III

L'Homme a besoin du rêve.

A la chimère antique a succédé la chimère gothique.

Coup de sifflet du machiniste invisible. Le gigantesque décor de

l'impossible change. Les bandes de ciel et de nuages ne sont plus les

mêmes. On tombe d'un chimérique dans l'autre. Les têtes ailées qui

étaient Cupidons sont chérubins.

Il y a toujours à l'horizon, sur la terre et en même temps hors de la

terre, un mont; c'était l'Olympe, c'est le Golgotha. L'allongement d'une

immense ombre de montagne sur un fond mystérieux, rien n'est plus

sinistre. Comme ce sommet est une idée, ce n'est pas seulement une

hauteur, c'est une domination.

Les sépulcres qui sont au pied du mont et qui ont laissé sortir leurs

fantômes, sont restés ouverts. Des clartés à forme humaine errent. Les

apparences crépusculaires abondent. Les superstitions prennent corps. La

diablerie commence. On voit, sur les premiers plans, des abbayes, des

châteaux, des villes aiguës, des collines contrefaites, des rochers avec

anachorètes, des rivières en serpents, des prairies, d'énormes roses. La

mandragore semble un oeil éveillé. Des paons font la roue regardés par

des femmes nues qui sont peut-être des âmes. Le cerf qui a le crucifix

entre les cornes boit dans un lac, à l'écart. L'ange du jugement est

debout sur une cime avec une trompette. Des vieilles filent devant des

portes. L'oiseau bleu perche dans les arbres. Le paysage est difforme et

charmant. On entend les fleurs chanter.

Entrent en scène les psylles, les nages, les alungles, les

démonocéphales, les dives, les solipèdes, les aspioles, les monocles,

les vampires, les hirudes, les diacogynes, les stryges, les masques, les

salamandres, les ungulèques, les serpentes, les garoux, les voultes, les

troglodytes, tout le peuple hagard des noctambules, les uns sautant sur

un seul pied, les autres voyant d'un seul oeil, les autres, hommes à

sabot de cheval, les autres, couleuvres autant que femmes; et les

phalles, invoqués des vierges stériles, et les tarasques toutes

couvertes de conferves, et les drées, dents grinçantes dans une

phosphorescence. La Wili, délicate, fluide et féroce, arrête le

chevalier qui passe, et lui promet «une chemise blanchie avec du clair

du lune». Salomon, qui a adoré Chamos, idole des Amorrhéens, est salué

par Satebos, dieu cornu des Patagons. Les éwaïpoma rôdent; ce sont des

hommes qui ont la tête dans la poitrine et les yeux sous les clavicules.

Au fond, dans le ciel livide, on aperçoit des comètes.

Qu'on nous permette ce mot: _chimérisme_. Il pourrait servir de nom

commun à toutes les théogonies. Les diverses théogonies sont, sans

exception, idolâtrie par un coin et philosophie par l'autre. Toute leur

philosophie, qui contient leur vérité, peut se résumer par le mot

Religion; et toute leur idolâtrie qui contient leur politique, peut se

résumer par le mot Chimérisme.

Cela dit, continuons.

Dans le chimérisme gothique, l'homme se bestialise. La bête, dont il se

rapproche, fait un pas de son côté; elle prend quelque chose d'humain

qui inquiète. Le loup est le sire Isengrin, le hibou est le docteur

Sapiens.

La tarentule est une rencontre lugubre. Elle abonde sur le mont

Reventon. Elle est là dans son repaire caché par les folles avoines.

Elle a une tourelle sur sa forteresse comme un baron, une tenture de

soie à son mur comme une courtisane et une lueur dans la prunelle comme

un tigre. Elle a une porte qu'elle ferme avec un verrou. Le soir, elle

ouvre sa porte et attend, tapie au premier coude de sa caverne

tubulaire. Malheur à qui passe! Ceux qu'elle a piqués se cherchent, se

trouvent, se prennent par la main et se mettent à danser la ronde qui ne

s'arrête pas; les pieds s'y usent; les pieds usés, on danse sur les

tibias; les tibias s'usent, on danse sur les genoux; les genoux s'usent,

on danse sur les fémurs; les fémurs s'usent, on danse sur le torse

devenu moignon; le torse s'use, et les danseurs finissent par n'être

plus que des têtes sautelant et se tenant par les mains, avec des

tronçons de côtes autour du cou imitant des pattes, et l'on dirait

d'énormes tarentules; de sorte que l'araignée les a faits araignées.

Cette ronde de têtes use la terre, y creuse un cercle horrible, et

disparaît. Dans les Pyrénées, ces cercles s'appellent oules (_olla_,

marmite). Il y a l'oule de Héas. Gavarnie est une oule.

Dieu ne gagne pas grand'chose à la fantasmagorie gothique. L'homme ne

sera adulte que le jour où son cerveau pourra contenir dans sa plénitude

et dans sa simplicité la notion divine. Le Dieu morcelé de l'antiquité

est encore le seul que puisse comprendre le moyen-âge. Le Christ a fait

à peine diversion au fétichisme. Un paganisme chrétien pullule sur

l'Évangile. La défroque olympique est utilisée. Saint-Michel prend à

Apollon sa pique. Python est baptisé Satan. La troisième vertu

théologale, la Charité, hérite des six mamelles de Cybèle. Je soupçonne

l'honnête dieu Bonus Eventus de se perpétuer sournoisement sous le nom

de saint Bonaventure. La providence, jadis éparpillée en lares et en

pénates, s'émiette de nouveau, et la voilà encore une fois toute petite.

Elle est fée du logis, follet de l'alcôve, grillon du foyer. Elle

descend du tonnerre au cri-cri. Elle se fait chat de la maison, et elle

guette et prend sous les pieds des hommes cette espèce de souris, les

diables. Le paganisme est amoindri, mais persiste. L'agape devient

church-ale; la bacchanale devient chienlit. Le dieu est tombé démon, le

faune est passé lutin, le cyclope est raccourci gnôme.

Le propre de la superstition, c'est qu'elle reprend de bouture.

L'idolâtrie engendre l'idolâtrie; un fétiche se greffe sur l'autre. Le

fond commun de l'erreur humaine ne se laisse point épuiser par une

première chimère. Le Jupiter Capitolin sert deux fois, une première fois

comme Jupiter, une deuxième fois comme saint Pierre. Allez le voir, il

est encore à cette heure dans la grande basilique de Michel-Ange; les

bonnes femmes catholiques lui ont usé son orteil d'airain avec des

baisers. On lui a seulement changé sa foudre en trousseau de clefs.

J'étais tout enfant quand ma mère, visitant Rome, me le montra. Un

grenadier de l'armée d'alors, en faction, gardait la statue; armée

goguenarde et voltairienne celle-là, et qui ne gagnait point de petites

batailles. En voyant l'homme de bronze assis et barbu, je demandai:

«Qu'est-ce que c'est que ça?--C'est un saint, répondit ma mère.--_Non_,

dit le soldat, _c'est Jupin-Jupiter-Tremblement, le bon Dieu du

diable_.»

La disparition de réalité n'est pas moindre au moyen-âge que dans

l'antiquité. Le christianisme, à force de saints, est un polythéisme.

Nulle copie pourtant du passé; nulle servilité; à peine une vague

ressemblance çà et là. Dans ces logarithmes de l'imagination, un terme

de plus suffit pour tout changer. C'est un nouveau monde inouï. De ces

mondes inouïs, il y en a autant qu'il y a de sortes de crédulité

humaine. Aucun ne dépasse la légende gothique. En haut le mirage, en bas

le vertige. Tous les zigzags de la bizarrerie compliquent pêle-mêle

l'horizon, la terre où il faudrait la mer, la mer où il faudrait la

terre. C'est la géographie du cauchemar. L'histoire ne s'y superpose

qu'en se déformant. Londres s'appelle Troynevant. Tamerlan devient

Tamburlaine. Saint-Magloire est le même que Saint-Malo qui est le même

que Saint-Maclou qui est le même que Macclean qui est le même que

Meg-Lin qui est le même que Linus. L'Angleterre est fille d'Iule

petit-fils d'Ascagne. Il y a un lord Ucalégon né dans ce palais de Troie

qui, brûlant tout près, a fait hâter le pas à Énée.

Passent, glissent, flottent et chevauchent des êtres indistincts faits

de la substance du songe, un peu nuage, un peu coeur, Robin-Goodfellow,

la dame blanche, la dame noire et la dame rouge; Famo, roi des Vendes;

Will o' the Wisp le Hobby-Horse, Adonis et Amadis; le moine-bourru, le

lord de Misrule, Palmerin d'Olive, et toutes ces vierges-lys, et toutes

ces femmes-tulipes, Yolande, Yseult, Yanthe, Griselidis, Viviane, et la

belle Glynire pensant au duc Cavreuse, et la belle Esclarmonde pensant à

Huon de Guyenne, et la belle Maguelonne pensant à Pierre de Provence, et

la belle Raymonde pensant au beau Raymond, et la belle Marianne pensant

à je ne sais plus qui. Au fond, il y a Gaudisse, amiral de Babylone. En

face de Gaudisse est Galafre, amiral d'Anfalerne; Ivoirin, autre amiral,

va et vient. Tous Sarrasins.

Sur la lisière de la forêt voisine, l'écureuil, menuisier de la reine

Mab, cause avec le ciron, carrossier des fées. Dans le ravin chemine,

traîné par trente jougs de boeufs, l'arbre de mai, tout chargé de

fleurs, monstrueux panache du printemps. La fanfare du cor de Huon de

Bordeaux s'entend jusque dans le royaume des génies, non moins puissante

que la trompe de Triton qui mettait en fuite les géants. Sainte Marthe a

le pied sur la dragonne. Le loup Urian fait des siennes à

Aix-la-Chapelle. La fée Vaucluse, vêtue d'eau claire, donne des

distractions à saint Trophime bâtissant l'église d'Arles. Quatre

guerrières combattent l'idole Borvo-Tomona qui a donné son nom à la

maison de Bourbon. Sous un porche de houx, on entrevoit la Tête

templière qui, tour à tour, comme ces sources alternativement froides et

chaudes, rend des oracles et crache des blasphèmes. Le fadet crie: Ho!

ho! Tronc-le-Nain rôde autour de la Table-ronde, où s'accoude Isaïe le

Triste, fils de Tristan et d'Yseult. Le Vice dit: Je me nomme

Ambidexter.

Deux nuits magiques, la Midsummer et la Christmas, flamboient aux deux

extrémités de l'année. Qui veut livrer bataille aux esprits n'a qu'à

aller ramasser, passé minuit, à la Midsummer, la graine de fougère qui

rend invisible. Cette graine sort de terre à l'heure même où est né

saint Jean. Toute paysanne qui va à la fontaine broyant du lupin de la

Noël entre ses dents, revient avec un manteau de pierreries. Les jeunes

filles errent dans les champs arrachant tous les plantains qu'elles

rencontrent afin de trouver dans la racine le morceau de charbon qui,

mis le soir sous l'oreiller, leur fera voir en rêve le mari futur.

Des épées fameuses, Durandal, Joyeuse, Courtain, Excalibur, mêlent à

tout cela leur cliquetis. Le duc de Guyenne fait son entrée à Babylone.

Charlemagne désire les quatre grosses dents machelières de l'amiral

Gaudisse. Le roi d'Hyrcanie donne un souper à quelques soudans de ses

amis. Agrapardo, prince et géant de Nubie, tâche d'effaroucher les anges

qui apportent la maison de la sainte Vierge à Lorette. Pendant ce

temps-là, Astolphe va dans la lune.

La lune elle-même, telle qu'elle est, et si étrange, et si

invraisemblable, et si inquiétante qu'elle a troublé bien des sages

depuis Platon jusqu'à Fourier, elle ne leur suffit pas, à ces

visionnaires de la vision gothique. La lune n'est pas seulement Diane,

elle est Titania. Le clair de lune est féerie. Allez à jeun sous le

porche d'une église, au clair de lune de la Midsummer, vous verrez les

esprits de ceux qui doivent mourir dans l'année traverser le cimetière.

Les disputes nocturnes des démons lunaires troublent les rêves des

hommes endormis.

Tenez-vous à avoir de longues oreilles? frottez-vous le crâne au lever

de la lune avec de la semence d'ânon, _cum semine aselli_, et vous

obtiendrez le succès voulu, vous aurez une tête d'âne.

La lune, pour Chaucer, c'est «Cinthya aux pieds noirs et aux cornes

blanches.» Tout le monde sait qu'on voit dans la lune un homme suivi

d'un chien et portant un fagot. Qui ne voit pas cet homme sera changé en

loup-garou. Pourquoi? C'est que cet homme est Caïn. Dante ne dit pas: la

lune décline; il dit (_Enfer, chant XX_): _Déjà Caïn avec son fardeau

d'épines touche la mer sous Séville._

Post-scriptum de ma vie · 第 31 / 49 题