Rêveries sur Dieu

Dieu s'enferme; mais le penseur écoute aux portes.

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Quiconque a la notion du devoir, quiconque a le sentiment du droit,

quiconque a la perception du juste et de l'injuste, quiconque a un but

désintéressé, quiconque s'oublie en vivant et fait passer avant lui ce

qui n'est pas lui, quiconque veut pour le genre humain, quiconque a dans

son coeur les battements du coeur même de l'humanité, quiconque se sent

frère du pauvre, du petit, du mineur, du faible, de l'infirme, du

souffrant, de l'ignorant, du déshérité, de l'esclave, du serf, du nègre,

du forçat, du damné, quiconque souhaite la lumière à l'aveugle et la

pensée à l'opprimé, quiconque est misérable des misères d'autrui,

quiconque travaille au mieux des autres et pleure de leurs larmes et

saigne de leur plaie, quiconque préfère son propre sacrifice au

sacrifice de son semblable, quiconque a la vision du vrai, quiconque a

l'éblouissement du beau, quiconque écoute une harmonie, quiconque

contemple une fleur, une blancheur, une candeur, une clarté, une femme,

quiconque admire un génie, quiconque s'émeut d'une étoile, quiconque dit

en soi-même: ceci est bien, ceci est mal, quiconque n'écrase pas une

mouche inutilement, quiconque aime et sent de l'infini dans son amour,

quiconque reconnaît qu'il y a un chemin tortueux et une ligne droite,

quiconque agit en conscience, quiconque a un idéal et s'y dévoue,

celui-là, quel qu'il soit, qu'il y consente ou non, croit en Dieu.

Quiconque dit: conscience, vertu, bonté, amour, raison, lumière,

justice, vérité, aperçoit, qu'il le sache ou non, un des mystérieux

profils de cette face sublime: Dieu.

Ceci ne se concevrait point: voir le rayon et nier le soleil. L'athée

est identique à l'aveugle.

--Mais, dit l'athée, je vois le soleil et je ne vois pas Dieu.

C'est que vous ouvrez l'oeil de chair et que vous n'ouvrez pas l'oeil

d'esprit.

Une âme peut être opérée de l'athéisme comme une prunelle de la

cataracte. Il y a de puissants athées intelligents et justes; c'est avec

la notion de l'idéal qu'on peut les guérir, et, quoi qu'ils disent, au

fond ils ne demandent pas mieux. L'athéisme est sans joie. Nul n'est

dans la nuit volontairement.

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La nature m'a déclaré que Dieu existe.

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Quoi! l'homme, cet atome, ce grain de poussière, cette chose périssable,

chétive, infirme et vile, l'homme aurait ce qui manquerait à cet immense

et profond univers où l'infini rayonne dans tous les sens! la créature

pleine de misères serait mieux partagée que la création pleine de

soleils! nous aurions une âme et le monde n'en aurait pas!

L'homme serait un oeil ouvert au milieu de l'univers aveugle! le seul

oeil ouvert!

Et pour voir quoi? le néant!

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On ne peut pas dire:--Dieu est honnête, Dieu est vertueux, Dieu est

chaste, Dieu est sincère.

Mais on peut dire:--Dieu est juste, Dieu est bon, Dieu est grand, Dieu

est vrai.

Pourquoi?

Parce que: honnêteté, vertu, chasteté, sincérité, c'est le relatif.

Et que: justice, bonté, grandeur, vérité, c'est l'absolu.

Pourquoi ne peut-on pas dire de Dieu qu'il est vertueux?

Parce qu'il est parfait.

Un être qui ne peut avoir aucune qualité relative et qui a toutes les

qualités intrinsèques existe nécessairement.

Dieu se démontre par son absolu.

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La création est mue par deux espèces de moteurs, tous deux invisibles:

les âmes et les forces.

Les forces sont mathématiques, les âmes sont libres. Les forces, étant

algébriques, ne peuvent avoir d'écart; l'aberration des âmes est

possible. Il y a été pourvu; la liberté a un régulateur, la conscience.

La conscience n'est autre chose qu'une sorte d'intuition de la géométrie

mystérieuse de l'ordre moral.

Quant à l'être qu'on nomme Dieu, et qu'on peut aussi appeler Centre, il

participe des deux natures dont il est le point d'intersection.

Il est l'Ame-Force.

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L'idée de Dieu, c'est de la lumière solaire. Le judaïsme, le sabéisme,

le bouddhisme, le polythéisme, le manichéisme, le mahométisme, le

christianisme, sont de la lumière lunaire. Moïse, Bouddha, Zoroastre,

Orphée, Confucius, Manès, Mahomet, Jésus, sont des espèces de planètes

tournant autour de l'astre et réfléchissant sa lueur.

Les religions, lunes de Dieu, éclairent l'homme dans la nuit; de là ces

fantômes, ces illusions, ces mensonges d'optique, ces terreurs, ces

apparences, ces visions, qui remplissent l'horizon des peuples chez

lesquels il ne fait que clair de religion.

Le spectre qui sort de cette douteuse clarté s'appelle superstition.

Tout rayon qui vient directement du soleil porte à son extrémité la

figure du soleil, et, quelle que soit la forme de l'ouverture par

laquelle il arrive jusqu'à nous, que cette ouverture soit carrée,

polygone ou triangulaire, il n'accepte pas cette forme et imprime

invariablement sur la surface où il s'arrête une image circulaire. Ainsi

toute lumière qui vient directement de Dieu imprime à notre esprit,

quelque forme qu'ait notre cerveau, l'idée exacte de Dieu, et lui en

laisse l'empreinte vraie.

En même temps, de même que les rayons de lune perdent la figure du

soleil et ne nous apportent, au lieu de son image, que l'aspect

quelconque de l'ouverture par laquelle ils passent, l'idée de Dieu,

réfléchie par les religions et venant d'elles, perd, pour ainsi parler,

la forme de Dieu et prend toutes les configurations plus ou moins

misérables du cerveau humain.

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En politique, au-dessus des partis, je mets la patrie; en religion,

au-dessus des dogmes, je mets Dieu. Si j'étais sûr que cette grave

parole sera gravement écoutée et gravement comprise, je dirais que je

suis de toutes les religions comme je suis de tous les partis. Ici

_comme_ signifie _de même manière_. Je crois au Dieu de tous les hommes,

je crois à l'amour de tous les coeurs, je crois à la vérité de toutes

les âmes.

Penseurs, songez-y, voilà la foi, la grande foi, la vraie foi, la foi

qui seule aujourd'hui peut civiliser les générations révolutionnaires.

Ce rayon-là ne s'aperçoit que des hauteurs. Vous êtes faits pour

atteindre aux hauteurs et pour contempler le rayon. Vous avez des ailes,

puisque vous rêvez; vous avez des yeux, puisque vous pensez.

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Je crois à Dieu direct.

La foule a les yeux faibles, c'est son affaire. Les dogmes et les

pratiques sont des lunettes qui font voir l'étoile aux vues courtes.

Moi, je vois Dieu à l'oeil nu. Distinctement. Je laisse le dogme, la

pratique et le symbole aux intelligences myopes. La lunette est

précieuse, l'oeil est plus précieux encore. La foi à travers le dogme

est bonne; la foi immédiate est meilleure.

Je respecte la messe du dimanche à ma paroisse, j'y assiste rarement;

c'est que j'assiste sans cesse, religieux, rêveur et attentif, à cette

autre messe éternelle que Dieu célèbre nuit et jour pour l'homme dans la

nature, sa grande église.

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Une religion est une traduction.

Ces hommes qu'on appelle les révélateurs fixent leur regard sur quelque

chose d'inconnu qui est en dehors de l'homme.

Il y a là-haut une lumière, ils la voient.

Ils dirigent un miroir de ce côté. Ce miroir est plus ou moins trouble,

plus ou moins poli, plus ou moins chromatique, plus ou moins nettoyé.

Ce miroir est la conscience même des révélateurs.

Les événements, les despotismes, les rois, les capitaines, les maîtres,

font quelquefois beaucoup de poussière dessus.

Ce révélateur est un voyant. Cette conscience, qui vient apporter un

enseignement au milieu ambiant, en sait plus long que ce milieu humain;

mais elle participe de ce milieu. Elle en a la transparence ou

l'opacité, elle en a la pureté ou la rudesse, elle en a la sauvagerie ou

le raffinement. Elle a, dans une certaine mesure, la même couleur et la

même densité. De là, selon la surface propre à chaque milieu et à chaque

miroir, une image plus ou moins nette de l'astre, parfois lueur vague,

comme pour Socrate, parfois ombre, comme pour Spinoza, parfois spectre,

comme pour Torquemada.

De là, chez tant de peuples, toutes ces réverbérations farouches de

Dieu, les idolâtries. De là, tout ce faux projeté par le vrai.

Quelquefois le cerveau du révélateur est prisme autant que miroir, et il

irise de superstitions et de fables le contour de Dieu. Quelquefois ce

cerveau est ténèbres, et il réfléchit l'Être sur fond noir; alors vous

avez la pagode de Jaghernaut, et il y a sur la terre un lieu, une

région, un point donné, où Dieu se reflète Démon. Le contre-sens du

traducteur va jusque-là.

Le strabisme d'une âme peut créer des religions terribles. Plus d'un

temple louche vers Satan.

Qui accuser? L'objet révélé? Non. Il s'offre. Le révélateur? Non. Il

tâche.

Accusons l'impuissance terrestre, l'insuffisance humaine, le milieu

régnant, le moment donné. Tel siècle, telle erreur. Telle société, tel

mensonge. La chimère est proportionnelle à l'ignorance. De mauvaise foi,

point. Nous parlons des fondateurs de religions, et non des exploiteurs.

Mahomet qui a réussi, Swedenborg qui a avorté, étaient des visionnaires

très convaincus. Il n'y a point d'imposteurs. Il y a des tâtonnements

modelant la vérité, des essayeurs souvent sans pierre de touche, des

guetteurs plus ou moins lointains, des bouches obscures parlant aux

multitudes troubles, des songe-creux endoctrinant les ignorants, des

crépuscules blanchissant les brouillards, des myopes conduisant les

aveugles.

En somme, toutes les religions sont mauvaises et toutes sont bonnes.

Cassez-les toutes; dans la mise en poussière de cet immense miroir

brisé, dans ces innombrables morceaux balayés en tas, vous verrez

resplendir l'étoile unique. De tous ces portraits de la Vérité,

difformes jusqu'au mensonge, une fois que vous les aurez jetés à terre,

l'image auguste se dégagera. De toutes les religions détruites sort

l'indestructible. C'est que, nous l'avons dit, toutes les religions sont

des versions. Sous toutes leurs épaisseurs, il y a le texte.

Toutes les bibles pilées égouttent l'infini.

L'idole mise au creuset donne Dieu. Jupiter est une traduction, Brahma

est une traduction, Vitziliputli est une traduction, Fô est une

traduction, Odin est une traduction, Allah est une traduction, Élohim

est une traduction.

Un jour la Révolution, fille du dix-huitième siècle et mère du

dix-neuvième, indignée, rejette tous ces noms, abat tous ces autels,

extermine tous ces symboles, anéantit Dieu sous toutes ces formes, puis

se recueille, cherche ce qu'il y a au fond de l'ombre, relève la tête,

et dit: l'Être suprême.

Les religions sont des à-peu-près de l'absolu. Une religion est un

masque. Mais que prouve le masque? le visage. Le masque peut être hideux

autant que le visage est sublime; il n'en est pas moins fait dessus. Les

révélateurs travaillent sur l'éternité vive. Ils tâchent de l'extraire à

votre usage; ils vous en donnent toute la quantité qu'ils peuvent.

Prenez-vous en à vous-même s'ils ne vous la donnent pas plus pure et

plus abondante. Une religion est une traduction de Dieu mesurée à la

quantité d'âme qui est en vous.

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Vous n'avez pas la force d'être religieux? Allons, soyez dévot!

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Les religions font une chose utile: rapetisser Dieu jusqu'à l'homme. La

philosophie réplique par une chose nécessaire: grandir l'homme jusqu'à

Dieu.

La vraie philosophie détourne des religions et pousse à la religion.

Est-ce que la nature ne vous fournit pas assez de mystère que vous en

faites de votre côté avec le dogme?

En fait d'incompréhensible, contentez-vous du nécessaire.

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Toute lumière directe porte, je l'ai dit, à son extrémité la forme du

foyer dont elle émane; au bout du rayon solaire il y a l'image du

soleil; au bout du rayon divin il y a l'image de Dieu.

Le rayon solaire, en traversant le prisme, se décompose en trois

couleurs: le bleu, le jaune, le rouge. Le rayon divin, en traversant la

chambre obscure du cerveau, se décompose en trois notions: le juste, le

vrai, le beau.

C'est ce spectre lumineux de la triple notion divine, toujours rayonnant

sous le crâne humain, qu'on appelle la conscience.

On appelle le rayon solaire la lumière blanche; on peut donner le même

nom à la conscience.

Donc la conscience, c'est le spectre solaire intérieur. Le soleil

éclaire le corps, Dieu éclaire l'esprit.

Au fond de tout cerveau humain il y a comme une lune de Dieu.

Être le bout du rayon dont l'idéal est l'autre bout; chanter à voix

basse à la vie présente le chant mystérieux de la vie future; faire

effort pour introduire l'esprit dans la chair, la vertu dans la parole,

Dieu dans l'homme, tel est le sublime office de cette splendeur ailée,

la conscience.

Le travail de l'homme, la fonction divine de sa liberté, le but de sa

vie, c'est de construire sur la terre à l'état d'oeuvres réelles, les

trois notions idéales, c'est de faire chair le vrai, le beau et le

juste, c'est en un mot de laisser après sa mort debout derrière lui sa

conscience faite action. Le progrès humain vit de cette triple

manifestation sans cesse renouvelée. Celui qui emploie sa conscience,

dépense son âme et épuise sa vie pour bâtir le vrai s'appelle Voltaire;

celui qui bâtit le beau s'appelle Shakespeare; celui qui bâtit le juste

s'appelle Jésus.

Il n'est pas un génie qui n'ait travaillé, il n'est pas un grand homme

qui n'ait apporté sa conscience, son âme, sa pierre, à l'un de ces trois

piliers du fronton infini qu'on nomme Vérité, Beauté, Justice.

Quelques-uns ont travaillé à deux. Celui qui travaillerait aux trois,

celui-là approcherait de Dieu.

Mettre sa conscience hors de soi, la transformer lentement et jour à

jour en réalités extérieures, actions ou travaux; naître avec les idées,

mourir avec les oeuvres; en un mot bâtir l'idéal, le construire dans

l'art et être le poëte, le construire dans la science et être le

philosophe, le construire dans la vie et être le juste, tel est le but

de la destinée humaine.

Post-scriptum de ma vie · 第 39 / 49 题