II

Ce promontoire du songe, dont nous montrons l'ombre projetée sur

l'esprit humain, l'Olympe antique l'avait fait presque visible. Dans

l'Olympe, la cime du rêve apparaît. La chimère propre à la pensée de

l'homme n'a jamais été plastique à ce point. Le songe mythologique est

presque palpable par la détermination de la forme.

L'empreinte laissée par l'Olympe au cerveau humain est telle,

qu'aujourd'hui encore, après deux mille ans d'empiétement chrétien sur

les imaginations, nous avons, grâce à l'utile éducation classique

grecque et latine, peu d'effort à faire pour apercevoir distinctement au

fond du ciel l'éternelle montagne ayant à son sommet la fête de la

toute-puissance. Là sourient en plein azur les douze passions de

l'homme, déesses.

Un excès de fréquentation de la mythologie en a fait la surface banale;

toutefois, pour peu que l'on creuse, le grand sens énigmatique se

révèle. La foule s'amuse tant de la fable qu'il n'y a plus de place dans

son attention pour le mythe; mais ce mythe multiple n'en est pas moins

une puissante création de la sagacité humaine, et quiconque a médité sur

l'unité intime des religions prendra toujours fort au sérieux ce

symbolisme payen auquel ont travaillé, selon le compte d'Hermodore dans

ses _Disciplines_, tous les mages d'Asie pendant cinq mille ans, et plus

tard tous les penseurs grecs depuis Eumolpe, père de Musée, jusqu'à

Posidonius, maître de Cicéron.

Les fictions sont des couvertures de faits. L'allégorie extravague,

attentivement écoutée par la logique. La mythologie, insensée et

délirante en apparence, est un récipient de réalité. Histoire,

géographie, géométrie, mathématique, nautique, astronomie, physique,

morale, tout est dans ce réservoir, et toute cette science est visible à

travers l'eau trouble des fables. Rien n'est admirable, je dirais

presque, rien n'est pathétique, comme de voir de cette Source où fume et

bruit le bouillonnement des rêves, sortir ces deux grands courants de

raison humaine, la philosophie ionienne, la philosophie italique; Thalès

aboutissant à Théophraste, Pythagore aboutissant à Épicure.

Le christianisme est plus humain dans un sens, et moins dans l'autre,

que le paganisme. Le mérite du christianisme, c'est d'être humain du

beau côté. Le paganisme ne choisit pas; il s'approprie étroitement à

l'humanité, à l'humanité toute, et telle qu'elle est. C'est là la

qualité et le défaut du symbolisme payen. Grattez le dieu, vous trouvez

l'homme.

Quoi qu'il en soit, pour qui étudie curieusement la mythologie

polythéiste dans les poëtes et les philosophes, il y a la sensation

d'une découverte; cette chose réputée banale reprend vie et fraîcheur;

l'approfondissement la renouvelle. Le sens religieux est partout

saisissant, le détail légendaire est souvent imprévu.

Nous avons perdu la familiarité de tous ces dieux-là. Mais on peut se

rendre compte par la pensée de ce qu'était la superposition de la

théogonie payenne à la civilisation antique. Une lumière étrange tombait

de l'Olympe sur l'homme, sur la bête, sur l'arbre, sur la chose, sur la

vie, sur la destinée. Cette apothéose était au-dessus de toutes les

têtes. Elle était ravissante et inquiétante, jetant parfois un rayon

tragique.

Soyez payen et tâchez de vivre tranquille; impossible. L'ubiquité divine

vous harcèle. Elle accable le panthéiste par l'immanence; elle obsède le

polythéiste par l'apparition et la disparition. Elle se masque, se

démasque, se remasque; c'est une perpétuelle poursuite à faire, et rien

n'est troublant comme ce va-et-vient imperturbable du surnaturel dans la

nature. Pour le payen, Dieu est fourmillement. Toute sa religion est

protée.

Le payen vit haletant. Qu'est ceci? c'est une prairie; non, c'est une

napée. Qu'est ceci? c'est une colline; non, c'est une oréade. Qu'est

ceci? c'est une pierre; non, c'est le dieu Lapis qui peut vous changer

en tortue ou en crapaud. Qu'est ceci? c'est un arbre; non, c'est Priape.

Qu'est ceci? c'est de l'eau; non, c'est une femme. Prenez garde à l'eau.

Elle est perfide comme Vénus. L'océan a la néréide et l'étang a la

limniade. Si vous naviguez, Poséidon vous guette; méfiez-vous du

Brise-Vaisseaux. Egéon est sous l'écume. Redoutez de rencontrer les sept

îles Vulcaines; vous ne sortiriez pas de leurs détroits. Vous n'auriez

d'autre ressource que de vous couper la main droite pour Mulciber et la

main gauche pour Tardipes, qui sont le même dieu, Vulcain. Ce boiteux

vous veut manchot. Évitez aussi les îles Echinades; c'est là que Neptune

Ypéus cache les filles qu'il enlève, et il n'aime point les curieux.

Vous devinerez la bonne route et, chemin faisant, le sens des présages

qu'on rencontre si, par aventure, vous avez dans votre équipage un

matelot telmessien, car à Telmesse tout le monde naît devin.

Un port s'ouvre, n'y entrez point, la tempête vaut mieux; il est gardé

par le dieu Palémon qui tient une clef dans sa main droite. Attention:

je crois que ce paquet d'algues à vau-l'eau est un Glaucus; les Glaucus

sont trois, et fort méchants. Faites un sacrifice à Elpis, la déesse

Espérance, et aux Muses couronnées des ailes hideuses arrachées aux

sirènes; craignez les érynnides, soeurs aînées des euménides; et le soir

ne vous endormez pas dans votre hamac fait d'une voile sans avoir adoré

les sept étoiles, couronne de Clotho, la parque qui file, moins mauvaise

que Lachesis qui tourne et qu'Atropos qui coupe. Tremblez d'apercevoir à

travers la brume marine le feu de Lyncée sur la tour de Lyrcos et le feu

d'Hypermnestre sur la tour de Larissa. Les phares sont des spectres. Ne

touchez pas à cette outre; elle contient peut-être un géant. Une outre

crevée donne passage à un ouragan. Surtout ne confondez pas Téthys avec

Thétis, vous seriez perdu. Ne vous brouillez pas avec l'aurore, mère des

Vents. Tâchez d'être en bons termes avec Busiris, dieu des pirates et

roi d'Espagne. Il est utile aussi quelquefois d'invoquer Eudémonia, la

déesse de Lucullus. Si Démogorgon, le vieillard du centre de la terre,

est pris d'un accès de toux, cela fera sauter les flots, et vous pourrez

bien naufrager. Brûlez de la rognure d'ongles en l'honneur des deux

soeurs farouches Pephredo et Enyo qui vinrent au monde avec des cheveux

blancs. L'une est la lame, l'autre est la houle. Je ne parle pas des

syrtes, des acrocéraunes, des écueils, des dogues aboyant sous l'onde.

Autant de vagues, autant de gueules. Chantez un hymne à Bonus Eventus,

le mari de l'Eau, et à Rubigus, le mari de Flore. Bonus Eventus

obtiendra peut-être de l'Eau qu'elle vous lâche et Rubigus obtiendra de

Flore qu'elle vous reçoive. Flore c'est la terre. Si la terre est de

bonne humeur, si la Nuit ne lui a pas trop durement écrasé sa torche sur

la tête, si vous lui faites une libation avec une pleine jarre de ces

bons vins du mont Tmolus, si vous êtes assez riche pour avoir dans votre

navire une statue de Jupiter et une statue d'Esculape, toutes deux en or

et en ivoire, et celle d'Esculape plus petite de moitié que celle de

Jupiter, si vous êtes dévot à la Gorgone et prêt à baiser son bras de

chair pour éviter sa main d'airain, si toute votre vie vous avez

timidement salué, en passant, les autels dédiés aux dieux d'en haut et

les fosses dédiées aux dieux d'en bas, si enfin vous n'avez jamais

insulté les junons des femmes, vous avez chance de débarquer. Vous êtes

à terre.

Bon. Une question: avez-vous, en abordant le rivage, pensé aux six

couples des dieux Consentes? Non? je vous plains. Le mouchard Ascalaphe

vous aura probablement dénoncé. Cérès sera furieuse. Elle ameutera les

Atlantes contre vous. Attendez-vous à des malheurs. Vous allez entendre

bourdonner à vos oreilles Mellona, la déesse abeille. C'est fait. Elle

vous a piqué. Furoncle. Ménédème en est mort. Bubona, la déesse

bouvière, vous donnera quelque coup de corne. Le dieu Domiducas refusera

de vous ramener chez vous; le dieu Jugatinus vous fera cocu. Tirez-vous

d'affaire comme vous pourrez, saluez à haute voix Ops, Idea,

Bérecynthia, Dindymène, Vesta Prisca et Vesta Tellus, offrez de la

marjolaine et un voile de pourpre jaune à Hymenéus, battez du tambour en

l'honneur des dix Dactyles; vous pouvez être un peu rassuré maintenant.

Cependant ne vous asseyez pas sur cette herbe; elle vous ferait poisson.

Vous avez une captive avec vous, alors abstenez-vous de ce temple, c'est

le temple de Leucothoë; il est fermé aux femmes esclaves; abstenez-vous

aussi de celui-ci et passez vite, c'est un temple Opertum, les hommes

n'y entrent point. Détournez-vous de ce taillis, il est sacré, il y a là

des Ménades, vous pourriez être mordu par leur lynx. Ayez peur de ces

feuilles où il y a de la clarté, c'est le corymbe de Dionée. Tiens,

votre cheval rue et vous renverse à terre, je le crois bien, et c'est

tout simple, vous avez oublié que Neptune s'appelle Hippius, et vous

n'avez jeté aucune touffe de poil dans la mer. Que cette leçon vous

profite. Pressez la mamelle de la première nourrice que vous

rencontrerez et faites-en tomber une goutte de lait en l'honneur de

chaque ville où il est né un dieu. Car les dieux sont d'un pays. Priape

est de Lampsaque, Saron est de Corinthe, Protée est de Tentyris en

Égypte; vous savez, pour peu que vous ayez lu Pindare, que Silène est de

Malée, et, pour peu que vous ayez lu Hérodote, vous n'ignorez pas que

Neptune est Libyen. A propos, avant de partir pour ce voyage, avez-vous

confié votre patrimoine au Jupiter Horius de l'Hellade et au Jupiter

Terminalis du Latium? c'est que vous pourriez bien ne plus retrouver

votre champ. Mercure a si bien volé au roi Othréus la montagne Phrygos

qu'on n'a jamais pu remettre la main dessus. Il y avait quatre

Anticyres; il n'y en a plus que trois; Mercure en a dérobé une. Et la

conséquence de cela, c'est qu'on ne peut plus guérir qu'une folie sur

quatre. C'est Mercure qui a escamoté le grand chemin qui menait à

Testudopolis, si bien qu'on ne retrouve plus cette ville. Marchez avec

prudence. Que rencontrez-vous là? un paysan qui fume sa terre et un

paysan qui moud son blé. Point. Ce sont deux génies. L'un est Pilumnus,

dieu du sillon, et l'autre est Picumnus, dieu de la meule. Tenez-vous

sur vos gardes, la déesse Anna Perinna est debout derrière ces pâtres

qui purifient leurs troupeaux avec de la fumée de soufre. Vénérez ce tas

de fumier, c'est peut-être Saturne. Saturne se nomme Sterculius.

Votre chien jappe; vous voici devant votre maison. La porte est fermée.

Avez-vous la clef? Espérons que la gâche et le pêne n'ont pas été

brouillés par la hargneuse cousine d'Apollon, Clathra, la déesse

serrurière des étrusques. La clef joue, la porte tourne; à merveille,

entrez. N'embrassez personne, courez d'abord au pénate. En a-t-on eu

bien soin? Il faut qu'il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il

aime l'ombre, mais abhorre la poussière. Lui a-t-on bien pendu au cou la

bulla du petit enfant? C'est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux

plus qu'à votre père. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la

maison et le dieu mane dans le sépulcre. Malheur à qui néglige ces deux

amis! ils deviennent ennemis. Craignez les Superi, redoutez les Inferi.

Ayez présent à l'esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave.

_Dis_, _Adès_, _Orcus_, _Februus_; quatre noms inquiétants. Le lieu

inférieur est entr'ouvert sous tous les pas de l'homme. Là est

l'horreur. Caron signifie Colère. Il y a, dans cette obscurité,

l'Achéron, c'est-à-dire l'angoisse, le Cocyte, c'est-à-dire la larme, le

Styx, c'est-à-dire le silence, le Léthé, c'est-à-dire l'oubli. Les

olympiens sont sévères. Aristandre de Telmesse a visité l'enfer et y a

vu l'âme d'Hésiode liée à un poteau de bronze et grinçant des dents, et

l'âme d'Homère pendue à un arbre. Homère et Hésiode sont là pour avoir

dit trop de choses des dieux. Le cinquième des sept Xénophons, l'auteur

du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l'enfer; il a constaté

les supplices infligés aux hommes qui n'ont pas rempli le devoir viril

vis-à-vis des femmes, et ce récit a rendu ce philosophe respectable chez

les Crotoniates.

Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence,

elle a bien suivi les recommandations du pénate, qui sont:--«Ne nettoyez

pas votre chaise avec de l'huile.--N'ayez point d'image gravée sur votre

anneau.--Ne vous asseyez pas sur le boisseau.--Enfouissez les traces de

la marmite dans les cendres.--Ayez toujours vos couvertures

pliées.--Gardez-vous de lâcher de l'eau le visage tourné vers le

soleil.»--A cette heure, saluez votre voisin; il faut le ménager, il a

peut-être un lare plus puissant que le vôtre. Les démons attachés à

chaque homme sont de force inégale; le génie d'Antoine craignait celui

d'Auguste. En parlant à ce voisin, efforcez-vous de pénétrer sa pensée,

et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tâche de faire une fenêtre au

coeur de l'homme. Faites votre promenade ensuite. Ah! les hamadryades

sont à considérer. Préoccupez-vous de Lucas, dieu des branchages; c'est

une personne étrange et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux

voleurs; n'y allez pas sans vous recommander à la nymphe Nicéa, amie de

Bacchus, et à la nymphe Yptimé, maîtresse de Mercure. Qu'Yptimé ou Nicéa

ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter; et, quant à Écho,

ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces

précautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le

soir, en rentrant chez vous, évitez le marais d'à côté, et n'écoutez pas

les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet âne est dieu.

Cet à-peu-près donne quelque idée de la vie fort essoufflée du payen. Le

polythéisme, c'est le rêve éveillé poursuivant l'homme.

Croyait-on donc à tout cela? Sans nul doute. Onomacrite fut chassé

d'Athènes pour avoir été surpris comme il employait les incantations de

Musée à tâcher de faire engloutir par la mer les îles voisines de

Lemnos. Il se réfugia en Perse et se vengea de son expulsion en

déchaînant Xercès sur la Grèce. De là l'attaque de l'Asie à l'Europe.

Ainsi, c'est de la foi aux chimères qu'est venue cette vaste catastrophe

où la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l'enchaînement,

sans ce traître fou, Onomacrite, vous n'auriez pas ce héros, Léonidas.

Ah! ces chimères, vous n'y croyez pas! Savez-vous qui s'étonne de votre

étonnement? c'est Horace.

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,

Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides?

Et Virgile ajoute: _Non temnere divos_.

Les grands olympiens, suppliés à propos, venaient volontiers en aide aux

petits peuples; ces forts secouraient ces faibles; c'est grâce à

Belus-Apollon que les éthiopiens battirent Cambyse, et c'est grâce à

Mégalé, qui n'est autre que Junon, que les Massagètes battirent Cyrus.

Toutefois les dieux haïssent d'être importunés. «Il est dangereux, dit

Hérodote, de souhaiter beaucoup de choses.» On est pour ou contre ces

dieux, mais on les affirme. Personne n'en doute. Eschyle est ennemi de

Jupiter par dévotion à Saturne. Ce même Eschyle ne parle pas sans

anxiété des trois Phorcydes, lesquelles n'ont qu'un seul oeil et qu'une

seule dent, dont elles se servent l'une après l'autre. Le magicien

Aceratos épouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucéphale par

Pégase, cheval qui désarçonne les bellérophons, et qui d'une ruade va

aux astres, seule écurie digne de lui. Tout voyageur prudent qui

traverse la Libye se botte très haut de peur des serpents, et se met son

manteau sur la tête à cause des gouttes de sang qui tombent de la tête

coupée de Méduse, laquelle va et vient dans ce ciel. _De terra anguis,

de coelo sanguis._ Euryloque, ce philosophe si colère qu'il poursuivait

son cuisinier dans la rue, une broche fumante et chargée de viandes à la

main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu'il était, priait le

dieu Orphée Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon

lui-même, au dire de Stobée et de Sextus Empiricus, croyait fort à tous

ces dieux-là; il était grand-prêtre, mais cela ne prouve rien.

Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hécatombe le

jour où il découvrit le carré de l'hypothénuse. Démocrite, voyant son

agonie coïncider avec des jours fériés, se faisait approcher un pain

chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les fêtes de Cérès.

Socrate n'osait pas mourir sans sacrifier un coq à Esculape.

Toute cette chimère est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde,

en heurtant un de ces dieux, d'en fâcher plusieurs. Il y a des parentés

dans ce cauchemar; ces monstres vivent en famille dans ces ténèbres. Les

gorgones sont tantes de Polyphème et soeurs du serpent des Hespérides.

Et que de sens mystérieux à ces allégories! Ce mot, nymphe, vient-il du

grec _lymphè_, eau, ou du phénicien _néphas_, âme? Le mystère est

contagieux. On s'y englue, on s'y enlise. Qui l'étudie s'y amalgame. Les

philosophes en viennent à participer de la vie mythologique. Hercule

ordonne en songe aux rois de Sparte de croire Phérécyde. Pythagore,

s'étant un jour déshabillé par hasard devant ses trois cents disciples

qui gouvernaient avec lui les Italiotes, tous voient qu'il a une cuisse

d'or. Une autre fois, comme il traverse le fleuve Nessus, le fleuve

l'appelle à haute voix par son nom: Pythagore! Cratès l'Ouvreur de

portes met un doigt sur sa bouche chaque fois qu'il aperçoit un trou

dans la terre, fût-ce le trou d'un ver, et à qui l'interroge, il dit:

_Ils sont là!_ Pausanias, en sortant de l'antre de Trophonius, a l'air

d'un homme ivre. On n'ose pas, seul dans un lieu désert, parler à voix

haute de peur que quelqu'un ne vous réponde. Toute chose est effrayante

à cause de la présence possible d'un dieu. L'horreur panique est telle

qu'on prend la fuite dans les bois.

On le voit, derrière la mythologie, lieu commun des rhétoriques de

Demoustier et de Chompré, il y en a une autre, à peu près inédite. Elle

est çà et là, dans Apulée, dans Strabon, dans Aulu-Gelle, dans

Philostrate, dans Longus, dans Hésychius, dans le _Lexicon Græcum

Iliadis et Odysseæ_, d'Apollonius d'Alexandrie, dans la _Théogonie_ et

le _Bouclier d'Hercule_ d'Hésiode, dans Étienne de Bysance, tout mutilé

qu'il est, même dans Suidas, lu d'une certaine façon, enfin dans

Lactance, qui en réfutant le paganisme le raconte, l'explique et

l'approfondit. Nous venons de soulever un peu ce rideau des fables.

Toute cette fantasmagorie du polythéisme, étudiée aux origines mêmes,

reprend sa figure réelle. Ces dieux si connus et si usés semblent

autres. Ainsi, c'est dans Lactance seulement que la Circé vulgaire des

opéras et des cantates devient cette étrange magicienne des marins,

Marica, femme de Faune. Ainsi, tout le monde connaît les Teleboes, ces

peuples qui occupèrent ce guerroyeur malavisé d'Amphitryon pendant que

Jupiter faisait chez lui Hercule, et qui plus tard colonisèrent Caprée

destinée à Tibère; mais pour avoir quelque idée du demi-dieu Taphius,

qui donna son nom à leur île Taphos, et de sa mère Hippothoë, concubine

de Neptune, il faut lire le scholiaste d'Apollonius. Ainsi, la hache

proverbiale de Ténedos consacrée dans le temple de Delphes et insigne

bizarre d'Apollon, ne s'explique que dans Suidas par les écrevisses du

ruisseau Asserina dont l'écaille était en fer de hache. Ainsi encore, si

l'on poursuit les déesses jusque dans les _Alexipharmaques_ de Nicandre,

une Vénus assez inattendue se révèle. Vénus, là, se dispute avec le lys;

cette querelle entre deux blancheurs finit mal, et c'est Vénus qui,

jalouse, met au beau milieu du lys ce qu'on y voit encore, et ce que

Nicolas Richelet appelle «la vergogne d'un âne.» _Virgam asini._ Une

vague esquisse de Titania et de Bottom semble apparaître ici.

Post-scriptum de ma vie · 第 30 / 49 题