NAPOLÉON.

Brünn, le 19 frimaire an 14 (9 décembre 1805).

Trente-quatrième bulletin de la grande armée.

L'empereur a reçu aujourd'hui M. le prince Repnin fait prisonnier à la

bataille d'Austerlitz à la tête des chevaliers-gardes, dont il était

le colonel. S.M. lui a dit qu'elle ne voulait pas priver l'empereur

Alexandre d'aussi braves gens, et qu'il pouvait réunir tous les

prisonniers de la garde impériale russe et retourner avec eux en Russie.

S.M. a exprimé le regret que l'empereur de Russie eût voulu livrer

bataille, et a dit que ce monarque, s'il l'avait cru la veille, aurait

épargné le sang et l'honneur de son armée.

M. le prince Jean de Lichtenstein est arrivé hier avec de

pleins-pouvoirs. Les conférences entre lui et M. de Talleyrand sont en

pleine activité.

Le premier aide-de-camp Junot, que S.M. avait envoyé auprès de

l'empereur d'Allemagne et de Russie, a vu a Holitz l'empereur

d'Allemagne, qui l'a reçu avec beaucoup de grâce et de distinction. Il

n'a pu continuer sa mission, parce que l'empereur Alexandre était parti

en poste pour Saint-Pétersbourg, ainsi que le général Kutuzow.

S.M. a reçu a Brünn M. d'Haugwitz, et a paru très-satisfaite de tout ce

que lui a dit ce plénipotentiaire qu'elle a accueilli, d'une manière

d'autant plus distinguée, qu'il s'est toujours défendu de la dépendance

de l'Angleterre, et que c'est à ses conseils qu'on doit attribuer la

grande considération et la prospérité dont jouit la Prusse. On ne

pourrait en dire autant d'un autre ministre qui, né en Hanovre, n'a pas

été inaccessible à la pluie d'or. Mais toutes les intrigues ont été et

seront impuissantes contre le bon esprit et la haute sagesse du roi de

Prusse. Au reste, la nation française ne dépend de personne, et cent

cinquante mille ennemis de plus n'auraient fait autre chose que

de rendre la guerre plus longue. La France et la Prusse, dans ces

circonstances, ont eu à se louer de M. le duc de Brunswick, de MM. de

Mollendorff, de Knobelsdorff, Lombard, et sur-tout du roi lui-même. Les

intrigues anglaises ont souvent paru gagner du terrain; mais, comme, en

dernière analyse, on ne pouvait arriver à aucun parti sans aborder de

front la question, toutes les intrigues ont échoué devant la volonté du

roi. En vérité, ceux qui les conduisaient abusaient étrangement de

sa confiance: la Prusse peut-elle avoir un ami plus solide et plus

désintéressé que la France?

La Russie est la seule puissance en Europe qui puisse faire une guerre

de fantaisie: après une bataille perdue ou gagnée, les Russes s'en

vont: la France, l'Autriche, la Prusse, au contraire, doivent méditer

long-temps les résultats de la guerre: une ou deux batailles sont

insuffisantes pour en épuiser toutes les chances.

Les paysans de Moravie tuent les Russes partout où ils les rencontrent

isolés. Ils en ont déjà massacré une centaine. L'empereur des Français

a donné des ordres pour que des patrouilles de cavalerie parcourent les

campagnes, et empêchent ces excès. Puisque l'armée ennemie se retire,

les Russes qu'elle laisse après elle sont sous la protection du

vainqueur. Il est vrai qu'ils ont commis tant de désordres, tant

de brigandages, qu'où ne doit pas s'étonner de ces vengeances. Ils

maltraitaient les pauvres comme les riches: trois cents coups de bâton

leur paraissaient une légère offense. Il n'est point d'attentats qu'ils

n'aient commis. Le pillage, l'incendie des villages, le massacre, tels

étaient leurs jeux. Ils ont même tué des prêtres jusque sur les autels!

Malheur au souverain qui attirera un tel fléau sur son territoire! La

bataille d'Austerlitz a été une victoire européenne, puisqu'elle a fait

tomber le prestige qui semblait s'attacher au nom de ces _barbares_. Ce

mot ne peut s'appliquer cependant ni a la cour ni au plus grand nombre

des officiers, ni aux habitans des villes qui sont au contraire

civilisés jusqu'à la corruption.

Brünn, le 20 frimaire an 14 (10 décembre 1805).

_Trente-cinquième bulletin de la grande-armée_.

L'armée russe s'est mise en marche le 17 frimaire sur trois colonnes,

pour retourner en Russie. La première a pris le chemin de Cracovie

et Therespol: la seconde, celui de Kaschau, Lemberg et Brody, et la

troisième, celui de Cizrnau, Wotrell et Hussiatin. A la tête de la

première, est parti l'empereur de Russie avec son frère le grand-duc

Constantin.

Indépendamment de l'artillerie de bataille, un parc entier de cent

pièces de canon a été pris aux Russes avec tous leurs caissons.

L'empereur est allé voir ce parc; il a ordonné que toutes les pièces

prises fussent transportées en France. Il est sans exemple que, dans une

bataille, on ait pris cent cinquante a cent soixante pièces de canon,

toutes ayant fait feu et servi dans l'action.

Le chef d'escadron Chaloppin, aide-de-camp du général Bernadette, a été

tué.

Les colonels Lacour du cinquième régiment de dragons, Digeon du

vingt-sixième de chasseurs, Bessières du onzième de chasseurs, frère

du maréchal Bessières; Gérard, colonel, aide-de-camp du maréchal

Bernadotte; Marès, colonel, aide-de-camp du maréchal Davoust, ont été

blessés.

Les chefs de bataillon Perrier du trente-sixième régiment d'infanterie

de ligne; Guye, du quatrième de ligue; Schwiter, du cinquante-septième

de ligne; les chefs d'escadron Grumblot, du deuxième régiment de

carabiniers; Didelon, du neuvième de dragons; Boudichon, du quatrième de

hussards; le chef de bataillon du génie Abrissot, Rabier et Mobillard

du cinquante-cinquième de ligne; Profit, du quarante-troisième, et les

chefs d'escadron Tréville, du vingt-sixième de chasseurs, et David, du

deuxième de hussards, ont été blessés.

Les chefs d'escadron des chasseurs à cheval de la garde impériale

Beyermann, Bohu et Thity, ont été blessés.

Le capitaine Tervé, des chasseurs à cheval de la garde, est mort des

suites de ses blessures.

Le capitaine Geist; les lieutenans Bureau, Barbanègre, Guyot, Fournier,

Adet, Bayeux et Renuo, des chasseurs à cheval de la garde, et les

lieutenans Ménager et Rolles, des grenadiers à cheval de la garde, ont

été blessés.

Lettre de S.M. l'Empereur et Roi à M. le cardinal archevêque de Paris.

Mon cousin, nous ayons pris quarante-cinq drapeaux sur nos ennemis,

le jour de l'anniversaire de notre couronnement, de ce jour où le

Saint-Père, ses cardinaux et tout le clergé de France firent des prières

dans le sanctuaire de Notre-Dame, pour la prospérité de notre règne.

Nous avons résolu de déposer lesdits drapeaux dans l'église de

Notre-Dame, métropole de notre bonne ville de Paris. Nous avons ordonné,

en conséquence, qu'ils vous soient adressés, pour la garde en être

confiée à votre chapitre métropolitain. Notre intention est que,

tous les ans, audit jour, un office solennel soit chanté dans ladite

métropole, en mémoire des braves morts pour la patrie dans cette grande

journée, lequel office sera suivi d'actions de grâce pour la victoire

qu'il a plu au Dieu des armées de nous accorder. Cette lettre n'étant

pas à une autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa

sainte et digne garde.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 337 / 342 题