Au commencement de 1852, j'étais à Bruxelles. Un jour, quelqu'un poussa
ma porte et entra. C'était un homme jeune, au sourire franc, à l'oeil
sincère et vif, vêtu avec une certaine recherche élégante, montrant
beaucoup de linge très blanc, ayant un gilet de velours à boutons
ciselés, des gants paille, une fleur à la boutonnière, et un jonc à la
main. A la question que je lui adressai, il me répondit:--Je suis
prêtre.
--Ou plutôt, reprit-il, je l'ai été. Je ne le suis plus. J'ai quitté le
faux pour le vrai. Aujourd'hui, monsieur, je suis ce que vous êtes, un
proscrit.
Je priai ce proscrit de s'asseoir.
--Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.
Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l'avait élevé de telle sorte,
qu'un matin, à vingt-cinq ans, il s'était trouvé prêtre. Cela l'avait
réveillé. Le songe d'une longue éducation mystique s'était comme dissipé
pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine
jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d'ombre et de granit,
la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui
avait fait l'effet de sa dernière heure. En descendant de l'autel, il
s'était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l'oeil
fixé sur la terreur de la vie impossible.
Il avait vingt-cinq ans; il sentait toute la création dans ses veines;
il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle;
et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette
fermentation des instincts n'était plus qu'un bouillonnement de fautes.
Bref, il n'avait pas la vocation; et il s'effrayait de le reconnaître si
tard.
Cette résistance du prêtre au sacerdoce s'accrut silencieusement en lui
pendant plusieurs années; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le
coeur à ce qu'on lui avait imposé comme devoir; il fut sévère, fidèle et
honnête envers l'autel; enfin, après bien des souffrances, il sortit de
la lutte vaincu. C'est-à-dire vainqueur. L'homme triompha du prêtre.
Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible
nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant
le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome
qu'hypocrite par sa conscience, il se retira de l'église.
A qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la
démocratie. Sa pente naturelle l'y conduisait d'ailleurs. Avant d'être
homme d'église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d'une
pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple
tout naturellement comme une goutte d'eau dans l'océan. Il s'y trouvait
bien.
Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente
et forte. Sa retombée dans le peuple l'avait mûri. Il y avait en lui un
penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C'était un
révolutionnaire tout frémissant de conviction.
De l'exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l'écoutais.
A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une
explosion.
Ce qu'on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en
d'autres termes; mais, à cela près, rigoureusement exacte; peut-être non
littérale, mais, à coup sûr, fidèle.
--Tenez, monsieur, s'écria-t-il, que tout ceci serve au moins de leçon.
Désormais la démocratie doit aviser. Il faut refaire l'homme, et
recommencer le peuple dans les enfants. C'est dans l'éducation qu'il
faut montrer la logique de la Révolution.
--Je suis de cet avis, lui dis-je.
Il s'anima.
--Pour moi, monsieur, l'éducation entière est dans ceci: extirper de
l'esprit humain toute espèce de surnaturel.
--Qu'entendez-vous par là? lui demandai-je.
--J'entends par là que l'homme est perdu par ces fantasmagories
religieuses. Les superstitions sont l'étouffement de l'avenir. Tant que
les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez
pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous
voiles et se noie dans les chimères sacrées et fait eau de toutes parts.
Cramponnons-nous aux réalités immédiates. Deux et deux font quatre; pas
de salut hors de là. Établissons la philosophie sur le fait. Que rien ne
soit admis qui ne soit humainement vérifiable. N'acceptons que le
visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes
dix doigts. Guerre au merveilleux! Que le peuple ne croie à rien qu'à
lui-même. Mettons dans le berceau ce qu'on y voit, le germe; mettons
dans le tombeau ce qui y est, le néant. Chassons tous ces songes d'êtres
en deçà de la terre, et de vie au delà de la vie. Supprimons le ciel. Il
n'y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le
ciel, c'est ça. Raisonnons net et ferme. Mort aux rêves! Qui ne veut pas
du fruit coupe l'arbre. Otons tout prétexte aux religions.
--Quelles sont donc vos opinions religieuses? lui dis-je.
Il me répondit:
--J'ai été élevé au séminaire.
--Eh bien?
--Je suis athée.
--Si c'est une conséquence que vous prétendez tirer, observai-je, je ne
saurais l'admettre. Pour avoir gardé des chèvres on n'est pas Giotto; un
collège de jésuites n'a pas pour produit nécessaire Voltaire. Du reste,
je vous écoute. Continuez.
--Mais, reprit-il, j'ai tout dit. Se dégager des hypothèses. Sortir de
la prison des chimères et en faire évader le genre humain, ce vieux
captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voilà.
--Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothèses qui
deviennent superstitions et des chimères où l'on voudrait murer la
raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la même
pensée. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d'accord. Précisez.
--Eh bien, répondit-il, suppression complète de ce que les
spiritualistes appellent l'idéal. L'idéal est du surnaturalisme. Otons
le surnaturalisme du monde, c'est-à-dire chassons Dieu; ôtons le
surnaturalisme de l'homme, c'est-à-dire chassons l'âme. Pas d'éternel et
pas d'immortel. Donnons ces vérités pour fondement à l'éducation. Tout
est là. J'ai fini.
--Vous avez à peine commencé, repris-je. A votre sens donc, qu'est-ce
que le monde?
--Pure matière.
--Et l'homme?
--Pure matière.
--Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matière et la matière?
--Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C'est là la
grande base de l'égalité.
--Mais, répliquai-je, les organismes?...
--Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance,
fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une
sorte d'escalier de nuages, et que vous nommez d'abord intelligence,
puis conscience, puis âme, échelons de l'échelle qui monte à Dieu. Cette
échelle est appliquée à l'échafaudage de toutes les religions. Il s'agit
de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l'échelon Dieu,
l'échelon âme, l'échelon conscience, l'échelon intelligence. Et même
l'échelon organisme. A bas l'organisme s'il devient le merveilleux,
c'est-à-dire si l'on prétend conclure des diversités de l'organisme une
supériorité quelconque d'une forme de la matière sur l'autre! A bas
l'aristocratie des organismes! Des modes qui s'évanouissent ne sont
autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l'atome; l'atome
indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres,
serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à
elle-même.
Je le regardai fixement.
--Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui
roule, sont les égaux de l'homme?
Il eut un moment d'hésitation, puis répondit avec une loyauté qui
semblait en lui plus forte que sa volonté même:
--Vous êtes dur; mais le syllogisme est vrai.
--Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous
raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne
dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême.
Restons dans l'homme; suivons-y vos prémisses: point d'âme, point de
Dieu, point de surnaturalisme, point d'idéal; la matière égale à
elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l'un des
innombrables côtés de la question.
--Je vous écoute, reprit-il à son tour.
Et je lui demandai:
--Quel est, à votre sens, le but de l'homme sur la terre?
--Le bonheur.
--Pour moi, lui dis-je, c'est le devoir. Mais ce n'est pas de ma pensée
qu'il s'agit, c'est de la vôtre. J'écarte toutes les raisons
sentimentales.--Dans la balance de l'égalité de la matière, de combien
le bonheur d'un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur
d'un autre homme?
--De zéro.
--Avant d'aller plus loin, me concédez-vous ceci qu'en logique, à toute
action il faut une raison déterminante?
--Cela est incontestable.
--Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d'un
homme pourra être immolé au bonheur d'un autre homme, quelle sera, dans
les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur
excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l'un à l'autre?
--Zéro.
--Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel,
qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n'a jamais aucune raison
pour se sacrifier à un autre homme?
Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit
avec calme:
--Aucune.
--Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au
bonheur du genre humain?
Ici Anatole Leray eut un tressaillement.
--Ah! s'écria-t-il, s'il s'agit du genre humain, c'est différent.
--Pourquoi? lui dis-je. Le total d'une addition de zéros, c'est zéro.
Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette
adhésion:
--Au fait, la vérité est la vérité. Vous êtes toujours dur; mais votre
syllogisme est juste.
Je poursuivis:
--Je ne juge pas votre principe; je déduis seulement ce qu'il contient.
Et c'est par vous que je fais faire, pas à pas, cette déduction. Vous
êtes bon logicien, cela me suffit. Donc l'homme est matière; il sort du
néant, il rentre dans le néant; il a un jour et pas de lendemain. Ce
jour-là seulement est à lui; toute sa raison, tout son bon sens, toute
sa philosophie, ce doit être d'en user et de le faire durer le plus
possible. L'unique morale, c'est l'hygiène. Le but de la vie, c'est le
bonheur. Le but de la vie, c'est de jouir. Le but de la vie, c'est de
vivre. Il y a à ceci des corollaires sans nombre; je ne veux pas les
tirer en ce moment. Je me borne à vous demander si c'est bien là votre
pensée.
--C'est bien là ma pensée.
--Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui
donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses
semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu'est-ce que
cet homme?
--Une dupe.
Nous nous quittâmes froidement.
Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s'embarqua
pour l'Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour où le paquebot
arriva en vue de la terre, une tempête s'éleva. Le navire fit côte. Les
passagers et les hommes de l'équipage purent atterrir presque tous dans
les embarcations ou à la nage; Anatole Leray était de ceux qui avaient
réussi à se sauver. Cependant, dans ce tumulte lugubre d'un naufrage où
le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne
pense qu'à soi, une barque à moitié brisée était restée dans la
tourmente, paraissant et disparaissant sous les flots, et trois femmes
s'y cramponnaient désespérément. La mer était encore furieuse; aucun
nageur, même parmi les plus hardis matelots, n'osait se risquer. Tous en
avaient assez de regarder le redoutable ruissellement de l'océan couler
de leurs habits et s'égoutter à terre autour d'eux. Anatole Leray se
jeta dans cette écume. Il lutta, et eut le bonheur de ramener une femme
au rivage. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il était
épuisé de fatigue, déchiré, sanglant. On lui criait: Assez!
assez!--Comment! dit-il, il y en a encore une.--Et il se précipita une
troisième fois dans la mer.
Il ne reparut pas.