1864.
I
«Les âmes passent l'éternité à parcourir l'immensité.»
Voilà ce que disaient, il y a deux mille ans, les Druides. Avaient-ils
déjà une sorte de divination de la pluralité des mondes? Ils levaient la
tête, ils contemplaient les étoiles, et ils faisaient ce prodigieux
rêve. De ces étoiles cependant ils ne connaissaient alors que ce que
voyaient leurs yeux. Aujourd'hui nous avons un peu plus écarté le voile
d'Isis, et notre imagination peut entrevoir, avec un peu moins
d'obscurité et beaucoup plus d'épouvante, ce que serait, à travers les
mondes, le vertigineux voyage sans fin.
-----
A deux cents millions de lieues de nous, dans cette ombre, il y a un
globe. Ce globe est quinze cents fois plus gros que la Terre, et, pour
traîner la Terre, il faudrait dix milliards d'attelages chacun de dix
milliards de chevaux. Ce globe, c'est Jupiter. Nous le voyons, il ne
nous voit pas; notre globe est trop petit. Jupiter est couvert de
nuages; notre crépuscule est son plein midi. Il a une année de douze
ans, un jour de cinq heures, une nuit de cinq heures, une seule saison,
son axe étant à peine incliné, et quatre satellites. Ces satellites sont
parfois tous les quatre sur son horizon; quand l'un est croissant,
l'autre est pleine lune. La prodigieuse vitesse de sa rotation use
rapidement la vie. Évolution trop précipitée des organismes sur
eux-mêmes, répétition trop fréquente des actes vitaux, frottement
fatigant du mécanisme, sommeils courts; on meurt vite dans Jupiter. A
partir de Jupiter, et pour toutes les régions au delà, les étoiles sont
visibles le jour.
Cent soixante millions de lieues plus loin, il y a un autre être énorme.
Celui-là est seulement huit cents fois plus grand que la Terre. Ce
vivant des ténèbres est au carcan dans un cercle de feu. Le cercle est
double. Le premier cercle, le grand, a soixante et onze mille lieues de
diamètre; le deuxième cercle, le petit, n'a que soixante mille lieues.
Ce monstre est un monde. Nous l'appelons Saturne. Sa vitesse de rotation
est telle qu'elle a aplati ses pôles d'un dixième. Pour les habitants
des anneaux de Saturne l'année dure trente années et est alternativement
blanche et noire, c'est-à-dire qu'à un jour de trente ans succède une
nuit de trente ans. L'être qui, sur l'anneau de Saturne, a vu un jour et
une nuit serait sur la Terre un vieillard. Saturne a huit lunes. Ici,
l'obscurité va s'épaississant. Le crépuscule de Jupiter est le plein
midi de Saturne. Saturne, dans l'espace livide où il roule, encombre de
son globe, de ses anneaux, et des huit orbites de ses huit planètes,
deux mille six cents milliards de lieues carrées.
Quatre cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe. Après
le monde de Saturne, le monde d'Uranus. Uranus, comme Saturne, a huit
lunes. Ces huit lunes, au rebours de toutes les planètes connues, se
meuvent d'orient en occident. L'obscurité grandit. La lumière,
vingt-deux fois moindre dans Jupiter que sur la Terre, est dix-sept fois
moindre dans Uranus que dans Jupiter. Uranus a quatorze mille lieues de
diamètre. Notre siècle est son année.
Cinq cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe, Oceanus.
L'obscurité devient terrible. Oceanus a neuf cents fois moins de lumière
et de chaleur que la Terre. Impossible de se figurer cette glace et
cette ombre. Doublez la grosseur de l'étoile du soir, vous aurez le
Soleil vu d'Oceanus. Oceanus est trente fois plus loin du Soleil que
nous. Or notre distance du Soleil est ceci: la section d'un cheveu
représente le diamètre de la Terre vue du centre du Soleil. Oceanus est
grand cent fois comme la Terre. Il a une seule lune. Son année dure cent
soixante-quatre ans; ses saisons durent quarante ans. Oceanus fait
autour de l'étoile que nous appelons Soleil un cercle de sept milliards
de lieues.
-----
Est-ce fini?
Fini! quel est ce mot?
Améliorez votre télescope, et vous verrez!
Ces effrayantes planètes obscures, échelonnées, au delà d'Oceanus, les
unes derrière les autres, dans les profondeurs impossibles, vous les
rêvez? vous les constaterez.
D'ailleurs qu'importent les planètes? Pourquoi y perdre le temps? N'y
a-t-il pas autre chose? A côté de la planète, point lumineux mouvant,
n'y a-t-il pas un point lumineux immobile? C'est l'étoile. Allez-y.
Quelle est la plus proche?
C'est l'étoile Alpha du Centaure.
Allez à celle-là.
Si l'ouragan des Indes, qui emporte des forêts et rase des villes,
doublait sa vitesse, laquelle est d'une lieue par minute, il lui
faudrait, à raison de cent vingt lieues par heure, trente jours pour
aller de la terre à la lune. La lumière vient de la lune en une seconde.
Il faut à la lumière, qui fait quatre millions deux cent mille lieues
par minute, trois ans et huit mois pour venir de l'étoile Alpha du
Centaure. Il lui faut vingt-deux ans pour venir de Sirius, notre autre
voisin.
Tels sont ces précipices que nous appelons l'espace.
-----
Qu'est-ce qu'une étoile?
C'est un lieu de précipitation. L'infini y jette sans cesse on ne sait
quel combustible inconnu. La matière subtile tombe de toutes parts à ce
foyer, creuset des forces.
Autant d'étoiles, autant d'aimants. Ces attractions terribles se
partagent l'abîme.
Tout centre appelle. Une fois saisis par ces aimants, les mondes restent
à jamais leurs prisonniers.
Notre étoile, le Soleil, a pris Vénus, Mercure, la Terre, Mars, Jupiter,
Saturne, Uranus, Oceanus.
Chaque étoile est ainsi un soleil. Autour de chaque soleil il y a une
création. Notre monde solaire, avec toutes ses planètes, est
imperceptible dans le monde stellaire. Notre Soleil, treize cent
soixante mille fois plus gros que la Terre, n'est qu'une étoile atome.
-----
Imagine-t-on des fleuves de planètes? Cela existe. Ces fleuves tournent
autour de l'étoile dite Soleil. Le plus remarquable, c'est le grand
courant d'astres situé à moitié chemin entre Mars et Jupiter. Le premier
de ces astres, Cérès, fut découvert en janvier 1801; le dernier,
Alcmène, en novembre 1864. Il y en a aujourd'hui quatre-vingt-deux. Leur
nombre est probablement illimité.
Ces ruissellements circulaires de mondes télescopiques sont de
véritables anneaux, entrant peut-être les uns dans les autres et faisant
dans les étendues on ne sait quelle surprenante chaîne cosmique.
Une autre chaîne se composerait des gigantesques orbites elliptiques des
comètes.
Veut-on se figurer quelle serait cette chaîne?
La comète de 1680, une des préoccupations de Newton, ne revient qu'au
bout de quatre-vingt-huit siècles; elle plonge dans l'espace à
trente-deux milliards de lieues.
Cette ellipse longue de trente-deux milliards de lieues ne serait qu'un
chaînon de la chaîne cométaire.
Ces prodigieux fils relieraient dans l'espace incommensurable les
créations.
La plupart des comètes semblent être, et sont probablement, des nuages
ignés de matière cosmique. Quelques-unes pourtant ont évidemment des
noyaux solides. Ainsi, entre autres, la comète à six chevelures de 1744,
observée par Chezeau; ainsi la comète de 1680. Newton calcula que le
globe flamboyant, noyau de cette comète, mettrait cinq cents siècles à
se refroidir.
Pas plus que la science d'hier, la science d'aujourd'hui n'a dit sur les
comètes le dernier mot.
La science dit le premier mot sur tout, le dernier mot sur rien.
L'astronomie, cette micrographie d'en haut, est la plus magnifique des
sciences parce qu'elle se complique d'une certaine quantité de
divination. L'hypothèse est un de ses devoirs.
Dans toutes les sciences, auprès de la partie éclairée, il y a le coin
ténébreux. L'astronomie seule n'a pas d'ombre, ou, pour mieux dire,
l'ombre qu'elle a est éblouissante. Chez elle, le prouvé est évident, le
conjectural est splendide. L'astronomie a son côté clair et son côté
lumineux; par le côté clair elle trempe dans l'algèbre, par le côté
lumineux dans la poésie.
-----
Essayer d'entrevoir l'invisible, d'exprimer l'inexprimable? quelle
tentation! quelle chimère!
Autour de l'homme chétivement limité rayonnent, nous ne disons pas
quatre infinis,--l'infini ne se scinde pas,--mais quatre aspects de
l'infini: deux dans la durée, l'éternité future et l'éternité passée;
deux dans l'espace, l'infiniment grand et l'infiniment petit.
Mais «l'éternité passée,» quel mot! L'absurde et l'évident, l'impossible
et le réel, amalgamés et indivisiblement mêlés pour composer
l'inconcevable!
Et sous quelle forme l'imaginer, ce monstrueux ensemble universel?
Tout ce qu'on peut dire, c'est que la forme sphérique paraît être celle
des mondes et que la forme sphérique est, en effet, celle qui n'a ni
commencement ni fin.