Schoenbrünn, le 23 frimaire an 14 (13 décembre 1805).
Trente-sixième bulletin de la grande armée.
Ce sera un recueil d'un grand intérêt, que celui des traits de bravoure
qui ont illustré la Grande-Armée.
Un carabinier du 10e régiment d'infanterie légère a le bras gauche
emporté par un boulet de canon: _Aide-moi,_ dit-il à son camarade, _à
ôter mon sac, et cours me venger: je n'ai pas besoin d'autres secours._
Il met ensuite son sac sur son bras droit, et marche seul vers
l'ambulance.
Le général Thiébaut, dangereusement blessé, était transporté par quatre
prisonniers russes; six Français blessés l'aperçoivent, chassent les
Russes et saisissent le brancard, en disant: _C'est à nous seuls
qu'appartient l'honneur de porter un général français blessé._
Le général Valhubert a la cuisse emportée d'un coup de canon, quatre
soldats se présentent pour l'enlever: «Souvenez-vous de l'ordre du jour,
leur dit-il d'une voix de tonnerre, et serrez vos rangs. Si vous revenez
vainqueurs, on me relèvera après la bataille; si vous êtes vaincus, je
n'attaché plus de prix à la vie.»
Ce général est le seul dont on ait à regretter la perte; tous les autres
généraux blessés sont en pleine guérison.
Les bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses se sont
bravement comportés dans la défense du village de Strolitz. Le colonel
Franceschi, avec le 8e de hussards, s'est fait remarquer par son courage
et sa bonne conduite.
On a fait écouler l'eau du lac, sur lequel de nombreux corps russes
s'étaient enfuis le jour de la bataille d'Austerlitz, et l'on en a
retiré quarante pièces de canon russes, et une grande quantité de
cadavres.
L'empereur est arrivé ici avant hier 21 à dix heures du soir.
Il a reçu hier la députation des maires de Paris, qui lui ont été
présentes par S.A.S. le prince Murat.
M. Dupont, maire du 7e arrondissement, a prononcé un discours auquel
S.M. l'Empereur a répondu:
«Qu'il voyait avec plaisir la députation des maires de Paris; que,
quoiqu'il les reçût dans le Palais de Marie-Thérèse, le jour où il se
retrouverait au milieu de son bon peuple de Paris, serait pour lui un
jour de fête; qu'ils avaient été à portée de voir les malheurs de la
guerre et d'apprendre, par le triste spectacle dont leurs regards ont
été frappés, que tous les Français doivent considérer comme salutaire et
sacrée la loi de la conscription, s'ils ne veulent pas que quelque jour
leurs habitations soient dévastées et le beau territoire de la France
livré, ainsi que l'Autriche et la Moravie, aux ravages des barbares;
que, dans leurs rapports avec la bourgeoisie de Vienne, ils ont pu
s'assurer qu'elle-même apprécie la justice de notre cause, et la funeste
influence de l'Angleterre et de quelques hommes corrompus.» Il a ajouté
«qu'il veut la paix, mais une paix qui assure le bien-être du peuple
français, dont le bonheur, le commerce et l'industrie sont constamment
entravés par l'insatiable avidité de l'Angleterre.»
S.M. a ensuite fait connaître aux députés qu'elle était dans l'intention
de faire hommage à la cathédrale de Paris des drapeaux conquis sur les
Russes le jour anniversaire de son couronnement, et de leur confier ces
trophées pour les porter au cardinal archevêque.
Schoenbrünn, le 6 nivose an 14 (27 décembre 1805).
Proclamation à la grande armée.
Soldats,
«La paix entre moi et l'empereur d'Autriche est signée. Vous avez, dans
cette arrière-saison, fait deux campagnes; vous avez rempli tout ce que
j'attendais de vous. Je vais partir pour me rendre dans ma capitale;
j'ai accordé de l'avancement et des récompenses à ceux qui se sont le
plus distingués: je vous tiendrai tout ce que je vous ai promis. Vous
avez vu votre empereur partager avec vous vos périls et vos fatigues;
je veux aussi que vous veniez le voir entouré de la grandeur et de la
splendeur qui appartiennent au souverain du premier peuple de l'univers.
Je donnerai une grande fête, aux premiers jours de mai, à Paris; vous y
serez tous, et, après, nous irons où nous appelèrent le bonheur de notre
patrie et les intérêts de notre gloire.
«Soldats, pendant ces trois mois qui vous seront nécessaires pour
retourner en France, soyez le modèle de toutes les armées: ce ne sont
plus des preuves de courage et d'intrépidité que vous êtes appelés à
donner, mais d'une sévère discipline. Que mes alliés n'aient pas à se
plaindre de voire passage; et, en arrivant sur ce territoire sacré,
comportez-vous comme des enfans au milieu de leur famille: mon peuple
se comportera avec vous comme il le doit envers ses héros et ses
défenseurs.
«Soldats, l'idée que je vous verrai tous, avant six mois, rangés autour
de mon palais, sourit à mon coeur, et j'éprouve d'avance les plus
tendres émotions: nous célébrerons la mémoire de ceux qui, dans ces deux
campagnes, sont morts au champ d'honneur, et le monde nous verra tout
prêts à imiter leur exemple, et à faire encore plus que nous n'avons
fait, s'il le faut, contre ceux qui voudraient attaquer notre honneur ou
qui se laisseraient séduire par les corrupteurs des éternels ennemis du
continent».