V
Changez vos opinions, gardez vos principes; changez vos feuilles, gardez
vos racines.
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Il y a deux façons de n'être d'aucun parti: comme les femmes et les
enfants, parce qu'on n'en a examiné aucun; comme les penseurs et les
sages, parce qu'on les a examinés tous.
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Une réaction: barque qui remonte le courant, mais qui n'empêche pas le
fleuve de descendre.
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Les vrais grands ministres sont ceux qui travaillent aux événements de
leur siècle en hommes qui sauraient au besoin travailler à ses idées.
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La stagnation, qui est identique à la mort et à la nuit, ne se méprend
pas sur les ennemis qu'elle a. Elle dénonce, persécute et, si elle le
peut, étouffe tout mouvement, car tout mouvement est vie et toute vie
est lumière. Les hommes de l'ombre et de l'immobilité appelaient par
haine et dérision Harvey _circulator_, ce qui est la même chose que
révolutionnaire.
Harvey n'avait pas plus inventé la circulation du sang que Luther
n'avait inventé la liberté de la conscience. Harvey est un Luther.
Luther est un Harvey. Ils ont constaté la réalité, voilà tout. Les
hommes sont ainsi faits, ou défaits, que quiconque parmi eux constate la
loi de Dieu est un novateur et que quiconque l'applique est un
révolutionnaire.
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Avec l'âge et d'année en année, on dépouille le vieil homme,
c'est-à-dire le jeune homme; certains aspects se modifient, ce qu'il y a
de transitoire dans les opinions s'écroule avec ce qu'il y a de passager
dans les événements, et la surface de l'esprit change comme la surface
du visage; l'existence humaine est faite de dépouillements successifs et
les choses de la vie, comme les ondes de l'océan, se composent et se
décomposent sans cesse. Mais, au milieu de ces changements et de ces
altérations inévitables, il faut que l'essentiel demeure; il est bien
que le fond de l'homme se maintienne, il sied qu'une certaine identité
ne se démente jamais. Quelque chose peut flotter et quelque chose doit
persister. Devenir autre en restant le même; tout le problème est là.
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La jeunesse a de belles vertus; elle est sincère, fidèle, honnête, pure,
croyante, dévouée, loyale, généreuse, reconnaissante. Efforcez-vous de
garder en prenant de l'âge les vertus de la jeunesse, lors même que vous
en aurez perdu les illusions; devenez hommes et restez jeunes.
C'est selon cette loi que se développent les bonnes natures et que se
forment les grands coeurs. L'enthousiasme est le fond de la vraie
sagesse.
L'homme sage mûrit et ne vieillit pas.
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Un abîme est là, tout près de nous.
Nous, poëtes, nous rêvons au bord. Soit. Vous, hommes d'État, vous y
dormez.
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La vraie formule socialiste:
Rendre l'homme moral meilleur, l'homme intellectuel plus grand, l'homme
matériel plus heureux.
Bonté d'abord, grandeur ensuite, enfin bonheur.
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La logique d'une idée vraie est tellement puissante que, dès qu'elle
s'introduit dans les affaires humaines, dans la religion, dans la
politique, dans la législation, elle réduit tous les événements à n'être
plus que des syllogismes chargés, les uns de la démontrer, les autres de
la compléter.
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Le penseur, quand bon lui semble, peut se déployer orateur.
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L'éloquence qui convient aux assemblées ne doit se composer que de
moyennes. Une éloquence composée d'extrêmes peut remuer une foule ou un
individu, ce qui, dans beaucoup de cas, est la même chose. Cette sorte
d'éloquence pourra agir une fois sur une assemblée comme chose nouvelle,
étrange et de haut goût, ou momentanément propre à une circonstance
donnée; mais, la seconde fois, elle fatiguera; la troisième fois, elle
paraîtra ridicule.
Pour dominer habituellement une grande assemblée, il faut un calcul mêlé
à l'inspiration; il faut prendre, chaque fois qu'on parle, la résultante
d'une des fractions de l'assemblée et constituer sa parole sur cette
résultante, et alors on s'appuie, non sur sa seule force isolée, mais
sur toutes les forces de cette fraction; ou, mieux encore, ce qui est
plus difficile, prendre la résultante de toute l'assemblée, parler dans
la moyenne de la pensée de chacun, et alors on a pour levier toute la
force de l'assemblée elle-même. On remue quelque chose dans chaque
esprit. Par moments, on touche le fond de tous.
Ce fond, on peut le toucher également, mais par occasion et non à
volonté, avec la seule puissance du sentiment individuel et de la
conscience convaincue, mais alors on n'est pas un orateur, on est un
homme; ce qui est plus rare d'ailleurs.
C'est du reste une erreur... généreuse de croire qu'on peut dominer une
assemblée avec les idées du dehors. On ne remue une assemblée qu'avec ce
qui est dans l'assemblée. Il est pourtant, quelquefois, beau d'essayer.
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La Révolution, c'est le changement d'âge du genre humain. Dites-en ce
que vous voudrez, du bien ou du mal, le fait vous domine. C'est la
grande crise de la virilité universelle.
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La Révolution est le couteau avec lequel la civilisation a coupé son
lien.
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Dans la Révolution tout le monde est victime et personne n'est coupable.
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Robespierre fut l'effrayant correcteur d'épreuves de la Révolution. Il y
mit son _deleatur_. Cet immense exemplaire du progrès, revu par lui,
garde encore la lueur de sa prunelle sinistre.
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Voltaire, c'est la mine; Mirabeau, c'est l'explosion.
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Les révolutions, formidables liquidations de l'histoire; créations
génésiques de lois, de codes, de faits, de moeurs, de progrès, de
prodiges; énormes mouvements de peuples et d'idées qui mêlent tous les
hommes dans une même convulsion joyeuse, qui dégagent la liberté
électrique, qui font trembler les deux mondes du même tremblement, qui
tirent d'un seul éclair deux coups de tonnerre, l'un en Europe, l'autre
en Amérique; qui, en renversant la monarchie en France, jettent bas la
tyrannie dans l'univers; qui éclairent, illuminent, chauffent, brûlent,
foudroient, qui font sortir d'un seul gigantesque écroulement le radieux
avènement du genre humain, qui font naître l'aurore du sépulcre,
accouplent les extrêmes stupéfaits, agonisent et vagissent, maudissent
et chantent, haïssent et adorent, résolvent tout en héroïsme, en joie et
en amour, envoient expirer tous les grincements de la vieille serrure du
despotisme dans l'humble cabinet de travail de Mount-Vernon, et
finissent par faire de la clef de la Bastille le presse-papier de
Washington.
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Soit, la Révolution s'appelle la Terreur. Louis XV s'appelle l'Horreur.
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Pas un nuage, le ciel est pur, le soleil rayonne, le paysage n'est que
lumière; ils pavoisent leurs barques, ils chantent, ils se laissent
gaiement aller au courant de l'eau; le fleuve, magnifique et
inépuisable, s'élargit de plus en plus; il est grand comme une mer, il
est calme comme un lac, il charrie des îles de fleurs, il réfléchit le
ciel où il n'y a pas une ombre. Où vont-ils? Ils ne le savent pas; mais
tout est beau, superbe et charmant.
Ils entendent au loin, devant eux, dans les profondeurs de l'horizon
inconnu, un bruit sourd et profond.
Où vont-ils? Qu'importe! Ils vont où va le fleuve. Ils savent bien
qu'ils aborderont quelque part. Ils dérivent. Ils s'enivrent du chant
des oiseaux, du parfum des fleurs qu'ils voient partout et qu'ils
cueillent en passant, de la rapidité de l'eau, de la splendeur du ciel,
de leur propre joie.
Le bruit qui est à l'horizon se rapproche; il y a quelques heures, les
souffles du vent le couvraient parfois; maintenant, on l'entend
toujours.
Par moments le courant se ralentit, alors ils rament afin d'aller plus
vite. C'est si charmant d'aller vite! Passer comme des ombres devant des
ombres, cela leur paraît être toute la vie. Ils sont si heureux qu'ils
oublient qu'il y a une nuit.
Le bruit se rapproche de moment en moment; il ressemble au roulement
d'un chariot. Ils commencent à se dire entre eux: Quel est ce bruit?
Le fleuve est plein de détours. Cependant un coin du ciel devient
brumeux. Quelque chose qu'on prendrait pour une fumée se dégage d'un
point de l'horizon et fait une grande nuée. Cette nuée, qui semble
monter de la terre, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Est-ce elle
qui change de place ou est-ce le fleuve qui a tourné? Ils ne savent,
mais ils admirent. C'est un spectacle de plus parmi tant de spectacles.
Le bruit est maintenant comme un tonnerre. Il se déplace avec la nuée
qu'ils voient. Où est la nuée, là est le bruit.
Ils dérivent, ils chantent, ils rient; ils ont une grande attente, mais
dans cette attente il n'y a que de l'espérance. Il y a parmi eux des
savants, des rêveurs, des penseurs, des hommes riches de toutes les
richesses, des philosophes, des sages.
Tout à coup, ciel! le fleuve a tourné; la nuée est devant eux, le bruit
est devant eux. La nuée est formidable; ce n'est plus une nuée, c'est le
tourbillon de vingt trombes mêlées et tordues par l'ouragan, c'est la
fumée d'un volcan qui aurait deux lieues de cratère. Le bruit est
effrayant; le tonnerre ressemble à ce bruit comme l'aboiement d'un chien
ressemble au mugissement d'un lion. Le courant est rapide et furieux, la
surface du fleuve se courbe comme un arc vers le dedans de la terre.
Qu'y a-t-il donc là, devant eux, à quelques pas? Un gouffre.
Un gouffre! ils rament en arrière, ils veulent remonter. Il est trop
tard. Ce courant-là ne se remonte pas. Alors ils reconnaissent que le
fleuve lui-même est vivant; qu'ils se sont trompés; que ce qu'ils
prenaient pour un fleuve, c'était un peuple; que ce qu'ils prenaient
pour des flots, c'étaient des hommes; qu'ils ont cru voguer sur une eau
inerte, écumant à peine sous la rame, et qu'ils voguaient sur des âmes,
âmes profondes, obscures, violentes, froissées, tumultueuses, pleines de
haine et de colère. Il est trop tard! il est trop tard! Le précipice est
là. Ces flots, ce fleuve, ces hommes, ces âmes, ce peuple, arbres
déracinés, granits séculaires, rochers arrachés à la rive, navires
dorés, chaloupes pavoisées, îles de fleurs, tout se hâte, tout penche,
tout se heurte et se mêle, tout s'écroule.
Personne n'a jamais vu, personne ne verra jamais rien qui soit plus
grand et plus terrible. Toute une humanité qui s'engloutit à la fois le
même jour, à la même heure, dans le même abîme! Toute une société avec
ses lois, ses moeurs, sa religion, ses croyances, ses préjugés, ses
arts, son luxe, son passé, son histoire, qui rencontre une rupture du
sol et qui sombre comme une barque de pêcheur! Ce sont là de ces choses
voulues par Dieu. Ce prodigieux ensemble d'hommes, de faits et
d'évènements, cette masse énorme venue de si loin et avec tant de calme,
arrive au bord du gouffre, s'y courbe majestueusement et y disparaît. Ce
n'est plus ni un fleuve ni un gouffre, ni un peuple, ni une catastrophe;
c'est le chaos. C'est l'ombre, l'horreur, le fracas, l'écume, un éternel
et lamentable gémissement. Tous les dogues de l'abîme hurlent dans les
ténèbres. Cependant le soleil brille, la vérité ne se décourage pas et
rayonne toujours, et cette effrayante nuée, pleine de clameurs et de
tempête, lui est bonne pour faire resplendir son arc-en-ciel.
Quelque chose survit-il à cela? Une telle calamité, un pareil
écroulement, un si monstrueux naufrage, n'est-ce pas la mort d'un
peuple? n'est-ce pas la fin d'un continent?
Non.
Tout a sombré, rien ne s'est perdu.
Tout s'est englouti, rien n'a péri.
Tout s'est abîmé, rien n'est mort.
Tout a disparu, tout reparaît.
Faites quelques pas, vivez quelques années, regardez: Voici le fleuve
plus large, voici le peuple plus grand.
Le bruit formidable qui avertit et qui conseille, on l'entend toujours;
mais il n'est plus devant, il est derrière. Il y a cent ans on
l'entendait dans l'avenir; aujourd'hui, on l'entend dans le passé.
Et les générations en marche reviennent parfois sur leurs pas pour voir
ce que c'est que ce bruit; et les siècles se penchent rêveurs sur cette
chute d'une société et d'une monarchie, sur cette immense cataracte de
la civilisation qu'on appelle la Révolution Française.