La Providence s'écrit souvent en toutes lettres dans la destinée des
grands hommes.
*
Génie: le surhumain de l'homme.
*
Les grands poëtes et les grands philosophes ont, comme les esprits
vulgaires, leurs parties confuses, douteuses, et en apparence
inexplicables. Seulement, chez les esprits médiocres, les parties vagues
ne sont en effet que brume, ombre et obscurité, tandis que, chez les
grands penseurs, ce sont des amas de choses resplendissantes et sublimes
trop lointaines et trop entassées. C'est la différence d'une nuée à une
nébuleuse.
*
Ronces, épines, pierres, cailloux, escarpements, fondrières,
inconvénients et conditions des grandes renommées.
Ce qui ferait la laideur d'un jardin fait la beauté d'une montagne.
*
Qui a le génie a tous les talents. Pour savoir faire quelque chose, il
faut savoir faire tout. Les qualités sont l'envers l'une de l'autre: la
grâce est l'autre côté de la force; l'ombre est le côté opposé de la
lumière.
Pas de génie s'il n'a les deux pôles; on n'est sphère qu'à cette
condition; on n'est astre que si l'on est sphère.
*
Un grand artiste, c'est un grand homme dans un grand enfant.
*
Les petitesses d'un grand homme paraissent plus petites par leur
disproportion avec le reste.
*
Donner de l'ombrage. Mot qui s'applique également aux grands arbres et
aux grands hommes.
*
Qui gloire a guerre a.
*
La haine, en tourmentant les grands hommes, fait la même chose que le
vent qui tourmente les drapeaux, elle les déploie.
*
Conditions du génie: attaquable, inexpugnable.
*
Les hommes de génie n'ont jamais que le lendemain, mais ils l'ont
toujours.
Perdre la partie et gagner la revanche, en d'autres termes, avoir tort
le premier jour et raison le second, voilà l'histoire de tous les grands
apporteurs de vérité.
*
Il arrive souvent que les hommes de génie ont, en dehors des religions
formulées, une religion à eux, laquelle même semble parfois la négation
des autres.
Les grands esprits, comme les mondes, paraissent se soutenir et se
mouvoir dans le vide; mais en réalité ils subissent, selon des courbes
immenses, selon les données mêmes de l'infini, une loi de gravitation
mystérieuse autour du centre des centres. C'est même sur ces
majestueuses exceptions, soleils et génies, qu'on peut étudier à nu la
grande loi d'équilibre universel qui régit aussi bien le monde moral que
le monde physique.
*
Un puits profond réfléchissait les cieux constellés et les splendeurs de
l'espace infini. Un enfant passe, se penche et jette une pierre dans le
puits. Cette pierre brise le miroir et y efface les étoiles.
Tel est le penseur. Il lui suffit du souci le plus vulgaire de la vie,
ramassé à terre et jeté dans son esprit par le premier passant venu,
pour le troubler dans la contemplation des choses éternelles. Mais ce
trouble n'est que d'un moment, la pierre tombe au fond du puits, le
souci tombe au fond de l'âme, et le mystérieux miroir se remet à
refléter le ciel.
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La France et le monde viennent d'avoir, sans compter le dix-neuvième
siècle, trois cycles successifs de lumière, et quant à moi, je n'ai
jamais accepté cette appellation de «grand siècle» donnée au moindre des
trois.
*
Luther, après avoir sapé à sa base la grande unité catholique, essaya
vainement de fonder à son tour et de laisser après lui une unité
religieuse.
Calvin règne à Genève, Zwingle à Zurich dans les montagnes de l'Albis,
le frère Martin à Marbourg, Bucer à Strasbourg, Acolampade au pied du
Hauenstein de Bâle, Mélanchton à l'université de Wittenberg.
Ce phénomène, au reste, se reproduit, presque avec les mêmes
circonstances, dans l'histoire de toutes les philosophies et de toutes
les religions. Il vient un moment où la pensée mère, l'auguste pièce
d'or marquée à la royale face du maître, disparaît. Un tas de petites
idées de cuivre ou de plomb, frappées à l'effigie d'une foule de petits
hommes, se mettent à circuler parmi la multitude. On avait une
philosophie, on a des systèmes; on avait un sequin d'or, on a de la
monnaie.
Est-ce un bien? Est-ce un mal? Faut-il nous plaindre de ce que le faux
se mêle ainsi fatalement toujours au vrai dans une certaine proportion?
Le mensonge est-il nécessaire à la vérité, pour le rendre propre aux
usages humains, comme l'alliage au métal?
Je pose ces questions. Les résolve qui pourra.
*
Trois est le nombre parfait.
L'unité est au nombre trois ce que le diamètre est au cercle. Trois est
parmi les nombres ce que le cercle est parmi les figures.
Le nombre trois est le seul qui ait un centre. Les autres nombres sont
des ellipses et ont deux foyers.
De cette perfection du nombre trois naît la curieuse loi que voici,
applicable au seul nombre trois:--Additionnez les chiffres composant un
multiple quelconque du nombre trois, le total sera toujours divisible
par trois.
*
La force des peuples barbares tient à leur jeunesse et disparaît avec
elle.
La force des peuples civilisés tient à leur intelligence, et se
développe avec elle.
Il n'y a pas d'exemple d'un peuple barbare à la fois vieux et puissant.
Il se civilise ou il meurt.
Dans le premier cas, il est la Russie; dans le second cas, il est la
Turquie.
*
On gâte l'Orient. Il n'y a plus de Grand-Turc. Le sérail est en acajou.
L'idéal des pachas est de ressembler à nos caporaux. Le mufti s'écourte
et devient bonasse. Abd-el-Kader, qui écrivait comme Job, écrit comme
Prudhomme. La pelisse fait place au paletot. Alger va avoir une rue de
Rivoli, Delhi a un Strand; l'Afrique se francise, l'Inde s'anglaise.
Vous verrez que, de proche en proche, sous prétexte de civilisation,
l'Europe finira par casser la Chine.
*
Une république comme les États-Unis d'Amérique, faite d'un seul
principe, accepte avec calme les luttes et les chocs de la pensée sous
toutes ses formes les plus grandioses et les plus farouches. Toutes les
libertés de l'esprit humain peuvent sans péril y faire leurs bonds
formidables. Les taureaux sont vastes, les éléphants sont énormes, les
lions sont gigantesques, mais le cirque est de granit.
*
John Brown.
Le despotisme qui tue un libérateur, se défend; la liberté qui tue un
libérateur, se suicide.
*
Ce siècle accomplit l'office de cantonnier pour les sociétés futures.
Nous faisons la route, d'autres feront le voyage.
*
Nous voyons le temps passé au télescope et le temps présent au
microscope. De là les énormités apparentes du temps présent.
*
1850.
Dans ce temps où l'on ne fait que changer d'abîme, voici toute ma
politique: je m'attelle en avant dans les montées et en arrière dans les
descentes.
Cela fait dire aux esprits superficiels que je varie.
*
1850.
Le penseur militant ne doit pas plus s'ébahir d'être tour à tour
populaire et impopulaire que le marin d'être tour à tour sec et mouillé.
Avoir le vrai pour étoile, le droit pour boussole, faire le voyage,
sauver le vaisseau, entrer au port, arriver au but, voilà l'unique
question.
*
1850.
J'aime être populaire, c'est le bonheur; mais je veux être utile, c'est
le devoir.
Inutile et populaire ou impopulaire et utile? mon choix serait vite
fait. Souffre, mais sers.
*
1852.
Je n'écris que d'une main, mais je combats des deux.
*
1860.
L'exil commence par être un pêle-mêle et finit par être un choix. Qui y
reste est meilleur. L'exil tamise.
*
Guernesey. 1861.
Quand j'étais pair de France sous la monarchie ou représentant du peuple
sous la république, si quelqu'un m'eût prédit qu'un jour viendrait, où,
moi Victor Hugo, je serais frappé par un statut de la chambre étoilée du
temps de Charles Ier, et qu'un autre jour viendrait où je paierais,
comme tenancier féodal, le droit de poulage à la reine d'Angleterre,
j'eusse souri de ces rêves. Ces rêves sont arrivés. L'impossible n'est
pas. Les petites comme les grandes destinées doivent s'attendre à tout.
Prévoyez l'imprévu.
*
1862.
Les révolutions comme les volcans ont leurs journées de flamme et leurs
années de fumée.
Nous sommes maintenant dans la fumée.
*
1862.
Oh! ces hommes de tous les régimes, de toutes les intrigues, de toutes
les servitudes, de tous les despotismes! Ils ont une tache, ces hommes,
partout où la patrie a une cicatrice!
*
1863.
_Gaudet equis canibusque._ Horace le disait il y a deux mille ans, de
tout temps la jeunesse a aimé les chevaux. Seulement la façon a changé.
Nos pères, les jeunes gens d'autrefois, aimaient les chevaux comme des
chevaliers. Les jeunes gens d'aujourd'hui aiment les chevaux comme des
palefreniers.
*
1869.
Le despotisme est un crime long.
_Promontorium Somnii_
I
Ce promontoire du Songe! il est dans Shakespeare. Il est dans tous les
grands poëtes.
Dans le monde mystérieux de l'art, il y a la cime du rêve. A cette cime
du rêve est appuyée l'échelle de Jacob. Jacob couché au pied de
l'échelle, c'est le poëte, ce dormeur qui a les yeux de l'âme ouverts.
En haut, ce firmament, c'est l'idéal. Les formes blanches ou
ténébreuses, ailées ou comme enlevées par une étoile qu'elles ont au
front, qui gravissent l'échelle, ce sont les propres créations du poëte
qu'il voit dans la pénombre de son cerveau faisant leur ascension vers
la lumière.
Cette cime du rêve est un des sommets qui dominent l'horizon de l'art.
Toute une poésie singulière et spéciale en découle. D'un côté le
fantastique; de l'autre le fantasque, qui n'est autre chose que le
fantastique riant. C'est de cette cime que s'envolent les océanides
d'Eschyle, les chérubins de Jérémie, les ménades d'Horace, les larves de
Dante, les andryades de Cervantes, les démons de Milton et les matassins
de Molière.
Ce promontoire du Songe quelquefois submerge de son ombre tout un génie,
Apulée jadis, Hoffmann de nos jours. Il emplit une oeuvre entière, et
alors cela est redoutable, c'est l'Apocalypse. Les vertiges habitent
cette hauteur. Elle a un précipice, la folie. Un des versants est
farouche, l'autre est radieux. Sur l'un est Jean de Patmos, sur l'autre
Rabelais. Car il y a la tragédie rêve et il y a la comédie songe.
Melpomène, aux sourcils rapprochés, a beau pleurer et rugir sur les
rois; Thalie, grâce autant que muse, a beau bafouer le peuple; elles ont
beau, l'une et l'autre, sembler humaines et être humaines: la clarté du
surhumain apparaît dans les yeux stellaires de ces deux masques.
De là dans la poésie une sorte de monde à part. C'est le monde qui n'est
pas et qui est. Niez donc la réalité de Caliban. Contestez donc
l'existence du petit Poucet. Tâchez donc, à moins que vous ne soyez
Boileau en personne, le vrai Boileau, Nicolas, fils de Gilles, tâchez
donc de ne pas vous intéresser à l'_Homme sans ombre_. Dites à Titania:
Tu n'es pas! Si vous lui donnez ce soufflet, elle vous le rendra. Car
c'est vous, bourgeois, qui n'êtes pas.
Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rêve est sous
le crâne de tout poëte comme la montagne sous le ciel. C'est un vague
royaume plein du mouvement inexprimable de la chimère. Là on vit de la
vie étrange de la nuée. Il y a dans tout de l'errant et du flottant. La
forme dénouée ondule mêlée à l'idée. L'âme est presque chair, le corps
est presque esprit. On pousse la réalité jusqu'à dire, le cas échéant,
le mot de Cambronne, et l'on s'y appelle crûment Bottom; un fantôme crie
à l'autre: «Tais-toi, fils de putain!» Et l'on est impalpable au point
de fondre comme Ariel dans le parfum d'une fleur.
C'est l'impossible qui se dresse et qui dit: Présent. L'être commencé
homme s'achève abstraction. Tout à l'heure il avait du sang dans les
veines; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit,
maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage.
Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée.
Tel est ce monde, autant lunaire que terrestre, éclairé d'un crépuscule.
Quant à la quantité de comédie qui peut se mêler au rêve, qui ne l'a
éprouvé? on rit endormi.
L'assoupissement du corps est-il un réveil des facultés inconnues, et
nous met-il en relation avec les êtres doués de ces facultés, lesquels
ne sont point perceptibles à notre organisme quand la bête le complique,
c'est-à-dire quand nous sommes debout, allant et venant en pleine vie
terrestre? Les phénomènes du sommeil mettent-ils la partie invisible de
l'homme en communication avec la partie invisible de la nature? Dans cet
état, les êtres, dits intermédiaires, dialoguent-ils avec nous?
jouent-ils avec nous? jouent-ils de nous? Ce n'est pas ici le lieu
d'aborder ces questions, plus scientifiques que ne le croit l'ignorance
d'une certaine science. Nous nous bornons à dire que ceux qui observent
sur eux-mêmes la surprenante vie du sommeil font beaucoup de remarques.
Le problème de la chair au repos a de tout temps sollicité et tourmenté
les métaphysiciens sérieux. L'assoupissement a des parties
transparentes; une vague étude est possible dans ce nuage, et la fouille
du sommeil tente les chercheurs. C'est une sorte de pêche aux perles
dans l'océan inconnu. Ce qu'on peut extraire du sommeil étudié
préoccupait particulièrement un grave et sagace esprit contemporain,
Jouffroy. Béranger, son ami, riait et lui disait: «Vous voulez saisir
l'insaisissable». En effet, on ne peut rien fixer, et par conséquent
rien affirmer, dans ces mirages obscurs. Mais de certaines apparences
persistantes finissent par se coordonner, et frappent, à travers la
brume de l'assoupissement, l'attention des observateurs du sommeil. Tout
demeure hypothèse, mais pourtant, sans perdre absolument leur caractère
conjectural, quelques faits se condensent. Un de ces faits a on ne sait
quoi de formidable; le voici: il existe une hilarité des ténèbres. Un
rire nocturne flotte. Il y a des spectres gais.
«Le Malin est dans la nuit,» disait la crédulité naïve du moyen âge,
donnant à ce mot «malin» son double sens.
L'art s'empare de cette gaîté sépulcrale. Toute la comédie italienne est
un cauchemar qui éclate de rire. Cassandre, Trivelin, Tartaglia,
Pantalon, Scaramouche, sont des bêtes vaguement incorporées à des
hommes; la guitare de Sganarelle est faite du même bois que la bière du
Commandeur; l'enfer se déguise en farce; Polichinelle, c'est le vice
deux fois difforme, _peccatum bigibbosum_, comme parle le bas latin de
Glaber Radulphus; le spectre blanc coud des manches à son suaire et
devient Pierrot; le démon écaillé, à face noire, devient Arlequin;
l'âme, c'est Colombine.
L'homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est bizarre, il la
danse sans le savoir. C'est à l'heure où il est le plus gai qu'il est le
plus funèbre. Un bal en carnaval, c'est une fête aux fantômes. Le domino
est peu distinct du linceul. Quoi de plus lugubre que le masque, face
morte promenée dans les joies! L'homme rit sous cette mort. La ronde du
sabbat semble s'être abattue à l'Opéra, et l'archet de Musard pourrait
être fait d'un tibia. Nul choix possible entre le masque et la larve.
_Stryga vel masca._ C'est peut-être Rigolboche, c'est peut-être Canidie.
Des brucolaques et des lycanthropes se perdraient dans cette foule. Ces
voiles blancs et noirs traverseraient un cimetière sans le troubler. Un
débardeur tutoie peut-être un vampire. Qui sait si cette cohue obscène
n'a pas, en venant ici, laissé derrière elle des fosses vides? Il n'est
pas bien sûr que ce sergent de ville qui passe ne mène pas un squelette
au poste. Sont-ce des ivrognes? Sont-ce des ombres? Le mardi gras
descend de la Courtille, à moins qu'il ne revienne de Josaphat.
Ce somnambulisme est humain. Une certaine disposition d'esprit,
momentanément ou partiellement déraisonnable, n'est point un fait rare,
ni chez les individus, ni chez les nations.
Il est certain, par exemple, que tout autocrate est dans une situation
cérébrale particulière. Le pouvoir absolu enivre comme le génie, mais il
a cela de redoutable qu'il enivre sans contrepoids. L'homme de génie et
le tyran sont l'un et l'autre pleins d'un démon; ils sont tous deux
souverains; mais, dans l'homme de génie, la raison étant égale à la
puissance, l'esprit reste en équilibre.
Dans le tyran, l'omnipotence étant habituellement accompagnée de la
toute-bêtise, et d'ailleurs purement matérielle, la cervelle misérable
bascule à chaque instant. Alors vous avez de ces spectacles-ci: Louis XV
enseignant le catéchisme aux petites filles du Parc-aux-Cerfs.
Souvent l'état de rêve gagne les hommes graves, les savants, les
théologiens, les remueurs d'in-folios. Je ne sais plus quel bonhomme
docte, savantissime, fort farouche sur toute chose, dont parle Claude
Binet, racontait ses rendez-vous d'amour avec une princesse du sang
royal morte depuis cent cinquante ans. David Parens, oracle de la
Sapience à Heidelberg, rêve qu'un chat lui égratigne le visage, et le
mentionne dans son journal du 26 décembre 1617, avec cette note:
_Somnium sine dubio ominosum_. Et il part de là pour dire: A quoi bon
fortifier Heidelberg? Jurieu croyait avoir de la cavalerie se battant
dans son ventre. Pomponace était devenu chimérique au point de ne
presque plus savoir comment on s'y prend pour dormir, boire, manger et
cracher; il disait lui-même de lui-même: _insomnis et insanus_.
Scioppius n'était évidemment pas sain d'esprit quand, par crainte des
jésuites, il prenait un faux nez à chaque livre qu'il écrivait,
s'appelant successivement Vargas, Sotelo, Hay, Krigsoeder, Denius, A
Fano Sancti Benedicti, Junipère d'Ancône, Grosippe et Grobinius.
Les institutions graves ne sont pas plus exemptes d'insanité que les
hommes graves. L'Église damne les sauterelles. On conserve dans les
pouilles de la cathédrale de Laon un mandement de l'évêque de 1120
contre les charançons. En 1516, l'official de Troyes rend cet arrêt:
«Parties ouïes, faisant droit sur la requeste des habitants de
Villenoxe, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, à
défaut de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées.» Le
Parlement de Paris, faisant pendre une truie sorcière, rêve et
extravague. La Sorbonne, faisant défense et inhibition de guérir les
maladies au quinquina, «écorce scélérate», est complètement folle.
Les multitudes, ainsi que nous venons de l'indiquer, ne sont point
exemptes de ces contagions. Les peuples, même libres, ont leurs tics
comme les despotes ont leurs lubies. Le peuple anglais, en masse,
copiant le noeud de cravate de Brummel, n'est-il pas en état de rêve
tout autant que Charles-Quint montant des pendules, ou Domitien
décapitant des mouches? Est-il un rêve plus absurde que celui d'Origène?
Celui-là, certes, ne semble pas contagieux. Il l'est. La religion des
eunuques volontaires existe. Allez en Russie, vous l'y trouverez. Les
origénistes s'appellent _Skopzi_; ils sont trente mille; et, en
attendant le jour où le feu czar Pierre III, leur messie, viendra mettre
en branle la grosse cloche du Kremlin à Moscou, ils se mutilent
stoïquement, somnambules au point de n'être plus hommes.
Une science tout entière peut tomber en somnambulisme. La médecine est
particulièrement sujette à cet accident. Le moyen âge a été pour elle
une longue éclipse, et l'on pourrait presque dire que jusqu'au
dix-huitième siècle la médecine a rêvé. Le bol d'Arménie, la thériaque,
l'électuaire de Sennert contre les maladies du coeur, forgé de
trente-deux substances, parmi lesquelles l'or, le corail, l'ambre, le
saphir, l'émeraude et la perle, la fameuse poudre panacée faite avec des
nombrils de singes du golfe Persique, tous ces remèdes semblent des
cauchemars. De réalité, point. On damne, de par la Bible, Harvey, le
_circulator_ du sang, comme Galilée, le _circulator_ des planètes.
L'hygiène était formidable. En une seule année, Bouvart, médecin de
Louis XIII, faisait traverser le roi par deux cent quinze médecines et
deux cent douze clystères. Les facultés guerroyaient; le diagnostic
combattait la drogue; saint Côme attaquait saint Luc; les médecins se
déclaraient homériques et les apothicaires bibliques; les premiers se
disaient descendants de Machaon et de Poladire, et les seconds
entendaient remonter jusqu'au prophète qui inventa pour Ezéchias le
cataplasme de figues sèches; Fleurant prenait pour ancêtre Isaïe. Le
tournoi médical pour et contre l'antimoine rendait fous furieux
Renaudot, Guénaut, et Guy-Patin, et Courtaud, champion de Montpellier,
et Guillemeaut, champion de Paris. Cependant mourait qui voulait. Les
malades avaient la fièvre et les médecins le délire.
Quelquefois une époque est maniaque. La Renaissance a donné à l'Europe
pendant trois siècles la folie païenne. Théagène et Chariclée et les
pastorales de Longus créèrent une sorte de civilisation mythologique,
galante et bergère. La Fontaine écrit:
Depuis que la cour d'Amathonte
S'est enfuie à Bois-le-Vicomte...
Apollon gardeur de moutons était le type auquel le cardinal de Richelieu
s'efforçait de ressembler. En France, il y avait une sorte d'Olympe
gaulois. Les dieux rencontraient les druides dans les oseraies fleuries
du Lignon. On poussait la bergerie jusqu'à la bergerade. On n'était plus
en France, mais en Arcadie. On écrivait _le Berger extravagant_.
Ronsard, épris d'une femme de la cour, changeait Estrée en Astrée. Les
tritons et les néréides, Rubens l'atteste, débarquaient Marie de Médicis
à Marseille, et Mercure assistait à son sacre dans l'église de
Saint-Denis. Wolfgang Guillaume, duc de Neubourg, avait bâti un mont Ida
dans son jardin, s'y accroupissait sur un aigle empaillé et faisait
tirer le canon pour se croire Jupiter. Louis XIV se déguisait de bonne
foi en soleil. Le maréchal de Saxe à Chambord avait un régiment de
uhlans exquis et fantasque; habits couleur limace, culottes vertes,
bottes hongroises, turbans à crinières, piques à banderoles, avec une
compagnie colonelle de nègres vêtus de blanc sur des chevaux blancs, et
en queue une batterie de longs canons de cuivre dans des boîtes de sapin
sur de petits chariots, et en tête une musique chinoise; le comte de
Saxe passait la revue de ce régiment joujou, en grand costume de
maréchal-général, et suivi d'une pleine gondole de déesses à peu près
nues, Junons, Minerves, Hébés, Vénus, Flores, etc., qui étaient des
filles entretenues par lui dans son château des Pipes, près Créteil, et
dans sa petite maison de la rue du Battoir. Élisabeth d'Angleterre,
avant eux, avait eu son Parnasse et son Olympe. Cette pédante était
digne d'être payenne. Elle habillait ses femmes en dryades et ses valets
de pied en satyres; à Hampton-Court, elle faisait danser autour d'elle
les Jeux et les Ris, qui étaient ses pages. Elle ne se faisait point
sacrer par Mercure, n'étant pas catholique comme Marie de Médicis, mais
elle ne haïssait pas d'être conduite à sa chambre à coucher par ce dieu
orné du caducée et des talonnières d'ailes. A Norwich, un beau jour, les
aldermen lui servirent sur un plat d'argent un Cupidon qui offrit une
flèche d'or aux cinquante ans de Sa Majesté. Leicester lui donna une
fête à Kenilworth. Il y avait un étang; occasion de mythologie. Laneham
et sir Nicholas Lestrange étaient là et le racontent. Arion sur le dos
d'un dauphin et Triton ayant la figure d'une sirène, sortirent des
roseaux et chantèrent à Élisabeth des vers de Leicester. Tout à coup,
Arion, troublé par la reine ou enroué par l'étang, s'arrêta court,
déchira son habit mythologique et cria: «Je ne suis pas Arion, je suis
l'honnête Henry Goldingham.» Élisabeth, déesse, rit. Elle redevenait
réelle, et femme et reine pour de bon, quand il s'agissait de couper la
tête à Marie Stuart, plus belle qu'elle.
Un écrivain tellement mystérieux qu'il est presque sinistre, positif
cependant et pratique jusqu'à l'horreur, poussant l'obéissance à la
réalité jusqu'à l'acceptation du crime, une sorte de pontife effrayant
du fait accompli, Machiavel, qui le croirait? est, ou semble être, lui
aussi, en proie au rêve. Les lignes qu'on va lire sont de lui:
«Je ne saurois en donner la raison, mais c'est un fait attesté par toute
l'histoire ancienne et moderne que jamais il n'est arrivé de grand
malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait été prédit par
quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres
signes célestes. Il seroit fort à désirer que la cause en fût discutée
par des hommes instruits dans les choses naturelles et surnaturelles,
avantage que je n'ai point. Il peut se faire que, notre atmosphère
étant, comme l'ont cru certains philosophes, habitée par une foule
d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur
nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par
ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes.
Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces annonces
on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires.» (Machiavel,
_Discours sur Tite-Live_, 1, 56.)
Ainsi le machiavélisme se complique de la foi aux présages. Machiavel,
devin, eût rencontré sans rire Machiavel, augure.
Cette tendance de l'homme à verser dans l'impossible et l'imaginaire est
la source du _Credo quia absurdum_. Elle crée dans la religion
l'idolâtrie et dans la poésie la chimère. L'idolâtrie est mauvaise. La
chimère peut être belle.
Tout un art complet, la musique, admirable en Italie et plus admirable
encore en Allemagne, appartient au rêve. La musique est belle en Italie;
en Allemagne, elle est sublime. Cela tient à ce que l'Italie rêve la
volupté et l'Allemagne l'amour. De là le sourire de Cimarosa et le
sanglot immense de Glück. L'Allemagne a cette gloire d'avoir jusqu'ici à
elle seule la suprématie absolue d'un art, toutes les autres nations
étant forcées au partage des autres arts. Le grand poëte n'est pas grec,
car s'il y a Eschyle, il y a Isaïe; il n'est pas hébreu, car s'il y a
Isaïe, il y a Juvénal; il n'est pas latin, car s'il y a Juvénal, il y a
Dante; il n'est pas italien, car s'il y a Dante, il y a Shakespeare; il
n'est pas anglais, car s'il y a Shakespeare, il y a Cervantes; il n'est
pas espagnol, car s'il y a Cervantes, il y a Molière; il n'est pas
français, car s'il y a Molière, il y a tous ceux que nous venons
d'énumérer. Le grand musicien est allemand.
Le grand allemand moderne, ce n'est pas Goethe, c'est Beethoven.
Nous venons de nommer Molière. Si quelque chose pouvait démontrer la
puissance du rêve dans l'art, ce serait de le voir envahir Molière.
Le prophète, le jour où les montagnes se mirent à sauter comme des
béliers, résista à l'effarement du prodige jusqu'à l'instant où il vit
le mont Ararat lui-même entrer en danse. Eh bien, Molière aussi, de même
que tous les autres poëtes, entre en rêve.
Molière est Poquelin, comme Voltaire est Arouet; Molière est le produit
du pilier des Halles, il est élève de Gassendi, il est l'essayeur d'une
traduction de Lucrèce, il est sceptique, il est le critique perpétuel de
son propre enthousiasme; il est Alceste, mais il est Philinte; Molière
est le grand raisonneur qui, heureusement, n'a pas, comme Voltaire,
poussé le raisonnement jusqu'au point où le raisonnement fait évanouir
la comédie; Molière est homme de génie valet de chambre tapissier...
N'importe, ce désillusionné, ce philosophe qui fait le lit d'un roi,
est, à ses heures, chimérique. «La lune, comme dit Othello, vient de
passer trop près de la terre.» C'est fait, Molière est atteint, comme un
simple Shakespeare. Brusquement, tout à coup, Molière est ivre. Il est
ivre de la grande ivresse sombre qui pousse la tragédie à l'abattoir et
la comédie au tréteau. Abattoir sublime; tréteau splendide. Molière,
subitement éperdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et, comme
Horace, il dit: Ohée! _Dicit Horatius: Ohe!_ Ce sage devient fou; et
voilà le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la
parodie, et la caricature, et l'excentrique, et l'excessif; Boileau,
glacé d'horreur, «ne reconnaît plus» Molière; les intermèdes font
irruption, la farce fait éclater la comédie; la bouche du mascaron
Thalie s'ouvre jusqu'aux oreilles et vomit les satyres dansants, les
sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les
procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants,
les turcs bâtonnants, les lutins faisant des sauts périlleux, le muphti
et le dervis, les matamores parlant patois, et l'ours, et Moron sur
l'arbre, et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure
dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrès;
le bourgeois gentilhomme et le malade imaginaire donnent la réplique aux
révérences ironiques, Argan se coiffe d'un pot de chambre idéal, le
latin sorbonesque fait rage, le mamamouchi baragouine, les tiares de
chandelles s'allument, les seringues tourbillonnent, l'apothéose des
apothicaires flamboie; et toute cette folie, ô Molière, ajoute à ta
sagesse!
Si cela arrive à Molière, cela arrivera à tous.
Le poëte est le fils de la Muse; il en est aussi l'enfant. Mais cette
enfance ressemble à celle du Nazaréen au temple. Elle enseigne. Les
docteurs l'écoutent; elle a le doigt levé.
Une signification sérieuse et forte se dégage de ces lupercales de
l'art. C'est le vice accentué, c'est le ridicule barbouillé de lui-même,
c'est la lie au front de l'ivrogne. Le laid devient grotesque. La
grimace souligne la figure. C'est la physionomie poussée au noir. Qui
n'était que poltron est lâche, qui n'était que pédant est idiot, qui
n'était que bête est sot, qui n'était que vil est abject. Toute une
philosophie sort de la bouffonnerie. C'est le défaut marqué par l'excès.
Il semble que la farce délie Molière. Ses cris les plus hardis, c'est là
qu'il les jette; ses conseils les plus profonds, c'est là peut-être
qu'il les donne. Cela n'empêche pas le duc de Saint-Aignan de s'indigner
du _Bourgeois gentilhomme_, et de profiter du silence du roi pour crier:
«Molière baisse. Molière n'y est plus. _Balachon_, _Balaba_, que veut
dire cela? Molière est en délire!»
Soit dit en passant, le duc de Saint-Aignan, si difficile en fait de bon
sens, était le même qui, en 1664, aux fêtes de Versailles, maréchal de
camp, armé à la grecque, coiffé d'un casque à plumes incarnates avec
dragon, vêtu d'une cuirasse de toile d'argent à petites écailles d'or,
bas de soie pareils, représentait Guidon le sauvage.
Oui, loin d'être un défaut, comme le croient les critiques de surface,
cette quantité de rêve inhérente au poëte est un don suprême. Il faut
qu'il y ait dans le poëte un philosophe, et autre chose. Qui n'a pas
cette quantité céleste de songe n'est qu'un philosophe.
Ce _quid divinum_, Voltaire l'a eu dans ses Contes; Là seulement il est
poëte. Remarque frappante, dans ses Contes Voltaire rêve, il pense
d'autant plus. Il sort du réel et entre dans le vrai. Cette gorgée de
chimère, bue par sa raison, la transfigure, et cette raison devient
divination. Voltaire dans ses Contes entrevoit presque, et entrevoit
avec amour, la conclusion, disons plus, la catastrophe finale du
dix-huitième siècle; catastrophe qui, historien, l'épouvanterait. Il
invente, il imagine, il se laisse aller aux conjectures, il perd pied;
il s'envole. Le voilà en plein azur de suppositions et d'hypothèses. La
pensée étoilée était jusque-là restée fermée. C'est l'ouverture de la
déesse. _Patuit dea._
Dans toutes les autres oeuvres de ce grand Arouet, l'inquiétude du
maître lui tire la manche, la nécessité de plaire aux puissances crée un
contre-courant à la bonne volonté; _Trajan est-il content?_ Cette
courbette revient sans cesse. Le courtisan encombre le penseur. Le valet
déconseille le titan. A Versailles, il est gentilhomme ordinaire; à
Potsdam, il a sa clef derrière le dos. De là force platitudes en
présence du fait. La sphère imaginaire rend ses coudées franches à cet
esprit. Candide est sincère; Micromégas prend ses aises. Quand d'une
enjambée on est dans Sirius, on est libre. Voltaire dans l'histoire
n'est qu'à peu près un philosophe; dans le conte, c'est presque un
apôtre.
Poëtes, voici la loi mystérieuse: Aller au delà. Laissez les sots la
traduire par _extravagare_. Allez au delà, extravaguez, soit, comme
Homère, comme Ezéchiel, comme Pindare, comme Salomon, comme Archiloque,
comme Horace, comme saint Paul, comme saint Jean, comme saint Jérôme,
comme Tertullien, comme Pétrarque, comme Alighieri, comme Cervantes,
comme Rabelais, comme Shakespeare, comme Milton, comme Mathurin Régnier,
comme Agrippa d'Aubigné, comme Molière, comme Voltaire. Extravaguez avec
ces doctes, extravaguez avec ces justes, extravaguez avec ces sages.
_Quos vult AUGERE Juppiter dementat_.
Ce que les pédants nomment caprice, les imbéciles déraison, les
ignorants hallucination, ce qui s'appelait jadis fureur sacrée, ce qui
s'appelle aujourd'hui, selon que c'est l'un ou l'autre versant du rêve,
mélancolie ou fantaisie, cet état singulier de l'esprit qui, persistant
chez tous les poëtes, a maintenu, comme des réalités, des abstractions
symboliques, la lyre, la muse, le trépied, sans cesse invoquées ou
évoquées, cette ouverture étrange aux souffles inconnus, est nécessaire
à la vie profonde de l'art. L'art respire volontiers l'air irrespirable.
Supprimer cela, c'est fermer la communication avec l'infini. La pensée
du poëte doit être de plain-pied avec l'horizon extra-humain.
Silène, au dire d'Épicure, était un sage tellement pensif qu'il semblait
éperdu. Il s'abrutissait d'infini. Il méditait si avant dans les choses
qu'il allait hors de la vie et qu'on l'eût dit pris de vin. Ce vin était
la rêverie terrible.
Le poëte complet se compose de ces trois visions: Humanité, Nature,
Surnaturalisme. Pour l'Humanité et la Nature, la Vision est observation;
pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition.
Une précaution est nécessaire: s'emplir de science humaine. Soyez homme
avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d'humanité.
Lestez votre raison de réalité, et jetez-vous à la mer ensuite.
La mer, c'est l'inspiration.
A proprement parler, toute la haute puissance intellectuelle vient de ce
souffle, l'inconnu. Souffle qui est une volonté. _Flat ubi vult._
Ce sont là les grands effluves. Les divers ordres de faits qui se
rattachent à l'inspiration débordent de toute part la région du rêve et
les créations de la poésie imaginaire. Ce majestueux phénomène
psychique, l'inspiration, gouverne l'art tout entier, la tragédie comme
la comédie, la chanson comme l'ode, le psaume comme la satire, l'épopée
comme le drame. Mais, pour le moment, nous ne regardons qu'un détail de
ce vaste ensemble.
Donc songez, poëtes; songez, artistes; songez, philosophes; penseurs,
soyez rêveurs. Rêverie, c'est fécondation. L'inhérence du rêve à l'homme
explique tout un côté de l'histoire et crée tout un côté de l'art.
Platon rêve l'Atlantide, Dante le Paradis, Milton l'Éden, Thomas Morus
la Cité Utopia, Campanella la Cité du Soleil, Hall le Mundus Alter,
Cervantes Barataria, Fénelon Salente.
Seulement n'oubliez pas ceci: il faut que le songeur soit plus fort que
le songe. Autrement danger. Tout rêve est une lutte. Le possible
n'aborde pas le réel sans on ne sait quelle mystérieuse colère. Un
cerveau peut être rongé par une chimère.
Qui n'a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible? Le
hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné; il a
fait des rencontres, il s'est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes,
il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a
cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n'a pas été la
vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir il tombe,
il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l'air, il se
traîne à terre; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses,
les cailloux l'arrêtent, un grain de sable l'empêtre, le moindre épillet
de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d'un brin d'herbe,
un monstre fond sur lui. C'est une bête qui était là embusquée, un
nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert,
pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des
griffes. C'est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné,
caparaçonné; le chevalier brigand de l'herbe. Rien n'est formidable
comme de le voir sortir de l'ombre, brusque, inattendu, extraordinaire.
Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n'a plus de force, ses
ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c'est terrible. Le
scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge sa tête, puis son corselet
de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu'à mi-corps dans ce
misérable être et le dévore sur place, vivant. La proie s'agite, se
débat, s'efforce avec désespoir, s'accroche aux herbes, tire, tâche de
fuir, et traîne le monstre qui la mange.
Ainsi est l'homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce
pauvre insecte qui n'a point su voler et qui ne peut pas marcher; le
rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les vide et les
dévore et les détruit.
La rêverie est un creusement. Abandonner la surface, soit pour monter,
soit pour descendre, est toujours une aventure. La descente surtout est
un acte grave. Pindare plane, Lucrèce plonge. Lucrèce est le plus
risqué. L'asphyxie est plus redoutable que la chute. De là plus
d'inquiétude parmi les lyriques qui creusent le moi que parmi les
lyriques qui sondent le ciel. Le moi, c'est là la spirale vertigineuse.
Y pénétrer trop avant effare le songeur.
Du reste toutes les régions du rêve veulent être abordées avec
précaution. Ces empiétements sur l'ombre ne sont pas sans danger. La
rêverie a ses morts, les fous. On rencontre çà et là dans ces obscurités
des cadavres d'intelligences, Tasse, Pascal, Swedenborg. Ces fouilleurs
de l'âme humaine sont des mineurs très exposés. Des sinistres arrivent
dans ces profondeurs. Il y a des coups de feu grisou.