Nous avons parlé d'étoiles immobiles, c'est une erreur. L'immobilité
n'est pas. Toute cette profondeur remue. On croit y voir étinceler la
fixité, on se trompe. Cette fixité bouge. Cette immuabilité change.
Il est certain que, fixe pour nous, notre soleil, avec son groupe de
planètes, doit faire quelque tour immense autour de quelque autre
immense soleil.
Puis, des étoiles s'enflamment ou pâlissent. Sirius, blanc aujourd'hui,
était rouge autrefois.
Arcturus, Procyon, Véga, Sirius, Altaïr, ont des mouvements propres,
constatés. Mira avance et recule, Algol avance et recule. Une étoile du
Bélier recule, une du Dragon avance, une du Cygne approche et s'éloigne.
La neuvième et la dixième du Taureau s'en sont allées.
D'autres étoiles ont apparu et disparu. Hipparque en a vu une, Adrien en
a vu une, Honorius en a vu une, Albumazar, qui écrivait au neuvième
siècle le livre _De la Révolution des années_, en a vu une; Charles IX a
eu la sienne en 1572; Philippe III a eu la sienne en 1604. Une étoile
dans le Renard a eu plusieurs allées et venues et, après une longue
hésitation, est partie. Le Nord lui-même n'est pas imperturbable. Il
change de flambeau. L'astre régulateur est relevé comme un soldat de
garde. L'étoile polaire d'Homère n'est pas la nôtre.
Il existe des étoiles doubles, des étoiles triples, des étoiles
quadruples. Trois soleils, un vert, un jaune et un rouge, tournant l'un
sur l'autre et se poursuivant avec une vitesse de quatre-vingts millions
de lieues par seconde, voilà Aldebaran.
Comment font-ils pour subsister, ces globes animés de vitesses
désagrégeantes? Quelle est leur adhésion moléculaire? Comment une telle
force centrifuge peut-elle être vaincue? La lumière est lente à côté de
ces emportements terribles.
Ces gigantesques mouvements d'astres s'accomplissent au fond d'un tel
abîme et sont à tel point annulés pour nous par la distance qu'ils sont
masqués souvent par l'épaisseur du fil de platine traversant le champ de
la lunette, fil mille fois plus fin qu'un fil d'araignée.
L'ombre apparaît comme l'unité.
Dans cette unité qu'y a-t-il?
L'homme a sondé, d'abord avec la prunelle, puis avec le télescope, puis
avec l'esprit.
Cette unité, qu'est-ce?
C'est la noirceur, c'est la simplicité épouvantable, c'est l'immanence
morte du gouffre, c'est le désert, c'est l'absence... Non. C'est la
fourmilière des prodiges. C'est la Présence.
Chacune des trois sondes de l'homme a rapporté quelque chose. L'oeil a
vu six mille étoiles, le télescope a vu cent millions de soleils,
l'esprit a vu Dieu.
Qui, Dieu?
Dieu.
Au Dieu Inconnu de saint Paul, l'Aréopage opposait le Dieu
Inconnaissable.
Le Dieu inconnaissable est le Dieu incontestable.
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Représentez-vous des millions de soleils comme le nôtre, avec toutes
leurs légions de planètes, enfoncés au-dessus de nos têtes à une
distance telle que ce n'est plus qu'une vague blancheur, un blêmissement
indistinct, on ne sait quel inexprimable écrasement d'étoiles; nous
nommons cela la Voie lactée.
Nous, et tous les astres que nous voyons, et toutes les constellations
du zodiaque, et tous les univers du zénith et du nadir, nous faisons
partie d'un prodigieux disque d'étoiles dont la voie lactée est le bord.
Il y a là un épaississement de soleils qui fait une grande tache livide
dans l'infini.
Et après la planète, et après l'étoile, et après la voie lactée, qu'y
a-t-il?
Il y a la nébuleuse.
Qu'est-ce que la nébuleuse?
On voit çà et là dans le ciel des pâleurs, des taches presque
insaisissables, quelque chose qui est de la lumière sans cesser d'être
de l'ombre, d'indicibles apparences où il y a du spectre. Ce sont les
nébuleuses.
Le soleil, c'est nous; les planètes, c'est nous; les constellations,
c'est nous; l'étoile polaire, qui est à soixante-seize millions de
lieues, c'est nous; la voie lactée, c'est nous.
La nébuleuse, ce n'est plus nous.
Telle étoile, dont la lumière ne nous parvient qu'en cent mille années,
est notre compatriote céleste. Elle habite le même firmament que nous;
elle est mêlée à notre disque stellaire; elle est de la maison.
La nébuleuse, c'est l'étrangère. Nos comètes ne vont pas là. Elles
seraient inquiètes à cette distance et craindraient de ne plus savoir où
retrouver nos soleils.
Notre lumière y va; car la lumière sacrée, c'est le lien universel.
Peut-être aussi y a-t-il, pour faire le service de ces monstrueux
espaces, des relais de comètes «transatlantiques» ignorées.
La nébuleuse est un autre disque stellaire, composé, lui aussi, de ses
milliards de soleils, et faisant une voie lactée dans un firmament
inconnu.
Herschel a compté plus de deux mille nébuleuses.
Notre voie lactée est la cabane; les nébuleuses sont la ville.
Au delà du monde des planètes, il y a le monde des étoiles; au delà du
monde des étoiles, il y a le monde des nébuleuses.
Les lunes sont les satellites d'une planète; les planètes sont les
satellites d'une étoile; les étoiles sont les satellites d'une
nébuleuse; les nébuleuses sont les satellites du Centre Ignoré.
Autant la distance d'une étoile à l'autre surpasse la distance des
planètes entre elles, autant la distance d'une nébuleuse à l'autre
dépasse la distance des étoiles entre elles. Pour exprimer en chiffres
la distance des planètes, on prend pour unité la lieue de quatre mille
mètres; pour exprimer la distance des étoiles, on prend pour unité notre
rayon solaire de trente-huit millions de lieues; pour exprimer la
distance des nébuleuses, il faut prendre pour unité le rayon stellaire,
c'est-à-dire au minimum sept mille milliards de lieues. La distance du
soleil à la nébuleuse la plus voisine est à la distance de la terre au
soleil dans la proportion de sept mille milliards de lieues à une lieue.
Plus d'angles à calculer, plus de parallaxe à rêver; ici la géométrie
arrive à l'épouvante.
On sent l'accablement de la création inconnue.
Disons-le, même à cette profondeur, le télescope a pu saisir des formes.
Messier, du haut de la logette de l'hôtel de Cluny, a constaté dans la
vingt-septième nébuleuse deux cercles lumineux occupant les deux foyers
d'une ellipse. La nébuleuse d'Hercule figure une éponge dont chaque trou
serait une étoile. La nébuleuse des Chiens de chasse, espèce de
chevelure de flamme, tourne en spirale autour d'un noyau éblouissant.
L'éternité d'un ouragan semble pouvoir seule expliquer cette torsion
effrayante.
Qui sait où l'observation humaine s'arrêtera? De Francoeur à Flammarion,
le télescope a monté de soixante-quinze millions d'étoiles à cent
millions.
Parce que, dans la voie lactée proprement dite, nous n'avons encore
compté que dix-huit millions de soleils, ce n'est pas une raison pour
nous décourager.
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Le jour où nos lunettes auraient reçu un suprême perfectionnement qui
n'a rien d'impossible, la profondeur incommensurable étant partout
peuplée d'astres à des éloignements divers, tous ces points lumineux,
devant le regard du télescope, se serreraient sans interstice les uns
contre les autres, boucheraient tous les trous, deviendraient surface,
et le ciel de la nuit nous apparaîtrait comme un immense plafond d'or.
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Le ciel offre cet effrayant phénomène: toujours la lumière, jamais la
certitude.
Les distances démesurées des astres font que le ciel, à parler
rigoureusement, est toujours à l'état d'illusion. Le ciel que nous
voyons n'est pas présent, il est passé. L'Aujourd'hui du ciel nous est
inconnu; nous n'avons devant les yeux qu'Hier, et un Hier qui pour
certains astres recule à des milliers d'années. La Chèvre, que nous
admirons tous les soirs, était peut-être éteinte sept cents ans avant la
bataille de Marengo; les étoiles que le télescope de trois mètres
aperçoit maintenant n'existaient peut-être plus au temps de Charlemagne,
et les étoiles que le télescope de six mètres observe en ce moment,
étaient peut-être déjà évanouies au moment de la guerre de Troie. A
l'heure où nous sommes, qui peut certifier qu'il y ait encore une seule
étoile dans le ciel?
Les dernières étoiles étant situées à la distance infinie, et la
distance infinie ne s'épuisant pas, leur lumière, même après que l'astre
aurait disparu, nous arrivera toujours, et s'il advenait que toutes les
étoiles s'éteignissent dans le ciel, nous ne le saurions jamais. Nous
verrions pendant l'éternité ces profondes étoiles mortes.
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Est-ce tout?
Jamais.
Quel véhicule voulez-vous?
La locomotive fait quinze lieues à l'heure. L'ouragan fait soixante
lieues à l'heure. Le boulet de canon fait sept cents lieues à l'heure.
La locomotive se traîne. L'ouragan boite. Le boulet de canon est une
tortue.
Enfourchez le rayon de lumière.
C'est une monture quatre mille fois plus rapide que le boulet de canon,
quatre millions deux cent mille fois plus rapide que l'ouragan et
dix-sept millions de fois plus rapide que la locomotive.
Elle fait, vous le savez, soixante-dix mille lieues par seconde.
Partez.
Allez, sur le rayon de lumière, en huit minutes de la Terre au Soleil,
allez en quatre heures du Soleil à Oceanus, allez en trois ans et huit
mois d'Oceanus au Centaure, allez en vingt-huit ans du Centaure à
l'Étoile polaire, allez en seize mille huit cents ans de l'Étoile
polaire à la Voie lactée, allez en cinq millions d'années de la Voie
lactée à la nébuleuse des Chiens de chasse, vous n'aurez point encore
fait un pas.
Les apparitions d'univers recommenceront.
L'insondable restera devant vous, tout entier.
Au delà du visible l'invisible, au delà de l'invisible l'inconnu.
Partout, partout, partout, au zénith, au nadir, en avant, en arrière,
au-dessus, au-dessous, en haut, en bas, le formidable Infini noir.
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Et tout ceci ne serait encore qu'un des deux aspects de la vision
sublime.
A côté de l'infini de l'espace, il y a l'infini de la durée.
Songe-t-on qu'avec des existences probables de milliards et de milliards
de siècles, ces myriades d'étoiles et de soleils, soumises pourtant aux
lois universelles de la naissance et de la mort, ont sans doute un
commencement et une fin, mais se transforment, se remplacent et se
renouvellent sans cesse, sans trêve, sans terme, toujours, toujours,
toujours...
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De ces prodigieuses hauteurs, oserons-nous maintenant faire un retour
sur nous-mêmes?
Imperceptibles sur notre imperceptible globe pendant la seconde qui est
notre vie, ne sommes-nous pas, en présence de cet écrasant Infini, bien
infimes et bien misérables?
Non, puisque nous le comprenons.