Oui, savant, j'entrevois l'incompréhensible; ignorant, je le sens, ce
qui est plus formidable encore. Devant cette énormité, devant ce
précipice de merveilles, que voulez-vous que je fasse? Ignorant, j'y
tombe; savant, je m'y écroule.
Il ne faut pas s'imaginer que l'infini puisse peser sur le cerveau de
l'homme sans s'y imprimer. Entre le croyant et l'athée, il n'y a pas
d'autre différence que celle de l'impression en relief à l'impression en
creux. L'athée croit plus qu'il ne l'imagine. Nier est, au fond, une
forme irritée de l'affirmation. La brèche prouve le mur.
Dans tous les cas, nier n'est pas détruire. Les brèches que l'athéisme
fait à l'infini ressemblent aux blessures qu'une bombe ferait à la mer.
Tout se referme et continue. L'immanent persiste.
Et c'est de l'immanent, toujours présent, toujours tangible, toujours
inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort
l'agenouillement humain. Un frémissement vertigineux est mêlé à
l'univers. De telles choses que nous venons de dire ne peuvent pas
exister sans dégager une sorte d'horreur sacrée, visible à l'esprit
humain, et qui est comme l'ombre de la réalité redoutable. L'homme
devant l'immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le
tremblement misérable de son rayon visuel.
Qu'y a-t-il donc là derrière?
Rien, dites-vous.
Rien?
Quoi! moi, ver de terre, j'ai une intelligence, et cette immensité n'en
a pas! Oh! pardonne-leur, Gouffre!
Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez
au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce
vertige, cette obsession, cette urgence, l'infini!
Plus de mesure possible; le même fourmillement et la même genèse
partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d'eau; les trois mille
espèces d'éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de
Genève, l'anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues
de diamètre, les dix-sept mille facettes de l'oeil de la mouche, les
trois astres versicolores d'Aldebaran qui tournent concentriquement à
raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent
sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette
échelle sidérale inutilement appliquée aux astres fixes, le diamètre de
notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un
écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à
leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion,
Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable
bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les
aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l'abîme, les moisissures,
ces forêts de l'atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les
hydres nageant dans les globules du sang, l'infiniment grand de
Campanella, l'infiniment petit de Swammerdam, l'éternelle vie à jamais
visible en haut et en bas...--ôtez-moi de là-dessous si vous ne voulez
pas que je prie!
-----
Que voulez-vous que je réponde à l'affirmation mystérieuse qui sort de
ces éblouissements? que voulez-vous que je devienne, moi l'homme, cela
étant sur moi?
La nuit est immense. Pourquoi le monde est-il ainsi? Nous l'ignorons. Il
y a des lumières dans cette nuit; qu'est-ce que ces lumières font là?
Elles disent l'indicible. Elles illuminent l'invisible. Elles éclairent,
car elles ressemblent à des flambeaux; elles regardent, car elles
ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C'est
de la lueur éparse dans l'inconnu. Nous appelons cela les astres.
L'ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un
fou ne le rêverait pas, un génie ne l'imaginerait pas. Tout cela est une
unité. C'est l'unité. Et je sens que j'en suis.
Comment puis-je me tirer de là? que puis-je répondre à ces énormes
levers de constellations?
Toute lumière a une bouche, et parle; et ce qu'elle dit, je le vois. Et
le ciel est plein de lumières. Les forces s'accouplent et se fécondent;
tout est à la fois levier et point d'appui, les désagrégations sont des
germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se
baisent, ce qui a l'air d'un rêve est de la géométrie, les prodiges
convergent, la loi qui régit les planètes et leurs satellites se
retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte
avec l'infusoire et l'un fait la preuve de l'autre; c'était hier, ce
sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi?
Et vous voulez que, sous la pression de tous ces gouffres concentriques
au fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans
mon moi! Dans quel moi? Dans mon moi matériel! Dans le moi de ma chair,
dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi
de ma fange! Vous voulez que je dise à tout cela qui est: Je n'en suis
pas! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l'indivisible! Vous voulez
que je refuse ma chute à la gravitation! Vous voulez que je ne regarde
pas, que je n'interroge pas, que je ne conjecture pas! Vous voulez que
de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre
pétrification! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne
remue point! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne
tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du
zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation
et de l'acarus, l'infini fait irruption en moi! Vous voulez que je me
contente de ces deux certitudes: je suis né et je mourrai! certitudes
qui sont elles-mêmes deux gouffres.
Non, cela ne se peut. Le pancréas n'est pas l'unique affaire. La manière
dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas
être le point d'arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre
chose. La manifestation universelle et sidérale est là.
De là l'effarement. De là les mains tendues vers l'énigme. De là l'oeil
hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s'empêcher d'adresser des
questions à l'obscurité et d'en attendre des réponses. Quelle est la
destinée? Dans quelle proportion l'homme fait-il partie du monde?
Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il après? Qu'est-ce
que le monde? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise
au fond de l'absolu l'identité inouïe de la nécessité et de la volonté?
Toutes ces questions se résolvent en prosternement, et les plus forts
esprits chancellent sous la pression des hypothèses.
Simples, tâchez de penser; penseurs, tâchez de prier.