III

Oui, savant, j'entrevois l'incompréhensible; ignorant, je le sens, ce

qui est plus formidable encore. Devant cette énormité, devant ce

précipice de merveilles, que voulez-vous que je fasse? Ignorant, j'y

tombe; savant, je m'y écroule.

Il ne faut pas s'imaginer que l'infini puisse peser sur le cerveau de

l'homme sans s'y imprimer. Entre le croyant et l'athée, il n'y a pas

d'autre différence que celle de l'impression en relief à l'impression en

creux. L'athée croit plus qu'il ne l'imagine. Nier est, au fond, une

forme irritée de l'affirmation. La brèche prouve le mur.

Dans tous les cas, nier n'est pas détruire. Les brèches que l'athéisme

fait à l'infini ressemblent aux blessures qu'une bombe ferait à la mer.

Tout se referme et continue. L'immanent persiste.

Et c'est de l'immanent, toujours présent, toujours tangible, toujours

inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort

l'agenouillement humain. Un frémissement vertigineux est mêlé à

l'univers. De telles choses que nous venons de dire ne peuvent pas

exister sans dégager une sorte d'horreur sacrée, visible à l'esprit

humain, et qui est comme l'ombre de la réalité redoutable. L'homme

devant l'immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le

tremblement misérable de son rayon visuel.

Qu'y a-t-il donc là derrière?

Rien, dites-vous.

Rien?

Quoi! moi, ver de terre, j'ai une intelligence, et cette immensité n'en

a pas! Oh! pardonne-leur, Gouffre!

Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez

au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce

vertige, cette obsession, cette urgence, l'infini!

Plus de mesure possible; le même fourmillement et la même genèse

partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d'eau; les trois mille

espèces d'éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de

Genève, l'anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues

de diamètre, les dix-sept mille facettes de l'oeil de la mouche, les

trois astres versicolores d'Aldebaran qui tournent concentriquement à

raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent

sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette

échelle sidérale inutilement appliquée aux astres fixes, le diamètre de

notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un

écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à

leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion,

Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable

bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les

aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l'abîme, les moisissures,

ces forêts de l'atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les

hydres nageant dans les globules du sang, l'infiniment grand de

Campanella, l'infiniment petit de Swammerdam, l'éternelle vie à jamais

visible en haut et en bas...--ôtez-moi de là-dessous si vous ne voulez

pas que je prie!

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Que voulez-vous que je réponde à l'affirmation mystérieuse qui sort de

ces éblouissements? que voulez-vous que je devienne, moi l'homme, cela

étant sur moi?

La nuit est immense. Pourquoi le monde est-il ainsi? Nous l'ignorons. Il

y a des lumières dans cette nuit; qu'est-ce que ces lumières font là?

Elles disent l'indicible. Elles illuminent l'invisible. Elles éclairent,

car elles ressemblent à des flambeaux; elles regardent, car elles

ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C'est

de la lueur éparse dans l'inconnu. Nous appelons cela les astres.

L'ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un

fou ne le rêverait pas, un génie ne l'imaginerait pas. Tout cela est une

unité. C'est l'unité. Et je sens que j'en suis.

Comment puis-je me tirer de là? que puis-je répondre à ces énormes

levers de constellations?

Toute lumière a une bouche, et parle; et ce qu'elle dit, je le vois. Et

le ciel est plein de lumières. Les forces s'accouplent et se fécondent;

tout est à la fois levier et point d'appui, les désagrégations sont des

germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se

baisent, ce qui a l'air d'un rêve est de la géométrie, les prodiges

convergent, la loi qui régit les planètes et leurs satellites se

retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte

avec l'infusoire et l'un fait la preuve de l'autre; c'était hier, ce

sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi?

Et vous voulez que, sous la pression de tous ces gouffres concentriques

au fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans

mon moi! Dans quel moi? Dans mon moi matériel! Dans le moi de ma chair,

dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi

de ma fange! Vous voulez que je dise à tout cela qui est: Je n'en suis

pas! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l'indivisible! Vous voulez

que je refuse ma chute à la gravitation! Vous voulez que je ne regarde

pas, que je n'interroge pas, que je ne conjecture pas! Vous voulez que

de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre

pétrification! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne

remue point! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne

tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du

zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation

et de l'acarus, l'infini fait irruption en moi! Vous voulez que je me

contente de ces deux certitudes: je suis né et je mourrai! certitudes

qui sont elles-mêmes deux gouffres.

Non, cela ne se peut. Le pancréas n'est pas l'unique affaire. La manière

dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas

être le point d'arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre

chose. La manifestation universelle et sidérale est là.

De là l'effarement. De là les mains tendues vers l'énigme. De là l'oeil

hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s'empêcher d'adresser des

questions à l'obscurité et d'en attendre des réponses. Quelle est la

destinée? Dans quelle proportion l'homme fait-il partie du monde?

Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il après? Qu'est-ce

que le monde? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise

au fond de l'absolu l'identité inouïe de la nécessité et de la volonté?

Toutes ces questions se résolvent en prosternement, et les plus forts

esprits chancellent sous la pression des hypothèses.

Simples, tâchez de penser; penseurs, tâchez de prier.

Post-scriptum de ma vie · 第 43 / 49 题