Tas de pierres

V

Changez vos opinions, gardez vos principes; changez vos feuilles, gardez

vos racines.

*

Il y a deux façons de n'être d'aucun parti: comme les femmes et les

enfants, parce qu'on n'en a examiné aucun; comme les penseurs et les

sages, parce qu'on les a examinés tous.

*

Une réaction: barque qui remonte le courant, mais qui n'empêche pas le

fleuve de descendre.

*

Les vrais grands ministres sont ceux qui travaillent aux événements de

leur siècle en hommes qui sauraient au besoin travailler à ses idées.

*

La stagnation, qui est identique à la mort et à la nuit, ne se méprend

pas sur les ennemis qu'elle a. Elle dénonce, persécute et, si elle le

peut, étouffe tout mouvement, car tout mouvement est vie et toute vie

est lumière. Les hommes de l'ombre et de l'immobilité appelaient par

haine et dérision Harvey _circulator_, ce qui est la même chose que

révolutionnaire.

Harvey n'avait pas plus inventé la circulation du sang que Luther

n'avait inventé la liberté de la conscience. Harvey est un Luther.

Luther est un Harvey. Ils ont constaté la réalité, voilà tout. Les

hommes sont ainsi faits, ou défaits, que quiconque parmi eux constate la

loi de Dieu est un novateur et que quiconque l'applique est un

révolutionnaire.

*

Avec l'âge et d'année en année, on dépouille le vieil homme,

c'est-à-dire le jeune homme; certains aspects se modifient, ce qu'il y a

de transitoire dans les opinions s'écroule avec ce qu'il y a de passager

dans les événements, et la surface de l'esprit change comme la surface

du visage; l'existence humaine est faite de dépouillements successifs et

les choses de la vie, comme les ondes de l'océan, se composent et se

décomposent sans cesse. Mais, au milieu de ces changements et de ces

altérations inévitables, il faut que l'essentiel demeure; il est bien

que le fond de l'homme se maintienne, il sied qu'une certaine identité

ne se démente jamais. Quelque chose peut flotter et quelque chose doit

persister. Devenir autre en restant le même; tout le problème est là.

*

La jeunesse a de belles vertus; elle est sincère, fidèle, honnête, pure,

croyante, dévouée, loyale, généreuse, reconnaissante. Efforcez-vous de

garder en prenant de l'âge les vertus de la jeunesse, lors même que vous

en aurez perdu les illusions; devenez hommes et restez jeunes.

C'est selon cette loi que se développent les bonnes natures et que se

forment les grands coeurs. L'enthousiasme est le fond de la vraie

sagesse.

L'homme sage mûrit et ne vieillit pas.

*

Un abîme est là, tout près de nous.

Nous, poëtes, nous rêvons au bord. Soit. Vous, hommes d'État, vous y

dormez.

*

La vraie formule socialiste:

Rendre l'homme moral meilleur, l'homme intellectuel plus grand, l'homme

matériel plus heureux.

Bonté d'abord, grandeur ensuite, enfin bonheur.

*

La logique d'une idée vraie est tellement puissante que, dès qu'elle

s'introduit dans les affaires humaines, dans la religion, dans la

politique, dans la législation, elle réduit tous les événements à n'être

plus que des syllogismes chargés, les uns de la démontrer, les autres de

la compléter.

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Le penseur, quand bon lui semble, peut se déployer orateur.

*

L'éloquence qui convient aux assemblées ne doit se composer que de

moyennes. Une éloquence composée d'extrêmes peut remuer une foule ou un

individu, ce qui, dans beaucoup de cas, est la même chose. Cette sorte

d'éloquence pourra agir une fois sur une assemblée comme chose nouvelle,

étrange et de haut goût, ou momentanément propre à une circonstance

donnée; mais, la seconde fois, elle fatiguera; la troisième fois, elle

paraîtra ridicule.

Pour dominer habituellement une grande assemblée, il faut un calcul mêlé

à l'inspiration; il faut prendre, chaque fois qu'on parle, la résultante

d'une des fractions de l'assemblée et constituer sa parole sur cette

résultante, et alors on s'appuie, non sur sa seule force isolée, mais

sur toutes les forces de cette fraction; ou, mieux encore, ce qui est

plus difficile, prendre la résultante de toute l'assemblée, parler dans

la moyenne de la pensée de chacun, et alors on a pour levier toute la

force de l'assemblée elle-même. On remue quelque chose dans chaque

esprit. Par moments, on touche le fond de tous.

Ce fond, on peut le toucher également, mais par occasion et non à

volonté, avec la seule puissance du sentiment individuel et de la

conscience convaincue, mais alors on n'est pas un orateur, on est un

homme; ce qui est plus rare d'ailleurs.

C'est du reste une erreur... généreuse de croire qu'on peut dominer une

assemblée avec les idées du dehors. On ne remue une assemblée qu'avec ce

qui est dans l'assemblée. Il est pourtant, quelquefois, beau d'essayer.

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La Révolution, c'est le changement d'âge du genre humain. Dites-en ce

que vous voudrez, du bien ou du mal, le fait vous domine. C'est la

grande crise de la virilité universelle.

*

La Révolution est le couteau avec lequel la civilisation a coupé son

lien.

*

Dans la Révolution tout le monde est victime et personne n'est coupable.

*

Robespierre fut l'effrayant correcteur d'épreuves de la Révolution. Il y

mit son _deleatur_. Cet immense exemplaire du progrès, revu par lui,

garde encore la lueur de sa prunelle sinistre.

*

Voltaire, c'est la mine; Mirabeau, c'est l'explosion.

*

Les révolutions, formidables liquidations de l'histoire; créations

génésiques de lois, de codes, de faits, de moeurs, de progrès, de

prodiges; énormes mouvements de peuples et d'idées qui mêlent tous les

hommes dans une même convulsion joyeuse, qui dégagent la liberté

électrique, qui font trembler les deux mondes du même tremblement, qui

tirent d'un seul éclair deux coups de tonnerre, l'un en Europe, l'autre

en Amérique; qui, en renversant la monarchie en France, jettent bas la

tyrannie dans l'univers; qui éclairent, illuminent, chauffent, brûlent,

foudroient, qui font sortir d'un seul gigantesque écroulement le radieux

avènement du genre humain, qui font naître l'aurore du sépulcre,

accouplent les extrêmes stupéfaits, agonisent et vagissent, maudissent

et chantent, haïssent et adorent, résolvent tout en héroïsme, en joie et

en amour, envoient expirer tous les grincements de la vieille serrure du

despotisme dans l'humble cabinet de travail de Mount-Vernon, et

finissent par faire de la clef de la Bastille le presse-papier de

Washington.

*

Soit, la Révolution s'appelle la Terreur. Louis XV s'appelle l'Horreur.

*

Pas un nuage, le ciel est pur, le soleil rayonne, le paysage n'est que

lumière; ils pavoisent leurs barques, ils chantent, ils se laissent

gaiement aller au courant de l'eau; le fleuve, magnifique et

inépuisable, s'élargit de plus en plus; il est grand comme une mer, il

est calme comme un lac, il charrie des îles de fleurs, il réfléchit le

ciel où il n'y a pas une ombre. Où vont-ils? Ils ne le savent pas; mais

tout est beau, superbe et charmant.

Ils entendent au loin, devant eux, dans les profondeurs de l'horizon

inconnu, un bruit sourd et profond.

Où vont-ils? Qu'importe! Ils vont où va le fleuve. Ils savent bien

qu'ils aborderont quelque part. Ils dérivent. Ils s'enivrent du chant

des oiseaux, du parfum des fleurs qu'ils voient partout et qu'ils

cueillent en passant, de la rapidité de l'eau, de la splendeur du ciel,

de leur propre joie.

Le bruit qui est à l'horizon se rapproche; il y a quelques heures, les

souffles du vent le couvraient parfois; maintenant, on l'entend

toujours.

Par moments le courant se ralentit, alors ils rament afin d'aller plus

vite. C'est si charmant d'aller vite! Passer comme des ombres devant des

ombres, cela leur paraît être toute la vie. Ils sont si heureux qu'ils

oublient qu'il y a une nuit.

Le bruit se rapproche de moment en moment; il ressemble au roulement

d'un chariot. Ils commencent à se dire entre eux: Quel est ce bruit?

Le fleuve est plein de détours. Cependant un coin du ciel devient

brumeux. Quelque chose qu'on prendrait pour une fumée se dégage d'un

point de l'horizon et fait une grande nuée. Cette nuée, qui semble

monter de la terre, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Est-ce elle

qui change de place ou est-ce le fleuve qui a tourné? Ils ne savent,

mais ils admirent. C'est un spectacle de plus parmi tant de spectacles.

Le bruit est maintenant comme un tonnerre. Il se déplace avec la nuée

qu'ils voient. Où est la nuée, là est le bruit.

Ils dérivent, ils chantent, ils rient; ils ont une grande attente, mais

dans cette attente il n'y a que de l'espérance. Il y a parmi eux des

savants, des rêveurs, des penseurs, des hommes riches de toutes les

richesses, des philosophes, des sages.

Tout à coup, ciel! le fleuve a tourné; la nuée est devant eux, le bruit

est devant eux. La nuée est formidable; ce n'est plus une nuée, c'est le

tourbillon de vingt trombes mêlées et tordues par l'ouragan, c'est la

fumée d'un volcan qui aurait deux lieues de cratère. Le bruit est

effrayant; le tonnerre ressemble à ce bruit comme l'aboiement d'un chien

ressemble au mugissement d'un lion. Le courant est rapide et furieux, la

surface du fleuve se courbe comme un arc vers le dedans de la terre.

Qu'y a-t-il donc là, devant eux, à quelques pas? Un gouffre.

Un gouffre! ils rament en arrière, ils veulent remonter. Il est trop

tard. Ce courant-là ne se remonte pas. Alors ils reconnaissent que le

fleuve lui-même est vivant; qu'ils se sont trompés; que ce qu'ils

prenaient pour un fleuve, c'était un peuple; que ce qu'ils prenaient

pour des flots, c'étaient des hommes; qu'ils ont cru voguer sur une eau

inerte, écumant à peine sous la rame, et qu'ils voguaient sur des âmes,

âmes profondes, obscures, violentes, froissées, tumultueuses, pleines de

haine et de colère. Il est trop tard! il est trop tard! Le précipice est

là. Ces flots, ce fleuve, ces hommes, ces âmes, ce peuple, arbres

déracinés, granits séculaires, rochers arrachés à la rive, navires

dorés, chaloupes pavoisées, îles de fleurs, tout se hâte, tout penche,

tout se heurte et se mêle, tout s'écroule.

Personne n'a jamais vu, personne ne verra jamais rien qui soit plus

grand et plus terrible. Toute une humanité qui s'engloutit à la fois le

même jour, à la même heure, dans le même abîme! Toute une société avec

ses lois, ses moeurs, sa religion, ses croyances, ses préjugés, ses

arts, son luxe, son passé, son histoire, qui rencontre une rupture du

sol et qui sombre comme une barque de pêcheur! Ce sont là de ces choses

voulues par Dieu. Ce prodigieux ensemble d'hommes, de faits et

d'évènements, cette masse énorme venue de si loin et avec tant de calme,

arrive au bord du gouffre, s'y courbe majestueusement et y disparaît. Ce

n'est plus ni un fleuve ni un gouffre, ni un peuple, ni une catastrophe;

c'est le chaos. C'est l'ombre, l'horreur, le fracas, l'écume, un éternel

et lamentable gémissement. Tous les dogues de l'abîme hurlent dans les

ténèbres. Cependant le soleil brille, la vérité ne se décourage pas et

rayonne toujours, et cette effrayante nuée, pleine de clameurs et de

tempête, lui est bonne pour faire resplendir son arc-en-ciel.

Quelque chose survit-il à cela? Une telle calamité, un pareil

écroulement, un si monstrueux naufrage, n'est-ce pas la mort d'un

peuple? n'est-ce pas la fin d'un continent?

Non.

Tout a sombré, rien ne s'est perdu.

Tout s'est englouti, rien n'a péri.

Tout s'est abîmé, rien n'est mort.

Tout a disparu, tout reparaît.

Faites quelques pas, vivez quelques années, regardez: Voici le fleuve

plus large, voici le peuple plus grand.

Le bruit formidable qui avertit et qui conseille, on l'entend toujours;

mais il n'est plus devant, il est derrière. Il y a cent ans on

l'entendait dans l'avenir; aujourd'hui, on l'entend dans le passé.

Et les générations en marche reviennent parfois sur leurs pas pour voir

ce que c'est que ce bruit; et les siècles se penchent rêveurs sur cette

chute d'une société et d'une monarchie, sur cette immense cataracte de

la civilisation qu'on appelle la Révolution Française.

Post-scriptum de ma vie · 第 33 / 49 题