I
Comme l'antique Jupiter d'Égine à trois yeux, le poëte a un triple
regard, l'observation, l'imagination, l'intuition. L'observation
s'applique plus spécialement à l'humanité, l'imagination à la nature,
l'intuition au surnaturalisme.
Par l'observation, le poëte est philosophe, et peut être législateur;
par l'imagination, il est mage, et créateur; par l'intuition, il est
prêtre, et peut être révélateur.
Révélateur de faits, il est prophète; révélateur d'idées, il est apôtre.
Dans le premier cas, Isaïe; dans le second cas, saint Paul.
Cette triple puissance inhérente au génie, c'est-à-dire à l'intelligence
humaine sublimée, l'homme, par la plus naturelle des illusions
d'optique, l'a transférée à Dieu. De là la trimourti, qui a précédé le
triagme, qui a précédé la triade, qui a précédé la trinité. De là
l'immémorial et universel triangle mystique adoré à Delphes, à Saropta,
à Teglath-Phalazar, gravé dans la grande syringe, sculpté il y a quatre
mille ans au fond de l'Inde dans ces effrayants dedans de montagnes
creusés en pagodes, et qu'on retrouve à Palanquè après l'avoir constaté
à Bénarès. Mais les fondateurs de religions ont erré, l'analogie n'est
pas toujours la logique, le génie peut être trinité sans que Dieu ait à
subir cette limitation. Bossuet se trompe, l'homme seul est grand; Dieu
n'est pas grand, il est infini. Le grand suppose une mesure possible.
Dieu est sans mesure. Trinité, à quel propos? L'infini n'est pas trois.
Premier, second, troisième, l'illimité ne connaît pas cela. L'absolu
n'est pas plus borné par le nombre que par l'étendue. Intelligence,
puissance, amour; intuition, imagination, observation; ce n'est pas
Dieu, c'est l'homme. Dieu est cela et le reste. Dieu a une quantité
infinie de facultés infinies. Vous êtes étrange de compter Dieu sur vos
doigts.
Philosophiquement et scientifiquement, on peut dire que qui croit à la
Trinité ne croit pas en Dieu.
Quelle idée pensez-vous que se fasse de Dieu, quelle notion voulez-vous
que puisse avoir de Dieu l'homme, le prêtre, qui, comme le jésuite
Sollier, par exemple, écrit: «Il n'y a au-dessus d'Ignace de Loyola que
les papes comme saint Pierre, les impératrices comme Marie mère de
Jésus, et quelques monarques comme Dieu le Père et Dieu le Fils!»
Chose inouïe, c'est au dedans de soi qu'il faut regarder le dehors. Le
profond miroir sombre est au fond de l'homme. Là est le clair-obscur
terrible. La chose réfléchie par l'âme est plus vertigineuse que vue
directement. C'est plus que l'image, c'est le simulacre, et dans le
simulacre il y a du spectre. Ce reflet compliqué de l'Ombre, c'est pour
le réel une augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit,
nous y apercevons à une distance d'abîme, dans un cercle étroit, le
monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu'humain,
vrai en même temps que divin. Notre conscience semble apostée dans cette
obscurité pour donner l'explication.
C'est là ce qu'on nomme l'intuition.
Humanité, Nature, Surnaturalisme. A proprement parler, ces trois ordres
de faits sont trois aspects divers du même phénomène. L'humanité dont
nous sommes, la nature qui nous enveloppe, le surnaturalisme qui nous
enferme en attendant qu'il nous délivre, sont trois sphères
concentriques ayant la même âme, Dieu.
Ces trois sphères, car c'est là le vaste amalgame, se pénètrent et se
confondent, et sont l'unité. Un prodige entre dans l'autre. Une de ces
sphères n'a pas un rayon qui ne soit la tige ou le prolongement du rayon
de l'autre sphère. Nous les distinguons, parce que notre compréhension,
étant successive, a besoin de division. Tout à la fois ne nous est pas
possible. L'incommensurable synthèse cosmique nous surcharge et nous
accable.
Les plus hauts génies, les intelligences encyclopédiques aussi bien que
les esprits épiques, Aristote aussi bien qu'Homère, Bacon aussi bien que
Shakespeare, détaillent l'ensemble pour le faire comprendre, et ont
recours aux oppositions, aux contrastes et aux antinomies. Ceci est
d'ailleurs le procédé même de la nature, qui emploie la nuit à nous
faire mieux sentir le jour. Hobbes disait: La dissection fait le
chirurgien, l'analyse fait le philosophe; l'antithèse est le grand
organe de la synthèse; c'est l'antithèse qui fait la lumière.
De là notre distinction entre humanité, nature et surnaturalisme; mais,
en réalité, ce sont trois identités, et ce qui est de l'une est de
l'autre. Qu'est-ce que l'humanité? C'est la partie de la nature insérée
dans notre organisme. Et qu'est-ce que le surnaturalisme? C'est la
partie de la nature qui échappe à nos organes. Le surnaturalisme, c'est
la nature trop loin.
Entre l'observation qui regarde l'homme et l'intuition qui regarde le
surnaturalisme, il y a la même différence qu'entre scruter et sonder.
Mais expliquer la nature, ce n'est point la limiter; classification et
négation, c'est deux. Il ne faut ni trop de Oui ni trop de Non.
L'idolâtrie est la force centripète; le nihilisme est la force
centrifuge. L'équilibre entre ces deux forces, c'est la philosophie.
Chose bizarre, l'idolâtrie et le nihilisme s'entendent sur un point, la
limitation de la nature.
Les religions, à l'époque peu avancée du genre humain où nous sommes,
sont encore en bas âge. Qu'on ne s'y trompe pas, croire est une science
en même temps qu'une soif. On croit d'instinct, puis on croit de
logique. Les religions faisant partie de la civilisation, il y a pour
les religions, comme pour tout le reste, l'enfance de l'art. Et ce mot
est pris ici en bonne part. A l'heure où nous sommes, les religions
ignorent. Elles ont créé Dieu. Ne leur apportez pas de lumière nouvelle;
leur Dieu est bâclé. Elles n'en veulent pas d'autre. Toute religion est
l'abbé Vertot. C'est trop tard, mon Dieu est fait.
De là, un résultat singulier. Dans les religions ce qui fait défaut,
c'est l'essence même de la foi, c'est le sentiment de l'infini. Ce qui
manque aux religions, c'est la religion. L'illimité est toute la
religion. La foi, c'est l'indéfini dans l'infini. Or, insistons-y, dans
l'humanité telle qu'elle est encore, le caractère des religions, c'est
l'absence d'infini.
Elles parlent du ciel, mais elles en font un temple, un palais, une
cité. Il s'appelle Olympe, il s'appelle Sion. Le ciel a des tours, le
ciel a des dômes, le ciel a des jardins, le ciel a des escaliers, le
ciel a une porte et un portier. Le trousseau de clefs est confié par
Brâhma à Bhâwany, par Allah à Aboubekre, et par Jéhovah à saint Pierre.
Démogorgon prend sur les volcans Acrocéraunes une poignée de boue
enflammée et la jette en l'air; cela fait les astres. Le ciel est une
montagne, le ciel est en cristal; la terre est le centre de l'univers;
Josué arrête le soleil, Circé fait reculer la lune; la Voie lactée est
une tache de gouttes de lait; les étoiles tomberont.
Quant à cet être, l'Éternel, l'Incréé, le Parfait, le Puissant,
l'Immanent, le Permanent, l'Absolu, il est vieux avec une barbe blanche,
il est jeune avec un nimbe; il est père, il est fils, il est homme, il
est animal; boeuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs
colombe, ailleurs éléphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles; on
a vu sa face. Quant aux facultés, on les lui concède infinies, mais,
comme nous venons de le rappeler, on ne lui en donne que trois,
reprenant dans le chiffre l'infinitude qu'on accorde dans l'étendue, et
sans s'apercevoir que si l'être absolu a un nom, ce n'est pas Trinité,
c'est Infinité. Cet être est irritable, il est passionné, il est jaloux,
il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche; il
habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des armées; il est
le Dieu des Anglais, et non des Français; il est le Dieu des Français et
non des Autrichiens. Il a une mère. Il existe des rois qui promettent à
Notre-Dame d'Embrun une tiare en vermeil de peur qu'elle ne soit en
colère de la robe de brocart d'or qu'ils ont offerte à Notre-Dame de
Tours. Il a une forme; on le sculpte, on le peint, on le dore, on
l'enrichit de diamants. On l'avale et on le boit. On l'entoure d'une
frontière de dogmes. Chaque culte le met dans un livre; défense à lui
d'être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le
Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les
prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d'y toucher. De
temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir.
Voilà où en est l'illimité. Toutes les religions, anciennes ou
actuelles, s'efforcent de finir Dieu.
Pourquoi?
C'est qu'un Dieu fini, c'est un dieu commode. Le rayonnant en tous sens
n'est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.
Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à l'ignorant.
L'infini ayant un moi, voilà qui n'est pas peu de chose à imaginer. Il y
a dans cette notion métaphysique excès de pesanteur pour l'intelligence
humaine. Faciliter la foi, c'est le travail des religions; cela
s'obtient aux dépens de l'idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à
résoudre. Le paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise
en sacrements. Les religions, c'est Dieu donné à l'homme par bouchées.
L'Ame-Univers, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la
grosse foule ignorante, et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de
marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce
qu'on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de
l'idolâtrie et le point de départ de l'athéisme.) Fabriquez donc une
statue quelconque; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal
fait autel, donnez l'exemple, prosternez-vous. Il ne vous reste plus
qu'un travail à exécuter et qu'un progrès à accomplir, c'est de
persuader à cette honnête masse d'hommes que cette pierre ou ce cuivre,
c'est l'Éternel et l'Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il
suffit de l'effarer; un miracle ou deux font la besogne.
Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschut, rien hors du Koran,
rien hors de la Genèse, rien hors des docteurs, rien hors des prophètes,
rien hors des évangélistes; et, si Dieu déborde, on le rognera.
C'est au nom de Moïse que Bellarmin foudroyait Galilée, et ce grand
vulgarisateur du grand chercheur Copernic, Galilée, le vieillard de la
vérité, le mage du ciel, était réduit à répéter à genoux, mot à mot,
après l'inquisiteur, cette formule de honte: «_Corde sincero et fide non
ficta, abjuro, maledico et detestor supradictos errores et hereses._» Le
mensonge mettait à la science le bonnet d'âne.
Galilée se courba devant l'orthodoxie; Campanella non. L'inquisition mit
Campanella en prison pendant vingt-sept ans et l'appliqua à la question
sept fois, et chaque fois la torture dura vingt-quatre heures. Quel
était son attentat? Avoir affirmé que le nombre des étoiles est infini.
Ainsi les religions en viennent à ceci que, devant elles, l'infini est
un crime.
Aux yeux du nihilisme, l'infini n'est pas criminel; il est ridicule. On
a entendu tout récemment en pleine Académie savante, cette parole
caractéristique: «Arrêtons-nous, car nous tomberions dans les puérilités
de l'infini.» Et cette autre: «Ceci n'est pas sérieux, c'est de la
religion.»
Donc, voilà la science, du moins une certaine science académique et
officielle, aussi myope que l'idolâtrie. La science d'état donne la
réplique à la religion d'état. Elle recule, elle aussi, devant l'infini.
Ces rapetissements n'ont rien qui déplaise au maître. Là où il y a des
sénats, cette science en est. Faire l'univers substance et bloc, faire
du grand Tout une simple aggrégation de molécules sans mélange d'aucun
ingrédient moral, et par conséquent aboutir à ceci que la force est le
droit, ce qui entraîne cette autre conséquence que la jouissance est le
devoir, raccourcir l'homme à la bête, le diminuer de toute la hauteur de
l'âme retranchée, en faire une chose comme une autre, cela supprime net
bien des déclamations sur la dignité humaine, la liberté humaine,
l'inviolabilité humaine, l'esprit humain, etc., et rend tout ce tas de
matière plus maniable. L'autorité d'en bas, la fausse, gagne tout ce que
perd l'autorité d'en haut, la vraie. Plus d'infini, partant plus
d'idéal; plus d'idéal, partant plus de progrès; plus de progrès, partant
plus de mouvement. Immobilité donc. Statu quo, étang; c'est là l'ordre.
Il y a de la putréfaction dans cet ordre-là.
L'homme veut être eau courante. Chose merveilleuse, la liberté, c'est la
santé. Un ruissellement, un murmure, une pente, un parcours, un but, une
volonté, pas de vie sans cela. Sinon une prompte pourriture. Vous serez
fétides, et vous donnerez aux autres votre peste. Le despotisme est
miasmatique. Se délivrer, c'est se désinfecter. Aller en avant est un
assainissement. Il n'y en a pas moins des gens qui poussent le goût de
la tranquillité jusqu'à admirer une civilisation à surface de marais.
L'âme dans l'homme est une inquiétude.
L'infini hors de l'homme est un appel.
L'infini s'ouvre, l'âme entre. Entrer, c'est marcher; entrer, c'est
voler; entrer, c'est planer. Qu'est cela? C'est du désordre. Demandez à
la cage ce qu'elle pense de l'aile. La cage répondra: l'aile, c'est la
rébellion.
Oter l'âme, c'est couper l'aile. Oter l'infini, c'est supprimer le
champ. La tranquillité est rétablie.
S'il n'y a pas dans l'homme autre chose que dans la bête, prononcez donc
sans rire ces mots: Droits de l'homme et du citoyen. Ces mots: Droit du
boeuf, droit de l'âne, droit de l'huître, rendront le même son.
C'est un peu ce que souhaitent les despotes.
La science académique, la science d'état, leur rend ce service, et le
leur rend de bonne foi, nous le pensons. Elle ne trompe pas, elle se
trompe. C'est bassesse de vue, non de coeur. Aussi essayons-nous de
l'éclairer.
Cette science prend la petitesse pour l'exactitude. Elle est de
tempérament timide, elle a l'effroi facile, elle ne va pas volontiers à
la découverte. L'infini, quel voyage à entreprendre! Dès que le 8 se
renverse elle s'arrête court. Passe pour l'algèbre, mais la science
entière n'est pas l'algèbre. Toute question veut être sondée. Pourquoi
refuser l'examen?
Un jour, en 1827, à l'époque où l'on parlait beaucoup de «l'homme
fossile de la forêt de Fontainebleau», étant chez Cuvier au Jardin des
plantes, il y eut entre lui et moi ce dialogue:
--Monsieur Cuvier, que pensez-vous de l'homme fossile?
--Qu'il n'existe pas.
--Êtes-vous allé le voir?
--Non.
--Irez-vous?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce qu'il n'existe pas.
--Mais si, par hasard, il existait?
--Il ne peut exister.
Ce qu'on appelait en 1827 «l'homme fossile», n'était en effet qu'un grès
bizarrement contourné en forme humaine. Cuvier semblait avoir raison. Il
avait tort. L'homme fossile existe. Trente-six ans après ma conversation
avec Cuvier, en 1863, dans la carrière du Moulin-Quignon, près
Abbeville, à trente mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau
qui domine la vallée de la Somme, de l'épaisseur d'un banc de sable noir
argileux du diluvium inférieur, reposant immédiatement sur la craie
blanche, à quatre mètres trente-deux centimètres de la surface du sol,
tout près de la craie, on a extrait un os fossile de mâchoire humaine
portant encore une dent, obliquement implantée d'avant en arrière, ce
qui caractérise le prognatisme des races inférieures, et ce qui fait à
la Genèse le déplaisir de confirmer l'hypothèse de plusieurs Adams.
L'homme fossile est aujourd'hui sorti de l'ombre, quoique cela lui fût
défendu par l'autorité compétente. Le déluge a eu la fantaisie d'être
désagréable à M. Cuvier, conseiller d'État. Je plains les affirmateurs
contre l'inconnu. Il leur arrive de ces aventures.
C'est la science académique et officielle qui, pour avoir plus tôt fait,
pour rejeter en bloc toute la partie de la nature qui ne tombe pas sous
nos sens et qui, par conséquent, déconcerte l'observation, a inventé le
mot _surnaturalisme_.
Ce mot, nous l'adoptons, nous. Il est utile pour distinguer. Nous nous
en sommes déjà servi et nous nous en servirons encore; mais, à
proprement parler et dans la rigueur du langage, disons-le une fois pour
toutes, ce mot est vide.
Il n'y a pas de surnaturalisme. Il n'y a que la nature.
La nature existe seule et contient tout. Tout Est. Il y a la partie de
la nature que nous percevons, et il y a la partie de la nature que nous
ne percevons pas. Pan a un côté visible et un côté invisible. Parce que
sur ce côté invisible, vous jetterez dédaigneusement ce mot
_surnaturalisme_, cet invisible existera-t-il moins? _X_ reste _X_.
L'Inconnu est à l'épreuve de votre vocabulaire. Nier n'est pas détruire.
Le surnaturalisme est immanent. Ce que nous apercevons de la nature est
infinitésimal. Le prodigieux être multiple se dérobe presque tout de
suite au court regard terrestre; mais pourquoi ne pas le poursuivre un
peu?
Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie,
convulsionnaires, seconde vue, tables tournantes ou parlantes,
invisibles frappeurs, enterrés de l'Inde, mangeurs de feu, charmeurs de
serpents, etc., si faciles à railler, veulent être examinées au point de
vue de la réalité. Il y a là peut-être une certaine quantité de
phénomène entrevu.
Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s'y logeront,
et les imbéciles aussi. Pas de milieu: la science, ou l'ignorance. Si la
science ne veut pas de ces faits, l'ignorance les prendra. Vous avez
refusé d'agrandir l'esprit humain, vous augmentez la bêtise humaine. Où
Laplace se récuse, Cagliostro paraît.
De quel droit, d'ailleurs, dites-vous à un fait: Va-t'en. De quel droit
chassez-vous un phénomène? De quel droit dites-vous à l'inattendu: je ne
t'examinerai pas? De quel droit raturez-vous une des données du
problème? De quel droit mettez-vous la nature à la porte? _Huc usque
recurret._ La science peut commettre des iniquités. Fermer les yeux
c'est une mauvaise action. Le télescope a une fonction; le microscope a
des devoirs. L'alambic doit être intègre, le creuset chauffe pour tout
le monde. Il faut que le chiffre soit honnête homme. Un déni
d'expérimentation est un déni de justice.
Et savez-vous ce qui arrive? L'absurde se greffe sur le vrai, c'est
votre faute; vous avez manqué à vos deux lois, bienveillance et
surveillance; vous créez l'empirisme. Ce qui eût été astronomie sera
astrologie; ce qui eût été chimie sera alchimie. Sur Lavoisier qui se
rapetisse, Hermès grandit.
Vous riez de Cardan quand il dit: «Une comète près de Saturne annonce la
peste, près de Jupiter la mort du pape, près de Mars la guerre, près de
la lune l'inondation, près de Vénus la mort du roi.» Eh bien, c'est vous
qui avez fait Cardan chimérique. Sans les persécutions de ce Scaliger
que David Pareus appelle _Eriticus superciliosissimus_, sans
l'emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a incontestablement créé la
théorie des équations du troisième degré, Cardan qui a trouvé la loi du
cube, Cardan, égal au moins à Tartaglia et dont les dix tomes in-folio
sont plus gros encore de vérité que d'illusion, serait peut-être le plus
grand des astronomes et des géomètres.
Thaumaturgie, pierre philosophale, transmutation, or potable, baquet de
Mesmer, toute cette fausse science ne demandait pas mieux peut-être que
d'être la vraie. Vous n'avez pas voulu voir le visage de l'Inconnu; vous
verrez son masque. Magie noire et blanche, sorcellerie, chiromancie,
cartomancie, nécromancie, tout cela n'est pas autre chose que de la
science dévoyée, tombée en chimère par défaut de responsabilité. Ce
qu'on rejette injustement hors de la pensée se réfugie dans le rêve.
De ce qu'un fait vous semble étrange, vous concluez qu'il n'est pas.
C'est hardi: les mandarins seuls ont de ces vaillances-là. Mais toute la
science commence par être étrange. La science est successive. Elle va
d'une merveille à l'autre. Elle monte à l'échelle. La science
d'aujourd'hui semblerait extravagante à la science d'autrefois. Ptolomée
croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft, venant conter
au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l'oeil de la
mouche; voyez-vous la mine qu'Aristote ferait à Leuwenhoëck.
On a vite fait de dire: c'est puéril; ce n'est pas sérieux. Ce qui est
puéril, c'est de se figurer qu'en se bandant les yeux devant l'Inconnu,
on supprime l'Inconnu.
Ce qui n'est pas sérieux, c'est la science ricanant de l'infini. On en
est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l'idolâtrie; nous
avons déjà noté cette coïncidence singulière. On tient pour suspectes
l'induction et l'intuition; l'induction, le grand organe de la logique;
l'intuition, le grand organe de la conscience. N'admettre que le
palpable et le visible, cela se qualifie observation. C'est élimination,
et rien autre chose. Et, qui sait? élimination du réel?
Peines perdues d'ailleurs. Vous avez beau épaissir sur la science
possible l'ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime
du troisième dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le
hasard, ce doigt indicateur de la Providence, s'en mêle. Une pomme tombe
devant Newton, une marmite bout devant Papin, une feuille de papier en
flamme s'envole devant Montgolfier. Par intervalles, une découverte
éclate, comme un coup de mine dans les profondeurs de la science, et
tout un pan de préjugés et d'illusions s'écroule, et le roc vif de la
vérité est brusquement mis à nu.
Surnaturalisme! Et l'on croit avoir tout dit. Il est curieux de se
retourner et de jeter un regard en arrière. L'électricité a longtemps
fait partie du surnaturalisme. Il a fallu les expériences multipliées de
Clairaut pour la faire admettre et inscrire sur les registres de
l'état-civil de la science correcte. L'électricité a aujourd'hui pignon
sur rue et rente des professeurs. Le galvanisme a fait le même stage; il
a été tout d'abord bafoué et traité d'_enfantillage_, comme le
constatent les cinq mémoires adressés par Galvani à Spallanzani; il
n'est admis que depuis peu. La pile de Volta a été fort raillée. Le
magnétisme n'est encore qu'à demi entré; une moitié est dans la science
officielle, et l'autre dans le surnaturalisme. Le bateau à vapeur était
«puéril» en 1816. Le télégraphe électrique a commencé par n'être pas
«sérieux».
Disons-le,--car nulle faveur dans ces pages sincères et nous ne sommes
au service que de la vérité,--de nos jours, un certain esprit
scientifique n'est pas moins étroit que l'esprit religieux. L'erreur
fait peau neuve, mais reste l'erreur; elle était fétichisme, elle
devient idolâtrie; elle était athéisme, elle devient nihilisme. Que de
progrès encore à accomplir! Les deux ornières, l'ornière erreur et
l'ornière imposture, sont d'accord pour faire verser la vérité.
Somme toute, qu'on le sache, science et religion sont deux mots
identiques; les savants ne s'en doutent pas, les religieux non plus. Ces
deux mots expriment les deux versants du même fait, qui est l'infini. La
Religion-Science, c'est l'avenir de l'âme humaine.
Une des routes pour y arriver est l'intuition.
Nous ne développons pas. Le temps nous manque dans ces pages rapides.
Notre but actuel est littéraire, et non scientifique. Passons.