsi, même prix que toute autre peinture, durée égale à celle du

monument, économie immense sur le prix d'une mosaïque, ce sont là des

avantages immenses et dont on ne saurait trop se hâter de jouir.

Révolution» du Mexique.

L'Illustration, No. 0026, 26 Août 1843 · 第 3 / 17 题