Ce promontoire du songe, dont nous montrons l'ombre projetée sur
l'esprit humain, l'Olympe antique l'avait fait presque visible. Dans
l'Olympe, la cime du rêve apparaît. La chimère propre à la pensée de
l'homme n'a jamais été plastique à ce point. Le songe mythologique est
presque palpable par la détermination de la forme.
L'empreinte laissée par l'Olympe au cerveau humain est telle,
qu'aujourd'hui encore, après deux mille ans d'empiétement chrétien sur
les imaginations, nous avons, grâce à l'utile éducation classique
grecque et latine, peu d'effort à faire pour apercevoir distinctement au
fond du ciel l'éternelle montagne ayant à son sommet la fête de la
toute-puissance. Là sourient en plein azur les douze passions de
l'homme, déesses.
Un excès de fréquentation de la mythologie en a fait la surface banale;
toutefois, pour peu que l'on creuse, le grand sens énigmatique se
révèle. La foule s'amuse tant de la fable qu'il n'y a plus de place dans
son attention pour le mythe; mais ce mythe multiple n'en est pas moins
une puissante création de la sagacité humaine, et quiconque a médité sur
l'unité intime des religions prendra toujours fort au sérieux ce
symbolisme payen auquel ont travaillé, selon le compte d'Hermodore dans
ses _Disciplines_, tous les mages d'Asie pendant cinq mille ans, et plus
tard tous les penseurs grecs depuis Eumolpe, père de Musée, jusqu'à
Posidonius, maître de Cicéron.
Les fictions sont des couvertures de faits. L'allégorie extravague,
attentivement écoutée par la logique. La mythologie, insensée et
délirante en apparence, est un récipient de réalité. Histoire,
géographie, géométrie, mathématique, nautique, astronomie, physique,
morale, tout est dans ce réservoir, et toute cette science est visible à
travers l'eau trouble des fables. Rien n'est admirable, je dirais
presque, rien n'est pathétique, comme de voir de cette Source où fume et
bruit le bouillonnement des rêves, sortir ces deux grands courants de
raison humaine, la philosophie ionienne, la philosophie italique; Thalès
aboutissant à Théophraste, Pythagore aboutissant à Épicure.
Le christianisme est plus humain dans un sens, et moins dans l'autre,
que le paganisme. Le mérite du christianisme, c'est d'être humain du
beau côté. Le paganisme ne choisit pas; il s'approprie étroitement à
l'humanité, à l'humanité toute, et telle qu'elle est. C'est là la
qualité et le défaut du symbolisme payen. Grattez le dieu, vous trouvez
l'homme.
Quoi qu'il en soit, pour qui étudie curieusement la mythologie
polythéiste dans les poëtes et les philosophes, il y a la sensation
d'une découverte; cette chose réputée banale reprend vie et fraîcheur;
l'approfondissement la renouvelle. Le sens religieux est partout
saisissant, le détail légendaire est souvent imprévu.
Nous avons perdu la familiarité de tous ces dieux-là. Mais on peut se
rendre compte par la pensée de ce qu'était la superposition de la
théogonie payenne à la civilisation antique. Une lumière étrange tombait
de l'Olympe sur l'homme, sur la bête, sur l'arbre, sur la chose, sur la
vie, sur la destinée. Cette apothéose était au-dessus de toutes les
têtes. Elle était ravissante et inquiétante, jetant parfois un rayon
tragique.
Soyez payen et tâchez de vivre tranquille; impossible. L'ubiquité divine
vous harcèle. Elle accable le panthéiste par l'immanence; elle obsède le
polythéiste par l'apparition et la disparition. Elle se masque, se
démasque, se remasque; c'est une perpétuelle poursuite à faire, et rien
n'est troublant comme ce va-et-vient imperturbable du surnaturel dans la
nature. Pour le payen, Dieu est fourmillement. Toute sa religion est
protée.
Le payen vit haletant. Qu'est ceci? c'est une prairie; non, c'est une
napée. Qu'est ceci? c'est une colline; non, c'est une oréade. Qu'est
ceci? c'est une pierre; non, c'est le dieu Lapis qui peut vous changer
en tortue ou en crapaud. Qu'est ceci? c'est un arbre; non, c'est Priape.
Qu'est ceci? c'est de l'eau; non, c'est une femme. Prenez garde à l'eau.
Elle est perfide comme Vénus. L'océan a la néréide et l'étang a la
limniade. Si vous naviguez, Poséidon vous guette; méfiez-vous du
Brise-Vaisseaux. Egéon est sous l'écume. Redoutez de rencontrer les sept
îles Vulcaines; vous ne sortiriez pas de leurs détroits. Vous n'auriez
d'autre ressource que de vous couper la main droite pour Mulciber et la
main gauche pour Tardipes, qui sont le même dieu, Vulcain. Ce boiteux
vous veut manchot. Évitez aussi les îles Echinades; c'est là que Neptune
Ypéus cache les filles qu'il enlève, et il n'aime point les curieux.
Vous devinerez la bonne route et, chemin faisant, le sens des présages
qu'on rencontre si, par aventure, vous avez dans votre équipage un
matelot telmessien, car à Telmesse tout le monde naît devin.
Un port s'ouvre, n'y entrez point, la tempête vaut mieux; il est gardé
par le dieu Palémon qui tient une clef dans sa main droite. Attention:
je crois que ce paquet d'algues à vau-l'eau est un Glaucus; les Glaucus
sont trois, et fort méchants. Faites un sacrifice à Elpis, la déesse
Espérance, et aux Muses couronnées des ailes hideuses arrachées aux
sirènes; craignez les érynnides, soeurs aînées des euménides; et le soir
ne vous endormez pas dans votre hamac fait d'une voile sans avoir adoré
les sept étoiles, couronne de Clotho, la parque qui file, moins mauvaise
que Lachesis qui tourne et qu'Atropos qui coupe. Tremblez d'apercevoir à
travers la brume marine le feu de Lyncée sur la tour de Lyrcos et le feu
d'Hypermnestre sur la tour de Larissa. Les phares sont des spectres. Ne
touchez pas à cette outre; elle contient peut-être un géant. Une outre
crevée donne passage à un ouragan. Surtout ne confondez pas Téthys avec
Thétis, vous seriez perdu. Ne vous brouillez pas avec l'aurore, mère des
Vents. Tâchez d'être en bons termes avec Busiris, dieu des pirates et
roi d'Espagne. Il est utile aussi quelquefois d'invoquer Eudémonia, la
déesse de Lucullus. Si Démogorgon, le vieillard du centre de la terre,
est pris d'un accès de toux, cela fera sauter les flots, et vous pourrez
bien naufrager. Brûlez de la rognure d'ongles en l'honneur des deux
soeurs farouches Pephredo et Enyo qui vinrent au monde avec des cheveux
blancs. L'une est la lame, l'autre est la houle. Je ne parle pas des
syrtes, des acrocéraunes, des écueils, des dogues aboyant sous l'onde.
Autant de vagues, autant de gueules. Chantez un hymne à Bonus Eventus,
le mari de l'Eau, et à Rubigus, le mari de Flore. Bonus Eventus
obtiendra peut-être de l'Eau qu'elle vous lâche et Rubigus obtiendra de
Flore qu'elle vous reçoive. Flore c'est la terre. Si la terre est de
bonne humeur, si la Nuit ne lui a pas trop durement écrasé sa torche sur
la tête, si vous lui faites une libation avec une pleine jarre de ces
bons vins du mont Tmolus, si vous êtes assez riche pour avoir dans votre
navire une statue de Jupiter et une statue d'Esculape, toutes deux en or
et en ivoire, et celle d'Esculape plus petite de moitié que celle de
Jupiter, si vous êtes dévot à la Gorgone et prêt à baiser son bras de
chair pour éviter sa main d'airain, si toute votre vie vous avez
timidement salué, en passant, les autels dédiés aux dieux d'en haut et
les fosses dédiées aux dieux d'en bas, si enfin vous n'avez jamais
insulté les junons des femmes, vous avez chance de débarquer. Vous êtes
à terre.
Bon. Une question: avez-vous, en abordant le rivage, pensé aux six
couples des dieux Consentes? Non? je vous plains. Le mouchard Ascalaphe
vous aura probablement dénoncé. Cérès sera furieuse. Elle ameutera les
Atlantes contre vous. Attendez-vous à des malheurs. Vous allez entendre
bourdonner à vos oreilles Mellona, la déesse abeille. C'est fait. Elle
vous a piqué. Furoncle. Ménédème en est mort. Bubona, la déesse
bouvière, vous donnera quelque coup de corne. Le dieu Domiducas refusera
de vous ramener chez vous; le dieu Jugatinus vous fera cocu. Tirez-vous
d'affaire comme vous pourrez, saluez à haute voix Ops, Idea,
Bérecynthia, Dindymène, Vesta Prisca et Vesta Tellus, offrez de la
marjolaine et un voile de pourpre jaune à Hymenéus, battez du tambour en
l'honneur des dix Dactyles; vous pouvez être un peu rassuré maintenant.
Cependant ne vous asseyez pas sur cette herbe; elle vous ferait poisson.
Vous avez une captive avec vous, alors abstenez-vous de ce temple, c'est
le temple de Leucothoë; il est fermé aux femmes esclaves; abstenez-vous
aussi de celui-ci et passez vite, c'est un temple Opertum, les hommes
n'y entrent point. Détournez-vous de ce taillis, il est sacré, il y a là
des Ménades, vous pourriez être mordu par leur lynx. Ayez peur de ces
feuilles où il y a de la clarté, c'est le corymbe de Dionée. Tiens,
votre cheval rue et vous renverse à terre, je le crois bien, et c'est
tout simple, vous avez oublié que Neptune s'appelle Hippius, et vous
n'avez jeté aucune touffe de poil dans la mer. Que cette leçon vous
profite. Pressez la mamelle de la première nourrice que vous
rencontrerez et faites-en tomber une goutte de lait en l'honneur de
chaque ville où il est né un dieu. Car les dieux sont d'un pays. Priape
est de Lampsaque, Saron est de Corinthe, Protée est de Tentyris en
Égypte; vous savez, pour peu que vous ayez lu Pindare, que Silène est de
Malée, et, pour peu que vous ayez lu Hérodote, vous n'ignorez pas que
Neptune est Libyen. A propos, avant de partir pour ce voyage, avez-vous
confié votre patrimoine au Jupiter Horius de l'Hellade et au Jupiter
Terminalis du Latium? c'est que vous pourriez bien ne plus retrouver
votre champ. Mercure a si bien volé au roi Othréus la montagne Phrygos
qu'on n'a jamais pu remettre la main dessus. Il y avait quatre
Anticyres; il n'y en a plus que trois; Mercure en a dérobé une. Et la
conséquence de cela, c'est qu'on ne peut plus guérir qu'une folie sur
quatre. C'est Mercure qui a escamoté le grand chemin qui menait à
Testudopolis, si bien qu'on ne retrouve plus cette ville. Marchez avec
prudence. Que rencontrez-vous là? un paysan qui fume sa terre et un
paysan qui moud son blé. Point. Ce sont deux génies. L'un est Pilumnus,
dieu du sillon, et l'autre est Picumnus, dieu de la meule. Tenez-vous
sur vos gardes, la déesse Anna Perinna est debout derrière ces pâtres
qui purifient leurs troupeaux avec de la fumée de soufre. Vénérez ce tas
de fumier, c'est peut-être Saturne. Saturne se nomme Sterculius.
Votre chien jappe; vous voici devant votre maison. La porte est fermée.
Avez-vous la clef? Espérons que la gâche et le pêne n'ont pas été
brouillés par la hargneuse cousine d'Apollon, Clathra, la déesse
serrurière des étrusques. La clef joue, la porte tourne; à merveille,
entrez. N'embrassez personne, courez d'abord au pénate. En a-t-on eu
bien soin? Il faut qu'il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il
aime l'ombre, mais abhorre la poussière. Lui a-t-on bien pendu au cou la
bulla du petit enfant? C'est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux
plus qu'à votre père. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la
maison et le dieu mane dans le sépulcre. Malheur à qui néglige ces deux
amis! ils deviennent ennemis. Craignez les Superi, redoutez les Inferi.
Ayez présent à l'esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave.
_Dis_, _Adès_, _Orcus_, _Februus_; quatre noms inquiétants. Le lieu
inférieur est entr'ouvert sous tous les pas de l'homme. Là est
l'horreur. Caron signifie Colère. Il y a, dans cette obscurité,
l'Achéron, c'est-à-dire l'angoisse, le Cocyte, c'est-à-dire la larme, le
Styx, c'est-à-dire le silence, le Léthé, c'est-à-dire l'oubli. Les
olympiens sont sévères. Aristandre de Telmesse a visité l'enfer et y a
vu l'âme d'Hésiode liée à un poteau de bronze et grinçant des dents, et
l'âme d'Homère pendue à un arbre. Homère et Hésiode sont là pour avoir
dit trop de choses des dieux. Le cinquième des sept Xénophons, l'auteur
du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l'enfer; il a constaté
les supplices infligés aux hommes qui n'ont pas rempli le devoir viril
vis-à-vis des femmes, et ce récit a rendu ce philosophe respectable chez
les Crotoniates.
Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence,
elle a bien suivi les recommandations du pénate, qui sont:--«Ne nettoyez
pas votre chaise avec de l'huile.--N'ayez point d'image gravée sur votre
anneau.--Ne vous asseyez pas sur le boisseau.--Enfouissez les traces de
la marmite dans les cendres.--Ayez toujours vos couvertures
pliées.--Gardez-vous de lâcher de l'eau le visage tourné vers le
soleil.»--A cette heure, saluez votre voisin; il faut le ménager, il a
peut-être un lare plus puissant que le vôtre. Les démons attachés à
chaque homme sont de force inégale; le génie d'Antoine craignait celui
d'Auguste. En parlant à ce voisin, efforcez-vous de pénétrer sa pensée,
et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tâche de faire une fenêtre au
coeur de l'homme. Faites votre promenade ensuite. Ah! les hamadryades
sont à considérer. Préoccupez-vous de Lucas, dieu des branchages; c'est
une personne étrange et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux
voleurs; n'y allez pas sans vous recommander à la nymphe Nicéa, amie de
Bacchus, et à la nymphe Yptimé, maîtresse de Mercure. Qu'Yptimé ou Nicéa
ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter; et, quant à Écho,
ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces
précautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le
soir, en rentrant chez vous, évitez le marais d'à côté, et n'écoutez pas
les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet âne est dieu.
Cet à-peu-près donne quelque idée de la vie fort essoufflée du payen. Le
polythéisme, c'est le rêve éveillé poursuivant l'homme.
Croyait-on donc à tout cela? Sans nul doute. Onomacrite fut chassé
d'Athènes pour avoir été surpris comme il employait les incantations de
Musée à tâcher de faire engloutir par la mer les îles voisines de
Lemnos. Il se réfugia en Perse et se vengea de son expulsion en
déchaînant Xercès sur la Grèce. De là l'attaque de l'Asie à l'Europe.
Ainsi, c'est de la foi aux chimères qu'est venue cette vaste catastrophe
où la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l'enchaînement,
sans ce traître fou, Onomacrite, vous n'auriez pas ce héros, Léonidas.
Ah! ces chimères, vous n'y croyez pas! Savez-vous qui s'étonne de votre
étonnement? c'est Horace.
Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,
Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides?
Et Virgile ajoute: _Non temnere divos_.
Les grands olympiens, suppliés à propos, venaient volontiers en aide aux
petits peuples; ces forts secouraient ces faibles; c'est grâce à
Belus-Apollon que les éthiopiens battirent Cambyse, et c'est grâce à
Mégalé, qui n'est autre que Junon, que les Massagètes battirent Cyrus.
Toutefois les dieux haïssent d'être importunés. «Il est dangereux, dit
Hérodote, de souhaiter beaucoup de choses.» On est pour ou contre ces
dieux, mais on les affirme. Personne n'en doute. Eschyle est ennemi de
Jupiter par dévotion à Saturne. Ce même Eschyle ne parle pas sans
anxiété des trois Phorcydes, lesquelles n'ont qu'un seul oeil et qu'une
seule dent, dont elles se servent l'une après l'autre. Le magicien
Aceratos épouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucéphale par
Pégase, cheval qui désarçonne les bellérophons, et qui d'une ruade va
aux astres, seule écurie digne de lui. Tout voyageur prudent qui
traverse la Libye se botte très haut de peur des serpents, et se met son
manteau sur la tête à cause des gouttes de sang qui tombent de la tête
coupée de Méduse, laquelle va et vient dans ce ciel. _De terra anguis,
de coelo sanguis._ Euryloque, ce philosophe si colère qu'il poursuivait
son cuisinier dans la rue, une broche fumante et chargée de viandes à la
main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu'il était, priait le
dieu Orphée Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon
lui-même, au dire de Stobée et de Sextus Empiricus, croyait fort à tous
ces dieux-là; il était grand-prêtre, mais cela ne prouve rien.
Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hécatombe le
jour où il découvrit le carré de l'hypothénuse. Démocrite, voyant son
agonie coïncider avec des jours fériés, se faisait approcher un pain
chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les fêtes de Cérès.
Socrate n'osait pas mourir sans sacrifier un coq à Esculape.
Toute cette chimère est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde,
en heurtant un de ces dieux, d'en fâcher plusieurs. Il y a des parentés
dans ce cauchemar; ces monstres vivent en famille dans ces ténèbres. Les
gorgones sont tantes de Polyphème et soeurs du serpent des Hespérides.
Et que de sens mystérieux à ces allégories! Ce mot, nymphe, vient-il du
grec _lymphè_, eau, ou du phénicien _néphas_, âme? Le mystère est
contagieux. On s'y englue, on s'y enlise. Qui l'étudie s'y amalgame. Les
philosophes en viennent à participer de la vie mythologique. Hercule
ordonne en songe aux rois de Sparte de croire Phérécyde. Pythagore,
s'étant un jour déshabillé par hasard devant ses trois cents disciples
qui gouvernaient avec lui les Italiotes, tous voient qu'il a une cuisse
d'or. Une autre fois, comme il traverse le fleuve Nessus, le fleuve
l'appelle à haute voix par son nom: Pythagore! Cratès l'Ouvreur de
portes met un doigt sur sa bouche chaque fois qu'il aperçoit un trou
dans la terre, fût-ce le trou d'un ver, et à qui l'interroge, il dit:
_Ils sont là!_ Pausanias, en sortant de l'antre de Trophonius, a l'air
d'un homme ivre. On n'ose pas, seul dans un lieu désert, parler à voix
haute de peur que quelqu'un ne vous réponde. Toute chose est effrayante
à cause de la présence possible d'un dieu. L'horreur panique est telle
qu'on prend la fuite dans les bois.
On le voit, derrière la mythologie, lieu commun des rhétoriques de
Demoustier et de Chompré, il y en a une autre, à peu près inédite. Elle
est çà et là, dans Apulée, dans Strabon, dans Aulu-Gelle, dans
Philostrate, dans Longus, dans Hésychius, dans le _Lexicon Græcum
Iliadis et Odysseæ_, d'Apollonius d'Alexandrie, dans la _Théogonie_ et
le _Bouclier d'Hercule_ d'Hésiode, dans Étienne de Bysance, tout mutilé
qu'il est, même dans Suidas, lu d'une certaine façon, enfin dans
Lactance, qui en réfutant le paganisme le raconte, l'explique et
l'approfondit. Nous venons de soulever un peu ce rideau des fables.
Toute cette fantasmagorie du polythéisme, étudiée aux origines mêmes,
reprend sa figure réelle. Ces dieux si connus et si usés semblent
autres. Ainsi, c'est dans Lactance seulement que la Circé vulgaire des
opéras et des cantates devient cette étrange magicienne des marins,
Marica, femme de Faune. Ainsi, tout le monde connaît les Teleboes, ces
peuples qui occupèrent ce guerroyeur malavisé d'Amphitryon pendant que
Jupiter faisait chez lui Hercule, et qui plus tard colonisèrent Caprée
destinée à Tibère; mais pour avoir quelque idée du demi-dieu Taphius,
qui donna son nom à leur île Taphos, et de sa mère Hippothoë, concubine
de Neptune, il faut lire le scholiaste d'Apollonius. Ainsi, la hache
proverbiale de Ténedos consacrée dans le temple de Delphes et insigne
bizarre d'Apollon, ne s'explique que dans Suidas par les écrevisses du
ruisseau Asserina dont l'écaille était en fer de hache. Ainsi encore, si
l'on poursuit les déesses jusque dans les _Alexipharmaques_ de Nicandre,
une Vénus assez inattendue se révèle. Vénus, là, se dispute avec le lys;
cette querelle entre deux blancheurs finit mal, et c'est Vénus qui,
jalouse, met au beau milieu du lys ce qu'on y voit encore, et ce que
Nicolas Richelet appelle «la vergogne d'un âne.» _Virgam asini._ Une
vague esquisse de Titania et de Bottom semble apparaître ici.