NAPOLÉON.

Braunau, le 9 brumaire an 14 (31 octobre 1805).

Quinzième bulletin de la grande armée.

Plusieurs déserteurs russes sont déjà arrivés, entre autres un

sergent-major, natif de Moscou, homme de quelque intelligence. On

s'imagine bien que tout le monde l'a questionné. Il a dit que l'armée

russe était dans des dispositions bien différentes pour les Français

que dans la dernière guerre; que les prisonniers qui étaient revenus

de France s'en étaient beaucoup loués; qu'il y en avait six dans sa

compagnie, qui au commencement du départ de la Pologne, avaient été

envoyés plus loin; que si on avait laissé dans les régimens tous les

hommes revenus de France, il n'y avait pas de doute qu'ils n'eussent

tous déserté; que les Russes étaient fâchés de se battre pour les

Autrichiens qu'ils n'aiment pas; et qu'ils avaient une haute idée de

la valeur française. On lui a demandé aussi s'ils aimaient l'empereur

Alexandre; il a répondu qu'ils étaient trop misérables pour lui porter

de l'attachement; que les soldats aimaient mieux l'empereur Paul, mais

la noblesse préférait l'empereur Alexandre; que les Russes en général

étaient contens d'être sortis de chez eux, parce qu'ils vivaient mieux

et étaient mieux payés; qu'ils désiraient tous ne pas retourner en

Russie, et qu'ils préféraient s'établir dans d'autres climats à

retourner sous la verge d'une aussi rude discipline; qu'ils savaient que

les Autrichiens avaient perdu toutes leurs batailles, et ne faisaient

que pleurer.

Le prince Murat s'est mis à la poursuite de l'ennemi. Il a rencontré

l'arrière-garde des Autrichiens, forte de six mille hommes, sur la route

de Merobach; l'attaquer et la charger n'a été qu'une même chose pour

sa cavalerie. Cette arrière-garde a été disséminée sur les hauteurs de

Ried. La cavalerie ennemie s'est alors ralliée pour protéger le passage

d'un défilé; mais le premier régiment de chasseurs et la division de

dragons du général Beaumont l'ont culbutée, et se sont jetés avec

l'infanterie ennemie dans le défilé. La fusillade a été assez vive, mais

l'obscurité de la nuit a sauvé cette division ennemie; une partie s'est

éparpillée dans le bois, il n'a été fait que cinq cents prisonniers.

L'avant-garde du prince Murat a pris position à Haag. Le colonel

Montbrun, du premier de chasseurs, s'est couvert de gloire. Le

huitième régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation. Un

maréchal-de-logis de ce régiment ayant eu le poignet emporté, dit devant

le prince au moment où il passait: «Je regrette ma main, parce qu'elle

ne pourra plus servir à notre brave empereur.» L'empereur, en apprenant

ce trait, a dit: «Je reconnais bien là les sentimens du huitième; qu'on

donne à ce maréchal-de-logis une place avantageuse, et selon son état,

dans le palais de Versailles.»

Les habitans de Braunau, selon l'usage, avaient porté dans leurs maisons

une grande partie des magasins de la place. Une proclamation a tout fait

rapporter. Il y a à présent un millier de sacs de farine, une grande

quantité d'avoine, des magasins d'artillerie de toute espèce, une

très-belle manutention, soixante mille rations de pain, dont nous avions

grand besoin; une partie a été distribuée au corps du maréchal Soult.

Le maréchal Bernadette est arrivé à Salzbourg; l'ennemi s'est retiré sur

la route de Carinthie et de Wels, Un régiment d'infanterie voulait tenir

au village de Hallein; il a dû se retirer sur le village de Colling, où

le maréchal espérait que Le général Kellerman parviendrait à lui couper

la retraite et à l'enlever.

Les habitans assurent que, dans son inquiétude, l'empereur d'Allemagne

s'est porté jusqu'à Wels, où il avait appris le désastre de son armée.

Il y avait appris aussi les clameurs de ses peuples de Bohême et de

Hongrie contre les Russes qui pillent et violent d'une manière si

effrénée qu'on désirait l'arrivée des Français pour les délivrer de ces

singuliers alliés.

Le maréchal Davoust, avec son corps d'armée, a pris position entre Ried

et Haag. Tous les autres corps d'armée sont en grand mouvement; mais le

temps est affreux; il est tombé un demi-pied de neige, ce qui a rendu

les chemins détestables.

Le ministre secrétaire-d'état Maret a joint l'empereur à Braunau.

L'électeur de Bavière est de retour à Munich; il a été reçu avec le plus

grand enthousiasme par le peuple de sa capitale. Plusieurs malles de

Vienne ont été interceptées. Les lettres les plus récentes étaient du

18 octobre. On commençait à y donner des nouvelles de l'affaire de

Wertingen; elles y avaient répandu la consternation. Les vivres y

étaient d'une cherté à laquelle on ne pouvait atteindre, la famine

menaçait Vienne. Cependant la récolte a été abondante; mais la

dépréciation du papier-monnaie et des assignats qui perdent plus de

quarante pour cent, avaient porté tout au plus haut prix. Le sentiment

de la chute du papier-monnaie autrichien était dans tous les esprits.

Le cultivateur ne voulait plus-échanger les denrées contre un papier de

nulle valeur. 11 n'est pas un homme en Allemagne qui ne considère les

Anglais comme les auteurs de la guerre, et les empereurs François et

Alexandre comme les victimes de leurs intrigues. Il n'est personne qui

ne dise: Il n'y aura pas de paix tant que les oligarques gouverneront

l'Angleterre, et les oligarques gouverneront tant que Georges respirera.

Aussi le règne du prince de Galles est-il désiré comme le terme de celui

des oligarques qui, dans tous les pays, sont égoïstes et insensibles au

malheur du monde.

L'empereur Alexandre était attendu à Vienne; mais il a pris un autre

parti. On assure qu'il s'est rendu à Berlin.

Rieil, le 11 brumaire an 14 (2 novembre 1805).

_Seizième bulletin de la grande armée_.

Le prince Murât a continué sa marche en poursuivant l'ennemi l'épée

dans les reins, et est arrivé le 9 en avant de Lambach. Les généraux

autrichiens voyant que leurs troupes ne pouvaient plus tenir, ont

fait avancer huit bataillons russes pour protéger leur retraite. Le

dix-septième régiment d'infanterie de ligne, le premier de chasseurs et

le huitième de dragons chargèrent les Russes avec impétuosité, et, après

une vive fusillade, les mirent en désordre et les menèrent jusqu'à

Lambach, On a fait cinq cents prisonniers, parmi lesquels une centaine

de Russes.

Le 10 au matin, le prince Murât mande que le général Walter, avec sa

division de cavalerie, a pris possession de Wels. La division de dragons

du général Beaumont et la première division du corps d'armée du maréchal

Davoust, commandée par le général Bisson, ont pris position à Lambach.

Le pont sur la Traun était coupé; le maréchal Davoust y a fait

substituer un pont de bateaux. L'ennemi a voulu défendre la rive gauche.

Le colonel Valterre, du trentième régiment, s'est jeté un des premiers

dans un bateau et a passé la rivière. Le général Bisson, faisant ses

dispositions de passage, a reçu une balle dans le bras.

Une autre division du corps du maréchal Davoust est en avant de Lambach,

sur le chemin de Steyer. Le reste de son corps d'armée est sur les

hauteurs de Lambach.

Le maréchal Soult arrivera ce soir à Wels.

Le maréchal Lannes arrivera ce soir à Lintz.

Le général Marmont est en marche pour tourner la position de la rivière

de l'Enns.

Le prince Murat se loue du colonel Conroux, commandant du dix-septième

régiment d'infanterie de ligne. Les troupes ne sauraient montrer, dans

aucune circonstance, plus d'impétuosité et de courage.

Au moment de son arrivée à Salzbourg, le maréchal Bernadotte avait

détaché le général Kellerman à la tête de son avant-garde, pour

poursuivre une colonne ennemie qui se retirait sur le chemin de la

Carinthie. Elle s'est mise à couvert dans le fort de Passling, dans le

défilé de Colling. Quelque forte que fût sa position, les carabiniers du

deuxième d'infanterie légère l'attaquèrent avec impétuosité. Le général

Werlé fit tourner le fort par le capitaine Campobane, par des chemins

presque impraticables; cinq cents hommes, dont trois officiers, ont été

fait prisonniers. La colonne ennemie, forte de trois mille hommes, a

été éparpillée dans les sommités. On y a trouvé une si grande quantité

d'armes, qu'on espère ramasser encore beaucoup de prisonniers. Le

général Kellerman donne des éloges à la conduite du chef de bataillon

Barbès-Latour. Le général Werle a eu ton habit criblé de balles.

Nos avant-postes mandent de Wels que l'empereur d'Allemagne y est arrivé

aujourd'hui, 25 octobre; qu'il y a appris le sort de son armée d'Ulm, et

qu'il s'y est convaincu par ses propres yeux des ravages affreux que les

Russes font partout, et de l'extrême mécontentement de son peuple. On

assure qu'il est retourné à Vienne sans descendre de sa voiture.

La terre est couverte de neige; les pluies ont cessé; le froid a pris le

dessus; il est assez vif; ce n'est pas un commencement de novembre, mais

un commencement de janvier. Ce temps plus sec a l'avantage d'être plus

sain et plus favorable à la marche.

Lambach, le 12 brumaire an 14 (3 novembre 1805).

Dix-septième bulletin de la grande armée.

Aujourd'hui 12, le maréchal Davoust a ses avant-postes près de Steyer.

Le général Milhaud, avec la réserve de cavalerie aux ordres du prince

Murât, est entré à Lintz le 10; le maréchal Lannes y est arrivé le 12

avec son corps d'armée. On a trouvé à Lintz des magasins considérables

dont on n'a pas encore l'inventaire, beaucoup de malades dans les

hôpitaux, parmi lesquels une centaine de Russes. On a fait des

prisonniers, dont cinquante Russes.

Au combat de Lambach, il s'est trouvé deux pièces de canon russes parmi

celles qui ont été prises. Un général russe et un colonel de hussards

autrichiens ont été tués.

La blessure que le général Bisson, commandant la première division du

corps d'armée du maréchal Davoust, a reçue au bras, est assez sérieuse

pour l'empêcher de servir tout le reste de la campagne. Il n'y a

cependant aucun danger. L'empereur a donné au général Caffarelli le

commandement de cette division.

Depuis le passage de l'Inn on a fait quinze a dix-huit cents

prisonniers, tant autrichiens que russes, sans y comprendre les malades.

Le corps d'armée du général Marinent est parti de Lambach à midi.

L'empereur a établi son quartier-général à Lambach, où l'on croit qu'il

passera toute la nuit du 12.

La saison continue à être rigoureuse; la terre est couverte de neige, le

temps est très-froid.

On a trouvé a Lambach des magasins de sel pour plusieurs millions. Ou a

trouvé dans la caisse plusieurs centaines de milliers de florins.

Les Russes ont tout dévasté à Wels, à Lambach et dans tous les villages

environnans. Il y a des villages où ils ont tué huit à dix paysans.

L'agitation et le désordre sont extrêmes à Vienne. On dit que l'empereur

d'Autriche est établi un couvent des bénédictins de Molk. Il parait que

le reste du mois de novembre verra des événemens majeurs et d'une grande

importance.

M. Lezay, ministre de France à Salzbourg, a eu une audience de

l'empereur au moment où S. M. partait de Brannau. Il n'avait pas cessé

jusqu'alors de résider à Salzbourg.

On n'a pas de nouvelles de M. de la Rochefoucauld; on le croit toujours

a Vienne. Au moment où l'armée autrichienne passa l'Inn, il demanda des

passeports qu'on lui refusa.

Il est arrivé aujourd'hui plusieurs déserteurs russes.

Lintz, le 14 brumaire an 14 (5 novembre 1805).

Dix-huitième bulletin de la grande armée.

Le prince Murat ne perd pas l'ennemi de vue; celui-ci avait laissé dans

Ebersberg trois à quatre cents hommes pour retarder le passage de la

Traun; mais les dragons du général Walter se jetèrent dans des bateaux,

et sous la protection de l'artillerie, attaquèrent avec impétuosité la

ville. Le lieutenant Villaudet, du treizième régiment de dragons, a

passé le premier dans une petite barque.

Le général Walter, après avoir passé le pont sur la Traun, se porta

sur Enns. La brigade du général Milhaud rencontra l'ennemi au village

d'Asten, le culbuta, le poursuivit jusques dans Enns, et lui fit deux

cents prisonniers, dont cinquante hussards russes. Vingt hussards russes

ont été tués. L'arrière-garde des troupes autrichiennes, soutenue par la

cavalerie russe, a été partout culbutée; ni l'une ni l'autre n'ont tenu

à aucune charge. Le vingt-deuxième et le seizième de chasseurs et

leurs colonels, Latour-Maubourg et Durosnel, ont montré la plus grande

intrépidité; l'aide-de-camp du prince Murat, Flahaut, a eu une balle

dans le bras.

Dans la journée du 13 nous avons passé l'Enns, et aujourd'hui le prince

Murat est à la poursuite de l'ennemi. Le maréchal Davoust est arrivé le

12 à Steyer; le 13, dans la journée, il s'est emparé de la ville et a

fait deux cents prisonniers; l'ennemi paraissait vouloir s'y défendre.

La division de dragons du général Beaumont a soutenu sa réputation;

l'aide-de-camp de ce général a été tué. L'un et l'autre des ponts sur

l'Enns sont parfaitement rétablis.

Au combat de Lambach, le colonel autrichien de Graffen et le colonel

russe Kotoffkin ont été tués.

L'empereur d'Autriche, arrivé à Lintz, a reçu des plaintes de la régence

sur la mauvaise conduite des Russes, qui ne se sont pas contentés de

piller, mais encore ont assommé à coups de bâton les paysans; ce qui

avait rendu déserts un grand nombre de villages. L'empereur a paru

très-affligé de ces excès, et a dit qu'il ne pouvait répondre des

troupes russes comme des siennes; qu'il fallait souffrir patiemment, ce

qui n'a pas consolé les habitans.

On a trouvé à Lintz beaucoup de magasins et une grande quantité de draps

et de capottes dans les manufactures impériales.

Le général Deroi, à la tête d'un corps de Bavarois, a rencontré à

Lovers l'avant-garde d'une colonne de cinq régimens autrichiens venant

d'Italie, l'a complètement battue, lui a fait quatre cents prisonniers

et pris trois pièces de canon. Les Bavarois se sont battus avec la plus

grande opiniâtreté, et avec une extrême bravoure. Le général Deroi

lui-même a été blessé d'un coup de pistolet.

Ces petits combats donnent lieu à un grand nombre de traits de courage

de la part des officiers particuliers. Le major-général s'occupe d'une

relation détaillée où chacun aura la part de gloire qu'aura méritée son

courage.

L'Euns peut être considéré comme la dernière ligne qui défend les

approches de Vienne. On prétend que l'ennemi veut tenir et se retrancher

derrière les hauteurs de Saint-Hyppolite, à dix lieues de Vienne. Notre

avant-garde y sera Demain.

Lintz, le 15 brumaire an 14 (6 novembre 1805).

_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._

Le combat de Lovers n été très-brillant pour les Bavarois. Les

Autrichiens occupaient au-delà de Lovers un défilé presque inaccessible,

flanqué à droite et à gauche par des montagnes à pic. Le couronnement

était couvert de chasseurs tyroliens qui en connaissent tous les

sentiers; trois forts en maçonnerie fermant les montagnes, en rendent

l'accès presque impossible. Après une vive résistance, les Bavarois

culbutèrent tout, firent six cents prisonniers, prirent deux pièces de

canon, et s'emparèrent de tous les forts. Mais à l'attaque du dernier,

le lieutenant-général Deroi, commandant en chef l'armée bavaroise, fut

blessé d'un coup de pistolet. Les Bavarois ont eu douze officiers tués

ou blessés, cinquante soldats tués, et deux cent cinquante blessés. La

conduite du lieutenant-général Deroi mérite les plus grands éloges.

C'est un vieil officier plein d'honneur, extrêmement attaché à

l'électeur dont il est l'ami.

Tous les momens ont été tellement occupés que l'empereur n'a pu encore

passer en revue l'armée bavaroise, ni connaître les braves qui la

composent.

Le prince Murat, après la prise d'Enns, poursuivit de nouveau l'ennemi;

l'armée russe avait pris position sur les hauteurs d'Amstetten; le

prince Murat l'a attaquée avec les grenadiers du général Oudinot; le

combat a été assez opiniâtre. Les Russes ont été dépostés de toutes

leurs positions, ont laissé quatre cents morts sur le champ de bataille

et quinze cents prisonniers; le prince Murat se loue particulièrement du

général Oudinot; son aide-de-camp Lagrange a été blessé.

Le maréchal Davoust, au passage de l'Enns a Steyer, se loue spécialement

de la conduite du général Heudelet, qui commande son avant-garde. Il a

continué sa marche, et s'est porté à Wahidoffen.

Toutes les lettres interceptées portent que les meubles de la cour sont

déjà embarqués sur le Danube, et qu'ou s'attend à Vienne à la prochaine

arrivée des Français.

Lintz, le 16 brumaire an l4 (7 novembre 1805).

Vingtième bulletin de la grande armée.

Le combat d'Amstetten fait beaucoup d'honneur à la cavalerie, et

particulièrement aux neuvième et dixième de hussards et aux grenadiers

de la division du général Oudinot.

Les Russes ont depuis accéléré leur retraite; ils ont en vain coupé les

ponts sur l'Ips, qui ont été promptement rétablis et le prince Murat est

arrivé jusqu'auprès de l'abbaye de Molk.

Une reconnaissance s'est portée sur la Bohême, nous avons pris des

magasins très-considérables, soit à Freystadt, soit à Matthausen.

Le maréchal Mortier, avec son corps d'armée, manoeuvre sur la rive

gauche du Danube.

Une députation du sénat vient d'arriver à Lintz, l'électeur de Bavière y

est attendu dans deux heures.

Lintz, le 17 brumaire an 14 (8 octobre 1805).

L'électeur de Bavière et le prince électoral sont arrivés hier soir à

Lintz; le lieutenant-général comte de Giulay, envoyé par l'empereur

d'Autriche, y est arrivé dans la nuit. Il a eu une très-longue

conférence avec l'empereur; on ignore l'objet de sa mission.

On a fait au combat d'Amstetten dix-huit cents prisonniers, dont sept

cents Russes.

Le prince Murat a établi son quartier-général à l'abbaye de Molk; ses

avant-postes sont sur Saint-Polten (Saint-Hyppolite).

Dans la journée du 17, le général Marmont s'est dirigé sur Léobeu.

Arrivé à Weyer, il a rencontré le régiment de Giulay, l'a chargé et lui

a fait quatre cents prisonniers, dont un colonel et plusieurs officiers.

Il a poursuivi sa route. Toutes les colonnes de l'armée sont en grande

manoeuvre.

Molk, le 19 brumaire an 14 (10 novembre 1805).

Vingt-unième bulletin de la grande armée.

Le 16 brumaire, le corps d'armée du maréchal Davoust se dirige de Steyer

sur Nardhoffen, Marienzell et Lilienfeld. Par ce mouvement il débordait

entièrement la gauche de l'armée ennemie, qu'on supposait devoir tenir

sur les hauteurs de Saint-Hyppolite et de Lilienfeld; il se dirigeait

sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement.

Le 17, l'avant-garde de ce maréchal étant encore a plusieurs lieues de

Marienzell, rencontra le corps du général Meerfeldt, qui marchait pour

se porter sur Neudstadt et couvrir Vienne de ce côté. Le général de

brigade Heudelet, commandant l'avant-garde du maréchal Davoust, attaqua

l'ennemi avec la plus grande vigueur, le mit eu déroute et le poursuivit

l'espace de cinq lieues.

Le résultat de ce combat, de Marienzell a été la prise de trois

drapeaux, de seize pièces de canon et de quatre mille prisonniers, parmi

lesquels se trouvent les colonels des régimens Joseph de Colloredo et de

Deutschmeister, et cinq majors.

Le treizième régiment d'infanterie, légère et le cent huitième de ligne

se sont parfaitement comportés.

Le 18 au matin, le prince Murat est arrivé á Saint-Hyppolite. Il a

dirigé le général de brigade de dragons Sebastiani sur Vienne. Toute la

cour et les grands sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé

aux avant-postes que l'empereur se préparait a quitter Vienne.

L'armée russe a effectué sa retraite à Krems en repassant le Danube,

craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupées

par le mouvement qu'a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du

Danube.

Le général Marmont doit avoir dépassé Léoben.

L'abbaye de Molk, où est logé l'empereur, est une des plus belles de

l'Europe. Il n'y a en France, ni en Italie, aucun couvent ni abbaye

qu'on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le

Danube; c'était un des principaux postes des Romains, qui s'appelait _la

maison de fer_, bâtie par l'empereur Commode.

Les caves et les celliers se sont trouvés remplis de très-bon vin de

Hongrie; ce qui a été d'un très-grand secours a l'armée, qui depuis

long-temps en manquait; mais nous voilà dans le pays du vin, il y en a

beaucoup dans les environs de Vienne.

L'empereur a ordonné qu'on mît une sauve-garde particulière au château

de Lustchloss, petite maison de campagne de l'empereur d'Autriche qui se

trouve sur la rive gauche du Danube.

Les avenues de Vienne de ce côté ne ressemblent pas aux avenues des

grandes capitales. De Lintz à Vienne, il n'y a qu'une seule chaussée; un

grand nombre de rivières telles que l'Ips, l'Eslaph, la Molk, la Trasen,

n'ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts de

sapins; à chaque pas des positions inexpugnables où l'ennemi a en vain

essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir déborder et

entourer par les colonnes qui manoeuvraient au-delà de ses flancs.

Depuis l'Inn jusqu'ici le Danube est superbe; ses points de vue sont

pittoresques; sa navigation, en descendant, rapide et facile.

Toutes les lettres interceptées ne parlent que de l'effroyable chaos

dont Vienne offre le spectacle. La guerre a été entreprise parle cabinet

autrichien contre l'avis de tous les princes de la famille impériale.

Mais Colloredo, mené par sa femme, qui, Française, porte à sa patrie la

haine la plus envenimée; Cobentzel, accoutumé à trembler au seul nom

d'un Russe, dans la persuasion où il est que tout doit fléchir devant

eux, et chez qui, d'ailleurs, il est possible que les agens de

l'Angleterre aient trouvé moyen de s'introduire; enfin ce misérable

Mack, qui avait déjà joué un si grand rôle pour le renouvellement de

la seconde coalition: voilà les influences qui ont été plus fortes que

celles de tous les hommes sages et de tous les membres de la famille

impériale.

Il n'est pas jusqu'au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne,

qui ne sente que cette guerre n'est avantageuse que pour les Anglais;

que l'on ne s'est battu que pour eux; qu'ils sont les artisans du

malheur de l'Europe, comme par leur monopole ils sont les auteurs de la

cherté excessive des denrées.

Saint-Polten, le 22 brumaire an 14 (13 novembre 1805).

Vingt-deuxième bulletin de la grande armée.

Le maréchal Davoust a poursuivi ses succès. Tout le corps de Meerfeld

est détruit. Ce général s'est sauvé avec une centaine de hulans.

Le général Marmont est à Léoben; il a fait cent hommes de cavalerie,

prisonniers.

Le prince Murat était depuis trois jours à une demi-lieue de Vienne.

Toutes les troupes autrichiennes avaient évacué cette ville. La garde

nationale y faisait le service; elle était animée d'un très-bon esprit.

Aujourd'hui, 22 brumaire, les troupes françaises ont fait leur entrée

dans cette capitale.

Les Russes se sont refusés à toutes les tentatives que l'on a faites

pour les engager à livrer bataille sur les hauteurs, de Saint-Pollen

(Saint-Hyppolite). Ils ont passé le Danube à Krems, et aussitôt après

leur passage brûle pont, qui était très-beau.

Le 20, à la pointe du jour, le maréchal Mortier, à la tête de

six bataillons, s'est porté sur Stein. Il croyait y trouver une

arrière-garde; mais toute l'armée russe y était encore, ses bagages

n'ayant pas filé; alors s'est engagé le combat de Diernstein, à jamais

mémorable dans les annales militaires; Depuis six heures dû matin

jusqu'à quatre heures de l'après-midi, ces quatre mille braves tinrent

tête à l'armée russe, et mirent en déroute tout ce qui leur fut opposé.

Maîtres du village de Leiben, ils croyaient la journée finie; mais

l'ennemi irrité d'avoir perdu dix drapeaux, six pièces de canon, neuf

cents hommes faits prisonniers et deux mille hommes tués, avait fait

diriger deux colonnes par des gorges difficiles pour tourner les

Français. Aussitôt que le maréchal Mortier s'aperçut de cette manoeuvre,

il marcha droit aux troupes qui l'avaient tourné, et se fit jour au

travers des lignes de l'ennemi, dans l'instant même où le neuvième

régiment d'infanterie légère et le trente-deuxième régiment d'infanterie

de ligne, ayant chargé un corps russe, avaient mis ce corps en déroute

après lui avoir pris deux drapeaux et quatre cents hommes.

Cette journée a été une journée de massacre. Des monceaux de cadavres

couvraient un champ de bataille étroit; plus de quatre mille Russes ont

été tués ou blessés; treize cents ont été faits prisonniers. Parmi ces

derniers se trouvent deux colonels.

De notre côté, la perte a été peu considérable; le quatrième et le

neuvième d'infanterie légère ont le plus souffert. Les colonels du

centième et du cent-troisième ont été légèrement blessés; le colonel

Wattier, du quatrième régiment de dragons, a été tué. S. M. l'avait

choisi pour un de ses écuyers: c'était un officier d'une grande valeur.

Malgré les difficultés du terrain, il était parvenu à faire, contre une

colonne russe, une charge très-brillante, mais il fut atteint d'une

balle, et trouva la mort dans la mêlée.

Il paraît que les Russes se retirent à grandes journées. L'empereur

d'Allemagne, l'impératrice, le ministère et la cour sont à Brünn en

Moravie. Tous les grands ont quitté Vienne; toute la bourgeoisie y est

restée. On attend à Brünn l'empereur Alexandre, à son retour de Berlin.

Le général comte de Giulay a fait plusieurs voyages, portant des lettres

de l'empereur de France et d'Allemagne. L'empereur d'Allemagne se

résoudra sans doute à la paix lorsqu'il aura obtenu l'assentiment de

l'empereur de Russie.

En attendant, le mécontentement des peuples est extrême. On dit à

Vienne, et dans toutes les provinces de la monarchie autrichienne, que

l'on est mal gouverné; que, pour le seul intérêt de l'Angleterre, on a

été entraîné dans une guerre injuste et désastreuse; que l'on a inondé

l'Allemagne de barbares mille fois plus à craindre que tous les fléaux

réunis; que les finances sont dans le plus grand désordre; que la

fortune publique et les fortunes particulières sont ruinées par

l'existence d'un papier-monnaie qui perd cinquante pour cent; qu'on

avait assez de maux à réparer, pour qu'on ne dût pas y ajouter encore

tous les malheur de la guêrre.

Les Hongrois se plaignent d'un gouvernement illibéral qui ne fait

rien pour leur industrie, et se montre constamment jaloux de leurs

priviléges, et inquiet de leur esprit national.

En Hongrie, comme en Autriche, à Vienne comme dans les autres villes, on

est persuadé que l'empereur Napoléon a voulu la paix; qu'il est l'ami de

toutes les nations, et de toutes les grandes idées.

Les Anglais sont les perpétuels objets des imprécations de tous les

sujets de l'empereur d'Allemagne et de la haine la plus universelle.

N'est-il pas temps enfin que les princes entendent la voix de leurs

peuples, et qu'ils s'arrachent à la fatale influence de l'olygarchie

anglaise.

Depuis le passage de l'Inn, la grande armée a fait, dans différentes

affaires d'avant-garde, et dans les différentes rencontres qui ont eu

lieu, environ dix mille prisonniers.

Si l'armée russe, avait voulu attendre les Français, elle était perdue.

Plusieurs corps d'armée la poursuivent vivement.

Du château de Schoenbrünn, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805).

_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._

Au combat de Diernstein, où quatre mille Français attaqués dans la

journée du 11 par vingt-cinq à trente mille Russes, ont gardé leurs

positions, tué à l'ennemi trois à quatre mille hommes, enlevé des

drapeaux et fait treize cents prisonniers, les quatrième et neuvième

régimens d'infanterie légère et les centième et trente-deuxième regimens

d'infanterie de ligne se sont couverts de gloire. Le général Gazan, y a

montré beaucoup de valeur et de conduite; les Russes, le lendemain du

combat, ont évacué Krems et quitté le Danube, en nous laissant quinze

cents de leurs prisonniers dans le plus absolu dénuement. On a trouvé

dans leur ambulance beaucoup d'hommes qui avaient été blessés et qui

étaient morts dans la nuit.

L'intention des Russes paraissait être d'attendre des renforts à Krems,

et de se maintenir sur le Danube.

Le combat de Diernstein a déconcerté leurs projets; ils ont vu par ce

qu'avaient fait quatre mille Français, ce qui leur arriverait à forces

égales.

Le maréchal Mortier s'est mis à leur poursuite, pendant que d'autres

corps d'armée passent le Danube sur le pont de Vienne, pour les déborder

par la droite; le corps du maréchal Bernadotte est en marche pour les

déborder par la gauche.

Hier 22, à dix heures du matin,, le prince Murat traversa Vienne. A la

pointe du jour, une colonne de cavalerie s'est portée sur le pont

du Danube et a passé, après différens pourparlers avec des généraux

autrichiens. Les artificiers ennemis chargés de brûler le pont,

l'essayèrent plusieurs fois, mais ne purent y réussir.

Le maréchal Lannes et le général Bertrand, aides-de-camp de l'empereur,

ont passé le pont les premiers. Les troupes ne se sont point arrêtées

dans Vienne, et ont continué leur marche pour suivre leur direction.

Le prince Murat a établi son quartier-général dans la maison du duc

Albert: le duc Albert a fait beaucoup de bien à la ville; plusieurs

quartiers manquaient d'eau, il en a fait venir à ses frais, et a dépensé

des sommes notables pour cet objet.

Ci-joint l'état de l'artillerie et des munitions trouvées dans Vienne;

la maison d'Autriche n'a pas d'autre fonderie ni d'autre arsenal que

Vienne. Les Autrichiens n'ont pas eu le temps d'évacuer au-delà du

cinquième ou du quart de leur artillerie et d'un matériel considérable.

Nous avons des munitions pour faire quatre campagnes et renouveler

quatre fois nos équipages d'artillerie, si nous les perdions. Nous avons

aussi des approvisionnemens de siége pour armer un grand nombre de

places.

L'empereur s'est établi au palais de Schoenbrünn. Il s'est rendu

aujourd'hui à Vienne, à deux heures du matin; il a passé le reste de la

nuit à visiter les avant-postes sur la rive gauche du Danube, ainsi que

les positions, et s'assurer si le service se faisait convenablement. Il

était rentré à Schoenbrünn à la petite pointe du jour.

Le temps est devenu très-beau; la journée est une des plus belles de

l'hiver, quoique froide. Le commerce et toutes les transactions vont à

Vienne comme à l'ordinaire; les habitans sont pleins de confiance et

très-tranquilles chez eux. La population de cette ville est de deux

cent-cinquante mille âmes. On ne l'estime pas diminuée de dix mille

personnes par l'absence de la cour et des grands seigneurs.

L'empereur a reçu à midi M. de Wrbna, qui se trouve à la tête de

l'administration de toute l'Autriche.

Le corps d'armée du maréchal Soult a traversé Vienne aujourd'hui, à neuf

heures du matin. Celui du maréchal Davoust la traverse en ce moment.

Le général Marmont a eu à Léoben différens petits avantages

d'avant-postes.

L'armée bavaroise reçoit tous les jours un grand accroissement.

L'empereur vient de faire à l'électeur de nouveaux présens; il lui a

donné quinze mille fusils pris dans l'arsenal de Vienne, et lui a

fait rendre toute l'artillerie que, dans différentes circonstances,

l'Autriche avait pris dans les états de Bavière.

La ville de Kuffstein a capitulé entre les mains du colonel Pompeï.

Le général Milhaud a poussé l'ennemi sur la route de Brünn jusqu'à

Volkersdorff. Aujourd'hui, à midi, il avait fait six cents prisonniers

et pris un parc de quarante pièces de canon attelées.

Le maréchal Lannes est arrivé à deux heures après midi à Stokerau; il y

a trouvé un magasin immense d'habillemens, huit mille paires de souliers

et de bottines, et du drap pour faire des capottes à toute l'armée.

On a aussi arrêté sur le Danube plusieurs bateaux qui descendaient

ce fleuve, et qui étaient chargés d'artillerie, de cuir et d'effets

d'habillemens.

(_Suit le relevé de l'inventaire général des bouches à feu et armes

existantes en ce moment à Vienne, au grand arsenal_.)

Au quartier impérial de Vienne, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805).

_Ordre du jour._

L'empereur témoigne sa satisfaction au quatrième régiment d'infanterie

légère, au trente-deuxième de ligne, pour l'intrépidité qu'ils ont

montrée au combat de Diernstein, où leur fermeté à conserver la position

qu'ils occupaient a forcé l'ennemi à quitter celle qu'il avait sur le

Danube.

S.M. témoigne sa satisfaction au dix-septième régiment de ligne et au

trentième, qui, au combat de Lambach, ont tenu tête à l'arrière-garde

russe, l'ont entamée, et lui ont fait quatre cents prisonniers.

L'empereur témoigne également sa satisfaction aux grenadiers d'Oudinot,

qui, au combat d'Amstetten, ont repoussé de ces belles et formidables

positions les corps russes et autrichiens, et ont fait quinze cents

prisonniers, dont six cents Russes.

S.M. est satisfaite des premier, seizième et vingt-deuxième régimens de

chasseurs; neuvième et dixième régimens de hussards, pour leur bonne

conduite dans toutes les charges qui ont eu lieu depuis l'Inn, jusqu'aux

portes de Vienne, et pour les huit cents prisonniers russes faits à

Stein.

Le prince Murat, le maréchal Lannes, la réserve de cavalerie avec leurs

corps d'armée sont entrés à Vienne le 22, se sont emparés le même jour

du pont sur le Danube, ont empêché qu'il ne fût brûlé, l'ont passé

sur-le-champ, et se sont mis à la poursuite de l'armée russe.

Nous avons trouvé dans Vienne plus de deux mille pièces de canon; une

salle d'armes garnie de cent mille fusils; des munitions de toutes

espèces; enfin, de quoi former tout l'équipage de trois ou quatre

armées.

Le peuple de Vienne a paru voir l'armée avec amitié.

L'empereur ordonne qu'on porte le plus grand respect aux propriétés, et

que l'on ait les plus grands égards pour le peuple de cette capitale,

qui a vu avec peine la guerre injuste que l'on a faite, et qui nous

témoigne, par sa conduite, autant d'amitié qu'il montre de haine pour

les Russes, peuple qui, par ses habitudes et ses moeurs barbares, doit

inspirer les mêmes sentimens à toutes les nations policées.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 331 / 342 题