Ce sont là les songes. _Promontorium somnii._

Songes debout. Car, insistons-y, dormir n'est pas une formalité

nécessaire. _Les bestions qu'on voit pendant le sommeil_, pour employer

l'expression d'un vieux livre, l'homme les voit volontiers hors du

sommeil. Le satyre est naturel au bois payen et le farfadet au marais

chrétien. Berbiguier de Terreneuve du Thym passait son temps à prendre

des démons entre deux brosses qu'il appliquait l'une contre l'autre

brusquement.

Pas un échalier fermant un champ qui, à minuit, ne soit enfourché par un

esprit. Le sabbat danse en rond sous les étoiles dans les vergers, et le

matin les vachères se montrent des cheveux de corrigans accrochés aux

branches basses des pommiers. Le vent du crépuscule ploie et courbe dans

les nénuphars les femmes déhanchées et ondoyantes des étangs. Il y a des

prés fées broutés des chèvres le jour et des capricornes la nuit. Les

landes et les bruyères ne sont pas bien sûres de n'avoir pas vu souvent,

au bruit lointain d'une cloche de matines, se lever et marcher, pour

aller boire aux sources voisines, ces dolmens, ces menhirs, ces

cromlechs, blocs monstrueux où s'adosse dès l'aube le pâtre pensif qui

regarde en l'air, comme si ses idées cherchaient des vêtements dans les

casaques décousues des nuages.

Hélas, le moyen âge est lugubre. Ce pauvre paysan féodal, ne lui

marchandez pas son rêve. C'est à peu près tout ce qu'il possède. Son

champ n'est pas à lui, son toit n'est pas à lui, sa vache n'est pas à

lui, sa famille n'est pas à lui, son souffle n'est pas à lui, son âme

n'est pas à lui. Le seigneur a la carcasse, le prêtre a l'âme. Le serf

végète entre eux deux, une moitié dans un enfer, une moitié dans

l'autre. Il a sous ses pieds nus la fatalité qui pour lui s'appelle la

glèbe. Il est forcé de marcher dessus et elle s'attache à ses talons,

tantôt boue, tantôt cendre. Il est terre à demi. Il rampe, traîne,

pousse, porte, geint, obéit, pleure. Il est vêtu d'une loque; il a une

corde autour des reins qui, à la moindre infraction, lui monte au cou;

son maître ne le rencontre qu'à coups de bâton; ses enfants sont des

petits, sa femme, hideuse d'infortune, est à peine une femelle; il vit

dans le dénûment, dans le silence, dans la stagnation, dans la fièvre,

dans la fétidité, dans l'abjection, dans le fumier; il est, dans son

bouge, compagnon d'intelligence des poules, et d'ordure, du porc; il est

mouillé de pluie l'hiver et de sueur l'été; il fait du pain blanc et

mange du pain noir; il doit aux seigneurs tout ce que les seigneurs

peuvent vouloir, le respect, la corvée, la dîme, sa femme. Si sa femme

est vieille ou trop horrible, on prend sa fille. Tout arbre est gibet

possible. Il a plus de joug sur la tête que le boeuf; s'il cueille, il

est maraudeur; s'il chasse, il est braconnier; s'il respire, il est

hardi; s'il regarde, il est insolent; s'il parie, estrapadez-moi ce

coquin! Il a chaud, il a froid, il a faim, il a peur. Son travail est le

matin travail et le soir accablement. Il rentre enfin à la nuit tombée,

las, triste, humble, et il se couche. Quel est son lit? un peu de

paille. Quel est son oreiller? une bûche. Une bonne bûche ronde, dit

Harrison. A _good round log_. Le voilà qui dort, ce ver de terre. C'est

bien le moins qu'il ait la visite de l'infini.

Quels dômes! Quels portiques! Quelles colonnes! Que d'étoiles! Ce palais

de l'impossible, les hommes voudront toujours l'habiter. Il est

splendide, haut, profond, prodigieux, magnifique, colossal, fragile. Il

s'écroule le plus souvent avant qu'on y aborde, quelquefois à l'instant

où l'on y arrive et sur celui qui entre, quelquefois après qu'on s'y est

installé, et qu'on y a vécu, bu, mangé, chanté, ri, fait l'amour, et

qu'on y a passé plusieurs nuits. Ces évanouissements successifs de tous

les songes ne déconcertent aucune espérance. Nous vivons de questions

faites au monde imaginaire. Notre destinée entière est une réponse

attendue. Tous les matins chacun fait son paquet de rêveries et part

pour la Californie des songes. Allez donc lui dire: Vous rêvez! C'est

vous qui seriez le fou. Tous ont foi, personne ne doute.

Qui que nous soyons, nous sommes les aventuriers de notre idée. Nul

passant sur cette terre qui n'ait sa fantaisie, son caprice, sa passion,

sa témérité, son enjeu, son risque pour gloire, vertu ou bénéfice, son

ascension ou sa descente, sa loterie intérieure. Celui-là fait sa

fouille obscure. Celui-ci bâtit sa bâtisse secrète. Tous suivent une

piste. Jamais d'hésitation. Confiance absolue. Rien n'est comparable à

l'aplomb de l'illusion. Toutes ces vaines ombres humaines, eux, vous et

moi, nous tous, tout cela chemine, chaque fantôme portant son ambition

en équilibre sur son front. César reconstruisant la royauté à Rome,

Napoléon échafaudant le système continental, Alexandre de Russie

combinant la Sainte-Alliance, sont des Perrettes qui ont sur la tête

leur pot au lait, la couronne du monde. L'histoire en ramasse les

morceaux cassés, ici au pied de la statue de Pompée, là à Sainte-Hélène,

là à Taganrog. Ces calculs terrestres avortent à cause de la

complication inconnue. Parfois l'idée préméditée n'éclôt pas, mais autre

chose naît, meilleur ou pire. Ce Jules-César, qui rêve les rois, produit

les empereurs plus énormes que les rois. On couve un épervier, la coque

du songe se brise, un vautour sort. Parfois, sur deux espérances

contraires, une est viable. Annibal rêve Rome anéantie, Caton rêve

Carthage détruite; duel sombre de deux idées dans le mystère; le rêve

romain combat le rêve punique, et le tue.

L'homme est aux petites-maisons dans les chimères. Chacun fait sa

campagne de Russie. Il y a toujours un Rostopchine inattendu. Moscou

brûlera, mon pauvre garçon. N'importe. On va en avant. Bonaparte ne

devine pas plus Rostopchine que César n'a deviné Casca, et l'un passe le

Niémen comme l'autre a passé le Rubicon. Ayez pitié d'eux, et de vous

aussi. Vous êtes eux.

Le bras de l'homme croît et grandit dans le rêve. Une chose qu'on n'a

jamais mesurée, c'est la longueur de l'espérance. Laquelle des deux

mains est la plus étrange à voir s'étendre, et laquelle des deux

chimères est la plus inouïe: l'empereur du haut de son trône aux

Tuileries saisissant Moscou, ou Mallet du fond d'une prison saisissant

l'empereur?

L'impraticable appelle l'inaccessible, c'est là qu'on veut aller; la

Yungfrau, c'est l'épouse qu'il nous faut; le fer rouge, c'est là qu'on

veut mordre, pour peu qu'on soit Thrasybule, Jean Huss ou Christophe

Colomb. La populace des songeurs et des ambitieux se contente du fruit

défendu. Mais la morsure au fer rouge, quelle âcre volupté pour les

grands coeurs! _Vitam impendere vero._ Il y a d'ailleurs des

récompenses. On cherchait le Cathay, on trouve l'Amérique.

Quant aux catastrophes, elles plaisent. On envie l'aérolithe. D'où

tombes-tu, morceau de l'inconnu? Qui t'a formé? Qui t'a brûlé? Quelle

rencontre as-tu faite? Quel est ton secret? Où allais-tu? Tomber de

là-haut, quel admirable sort! Tu n'étais qu'une pierre, tu es un

prodige. Être précipité du zénith, c'est la gloire. Les chutes du ciel

mettent en appétit les audaces, Phaéton est un encouragement, et si

Icare n'existait pas, Pilate des Rosiers l'inventerait.

Regardez les grands voyageurs. De quel côté se dirigent-ils le plus

volontiers? Vers l'Afrique. L'Afrique, quel rêve énorme! Les sources du

Nil, le lac Nagaïn, les montagnes de la Lune, le grand désert, Darfour,

Dahomey, les tigres, les lions, les serpents, les mammons, les monstres,

le squelette de Carthage au premier plan, le fantôme de Tombouctou au

fond, _Africa Portentosa_. Ce songe les attire l'un après l'autre. Tous

y meurent, et tous y vont. Aller là d'où personne n'est revenu, quelle

tentation et quel enthousiasme! Ces curiosités d'abîmes sont un des

éléments du progrès. Les fiers esprits les ont toujours eues. La

prudence déconseille les penseurs, mais ils se défient de la quantité de

lâcheté qui est dans la prudence. Les Grecs ont beau créer une Minerve

aptère et faire dominer Athènes par la sagesse sans ailes, cela

n'empêche pas Socrate, inattentif au bras fatal qui lui tend dans

l'ombre la ciguë, de rêver le Dieu inconnu.

Rêves, rêves, rêves. Les uns grands, les autres chétifs. L'habitation du

songe est une faculté de l'homme. L'empyrée, l'élysée, l'éden, le

portique ouvert là-haut sur les profonds astres du rêve, les statues de

lumière debout sur les entablements d'azur, le surnaturel, le surhumain,

c'est là la contemplation préférée. L'homme est chez lui dans les nuées.

Il trouve tout simple d'aller et venir dans le bleu et d'avoir des

constellations sous ses pieds. Il décroche tranquillement et manie l'une

après l'autre toutes les pourpres de l'idéal, et se choisit des habits

dans ce vestiaire. Être bas situé n'ôte rien à la hardiesse du songe.

Peau d'âne veut une robe de soleil.

Du reste, les idéals sont divers. L'idéal peut être imbécile. Il y a des

êtres pour rêver un paradis de soupe au lard. Votre idéal n'est autre

chose que votre proportion.

Non, personne n'est hors du rêve. De là, son immensité. Qui que nous

soyons, nous avons ce plafond sur notre tête. Ce plafond est fait de

tout, de chaume, de plâtras, de marbre, de fumée, de ruine, de forêt,

d'étoiles. C'est à travers ce plafond, le songe, que nous voyons cette

réalité, l'infini. Selon son plus ou moins de hauteur, il nous fait

penser le bien ou le mal. Mais qu'on ne s'y trompe pas, point de

fatalité, ici; sa pression sur nous dépend de nous, car c'est nous qui

le faisons. A âme basse, ciel bas. Comme on fait son rêve, on fait sa

vie. Notre conscience est l'architecte de notre songe.

Le grand songe s'appelle devoir. Il est aussi la grande vérité.

Les hommes, presque tous un peu pareils au bourgeois Jourdain, de

Molière, font du rêve sans le savoir. L'agent de change ne se doute

guère qu'il est un escompteur de songes. Son carnet plein de chiffres

est un enregistrement de fantasmagories; prime-fin-report est grimoire

tout comme l'Etteila; le grand Albert pourrait être coulissier, et les

femmes qui jouent à la bourse sont les mêmes qui tirent les cartes.

Allez le soir chez elles; leur bordereau reçu, elles font une réussite.

Dépendre de la nouvelle du jour, attacher sa fortune au fil du

télégraphe électrique, se faire le pantin de la hausse et de la baisse,

c'est être en plein somnambulisme; pour savoir si l'on sera opulent ou

indigent demain, lire le _Moniteur_ ou consulter la dame de pique, c'est

la même chose.

Pas de vivant qui n'ait son compartiment dans le casier de l'imaginaire.

Pas de cervelle qui ne puisse être étiquetée d'un songe; celle-ci

ambition, celle-ci richesse, celle-ci gloire, celle-ci jouissance,

celle-ci vanité, toutes bonheur. Le bon dîner indéfini est un rêve que

le porte-monnaie refuse au pauvre et l'estomac au riche. Vénus à jamais,

fait mauvais ménage avec la colonne vertébrale. Les méchantes ailes de

Cupidon sont des faiseuses de culs-de-jatte; voyez Henri Heine. Toutes

les mains tendues, aucun lot saisi.

L'espérance étant conforme à l'intelligence, la forme du bonheur rêvé,

varie. Pour l'usurier, c'est une bonne balance fausse; pour le chasseur,

c'est un piège à loups bien recouvert; pour le jureur de serments, c'est

un auditeur naïf. L'envieux habite en espérance l'Eldorado du mal

d'autrui. Et, j'y insiste, de réalisation, peu ou point. Fussiez-vous

avoué ou notaire, vous ne vous déroberez point à ceci qui est la loi:

les jours de l'homme sont une série de proies lâchées pour l'ombre. Les

religions, du haut de leurs chaires, s'accusent, les unes les autres, de

faux paradis. Tu radotes, Brahma! Tu en as menti, Mahomet! Tu escroques

les âmes, Luther! Foule de cerveaux, cohue de chimères.

Le philosophe regarde en souriant ces songeurs, tous logés dans une

vision, le joueur dans la martingale, l'avare dans des piles d'or sans

fin, le soldat dans la croix d'honneur, la vieille fille dans un mari,

le thaumaturge dans le miracle, le prêtre dans la tiare, le savant dans

un creuset, l'ignorant dans la superstition.

Et où es-tu toi-même, philosophe? dans l'utopie.

Puisqu'il n'est donné à qui que ce soit d'échapper au rêve,

acceptons-le. Tâchons seulement d'avoir le bon. Les hommes haïssent,

brutalisent, frappent, mentent; regardez la première civilisation venue,

l'antique comme la moderne, regardez quelque siècle que ce soit, le

vôtre comme les autres, vous ne voyez qu'imposteurs, batailleurs,

conquérants, brigands, tueurs, bourreaux, méchants, hypocrites; tout

cela somnambule. Laissez-leur leurs acharnements et leurs

assouvissements dans leur nuée sanglante. Laissez aux choses violentes

et aux forces aveugles leur inutile furie d'ouragan. Les passions de

l'homme en tempête, quelle pitié! et pour quel but! Des simulacres

poursuivant des chimères!

Laissez-leur leur rêve, à ces fantômes. Vous, partagez votre pain avec

les petits enfants, regardez si personne ne va pieds nus autour de vous,

souriez aux mères nourrices sur le seuil des chaumières, promenez-vous

sans malveillance dans la nature, n'écrasez point sans savoir pourquoi

la fleur de l'herbe, faites grâce aux nids d'oiseaux, penchez-vous de

loin sur les peuples et de près sur les pauvres. Levez-vous pour le

travail, couchez-vous dans la prière, endormez-vous du côté de

l'inconnu, ayez pour oreiller l'infini, aimez, croyez, espérez, vivez,

soyez comme celui qui a un arrosoir à la main; seulement que votre

arrosoir soit de bonnes oeuvres et de bonnes paroles; ne vous découragez

jamais, soyez mage et soyez père, et si vous avez des champs,

cultivez-les, et si vous avez des fils, élevez-les, et si vous avez des

ennemis, bénissez-les, avec cette douce autorité secrète que donne à

l'âme la patiente attente des aurores éternelles.

Post-scriptum de ma vie · 第 32 / 49 题