Au palais de Schoenbrünn, le 24 brumaire an 14 (15 novembre 1805).
Vingt-quatrième bulletin de la grande armée.
Au combat de Diernstein, le général-major autrichien Smith, qui
dirigeait les mouvemens des Russes, a été tué, ainsi que deux généraux
russes. Il paraît que le colonel Wattier n'est pas mort; mais que son
cheval ayant été blessé dans une charge, il a été fait prisonnier. Cette
nouvelle a causé la plus vive satisfaction à l'empereur, qui fait un cas
particulier de cet officier.
Une colonne de quatre mille hommes d'infanterie autrichienne et un
régiment de cuirassiers ont traversé nos postes, qui les ont laissé
passer sur un faux bruit de suspension d'armes qui avait été répandu
dans notre armée. On reconnaît à cette extrême facilité le caractère
du Français, qui, brave dans la mêlée, est d'une générosité souvent
irréfléchie hors de l'action.
Le général Milhaud, commandant l'avant-garde du corps du maréchal
Davoust, a pris cent quatre-vingt-onze pièces de canon, avec tous les
caissons d'approvisionnemens. Ainsi, la presque totalité de l'artillerie
de la monarchie autrichienne est en notre pouvoir.
Le palais de Schoenbrünn, dans lequel l'empereur est logé, a été bâti
par Marie-Thérèse, dont le portrait se trouve dans, presque tous les
appartemens.
Dans le cabinet où travaille l'empereur, est une statue de marbré qui
représente cette souveraine. L'empereur, en la voyant, a dit que si
cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait point conduire
par les intrigues d'une femme telle que madame Colloredo. Constamment
environnée, comme elle le fut toujours, des grands de son pays, elle
aurait connu la volonté de son peuple; elle n'aurait pas fait ravager
son pays par les Cosaques et les Moscovites; elle n'aurait pas consulté,
pour se résoudre á faire la guerre à la France, un courtisan comme ce
Cobetilzel, qui, trop éclairé sur les intrigues de la cour, craint de
désobéir à une femme étrangère, investie du funeste crédit dont
elle abuse; un scribe comme ce Collembach; un homme enfin aussi
universellement haï que Lamberty. Elle n'aurait pas donné le
commandement de son armée à des hommes tels que Mack, désigné non par
la volonté du souverain, non par la confiance de la nation, mais par
l'Angleterre et la Russie. C'est en effet une chose remarquable que
cette unanimité d'opinions dans nue nation toute entière contre les
déterminations de la cour; les citoyens de toutes les classes, tous les
hommes éclairés, tous les princes même se sont opposés à la guerre. On
dit que le prince Charles, au moment de partir pour l'armée d'Italie,
écrivit encore à l'empereur pour lui représenter l'imprudence de sa
résolution, et lui prédire la destruction de la monarchie. L'électeur de
Saltzbourg, les archiducs, les grands, tinrent le même langage. Tout le
continent doit s'affliger de ce que l'empereur d'Allemagne, qui veut
le bien, qui voit mieux que ses ministres, et qui, sous beaucoup de
rapports, serait un grand prince, ait une telle défiance de lui-même et
vive si constamment isolé. Il apprendrait des grands de l'empire, qui
l'estiment, a s'apprécier lui-même; mais aucun d'eux, aucun des hommes
considérables qui jugent et chérissent les intérêts de la patrie,
n'approchent jamais de son intérieur. Cet isolement, dont on accuse
l'influence de l'impératrice, est la cause de la haine que la nation a
conçue contre cette princesse. Tant que cet ordre de choses existera,
l'empereur ne connaîtra jamais le voeu de son peuple, et sera toujours
le jouet des subalternes que l'Angleterre corrompt, et qui le
circonviennent de peur qu'il ne soit éclairé. Il n'y a qu'une voix à
Vienne, comme à Paris: les malheurs du continent sont le funeste ouvrage
des Anglais.
Toutes les colonnes de l'armée sont en grande marche et se trouvent déjà
en Moravie, et à plusieurs journées au-delà du Danube. Une patrouille de
cavalerie est déjà parvenue jusqu'aux portes de Presbourg, capitale de
la Haute-Hongrie; elle a intercepté le courrier de Venise au moment où
il cherchait à entrer dans cette ville. Les dépêches de ce courrier
portent que l'armée du prince Charles se retire en grande hâte, dans
l'espoir d'arriver à temps pour secourir Vienne.
Le général Marmont mande que le corps qui s'était avancé jusqu'à
Oedembourg, par la vallée de la Muerh, a évacué cette contrée après
avoir coupé tous les ponts, précaution qui l'a mis à l'abri d'une vive
poursuite.
Le nombre des prisonniers que fait l'armée s'accroît à chaque instant.
S. M. a donné audience aujourd'hui à M. le général-major batave Bruce,
beau-frère du grand pensionnaire, venu pour féliciter l'empereur de la
part de LL. HH. PP. les états de Hollande.
L'empereur n'a encore reçu aucune des autorités de Vienne; mais
seulement une députation des différens corps de la ville, qui, le jour
de son arrivée, est venue à sa rencontre à Sigarts-Kirschen. Elle était
composée du prince de Sinzendorf, du prélat de Seidenstetten, du comte
de Weterani, du baron de Kess, du bourgmestre de la ville, M. Wohebben,
et du général Bourgeois, du corps du génie.
S. M. les a accueillis avec beaucoup de bonté, et leur a dit qu'ils
pouvaient assurer le peuple de Vienne de sa protection.
Le général de division Clarke est nommé gouverneur-général de la haute
et de la basse Autriche.
Le conseiller d'état Daru en est nommé intendant-général.
Schoenbrünn, le 25 brumaire an 14 (16 novembre 1805).
_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._
Le prince Murat et le corps du maréchal Lannes ont rencontré hier
l'armée russe à Hollabrünn. Une charge de cavalerie a eu lieu; mais
l'ennemi a aussitôt abandonné le terrain, en laissant cent voitures
d'équipage attelées.
L'ennemi ayant été joint et les dispositions d'attaque étant faites, un
parlementaire autrichien s'est avancé, et a demandé qu'il fût permis aux
troupes de l'empereur d'Allemagne de se séparer des Russes; sa demande
lui a été accordée.
Peu de temps après, M. le baron de Wintzingerode, aide-de-camp
général de S. M. l'empereur de toutes les Russies, s'est présenté aux
avant-postes et a demandé à capituler pour l'armée russe. Le prince
Murat a cru devoir y consentir; mais l'empereur n'a pas pu approuver
cette capitulation. Il part au moment même pour se rendre aux
avant-postes.
L'empereur n'a pas pu donner son approbation, parce que cette
capitulation est une espèce de traité, et que M. de Wintzingerode n'a
pas justifié des pouvoirs de l'empereur de Russie. Cependant S. M., tout
en faisant marcher son armée, a déclaré que l'empereur Alexandre se
trouvant dans le voisinage, si ce prince ratifie la convention, elle est
prête à la ratifier également.
Le général Vialannes, commandant la cavalerie du maréchal Davoust, est
entré a Presbourg. M. le général comte de Palffy a écrit une lettre à
laquelle le maréchal Davoust a répondu.
Un corps de trois mille Autrichiens s'était retranché dans la
position de Waldermünchen, au débouché de la Bohême. Le général
Baraguay-d'Hilliers, à la tête de trois bataillons de dragons à pied, a
marché contre ce corps, qui s'est hâté d'abandonner sa position.
Le général Baraguay-d'Hilliers était le 18 à Treinitz en Bohême; il
espérait entamer ce corps.
Le maréchal Ney avait eu la mission de s'emparer du Tyrol: il s'en est
acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées. Il a fait
tourner les forts de Scharnitz et de Neustark, et s'en est emparé de
vive force. Il a pris dans cette affaire dix-huit cents hommes, un
drapeau et seize pièces de canon de campagne attelées.
Le 16, à cinq heures après-midi, il a fait son entrée à Inspruck; il y
a trouvé un arsenal rempli d'une artillerie considérable, seize mille
fusils et une immense quantité de poudre. Le même jour, il est entré à
Hall, où il a aussi pris de très-grands et très-riches magasins, dont on
n'a pas encore l'inventaire. L'archiduc Jean, qui commandait en Tyrol,
s'est échappé par Luchsthall. Il a chargé un colonel de remettre tous
les magasins aux Français, et de recommander à leur générosité douze
cents malades qui sont à Inspruck.
A tous ces trophées de gloire, est venue se joindre une scène qui
a touché l'âme de tous les soldats. Pendant la guerre dernière, le
soixante-seizième régiment de ligne avait perdu deux drapeaux dans les
Grisons; cette perte était depuis long-temps pour ce corps le motif
d'une affliction profonde. Ces braves savaient que l'Europe n'avait
point oublié leur malheur, quoiqu'on ne pût en accuser leur courage. Ces
drapeaux, sujets d'un si noble regret, se sont trouvés dans l'arsenal
d'Inspruck, un officier les a reconnus; tous les soldats sont accourus
aussitôt. Lorsque le maréchal Ney les leur a fait rendre avec pompe,
des larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes
conscrits étaient fiers d'avoir servi à reprendre ces enseignes enlevées
à leurs aînés par les vicissitudes de la guerre. L'empereur a ordonné
que cette scène touchante soit consacrée par un tableau. Le soldat
français a pour ses drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse.
Ils sont l'objet de son culte, comme un présent reçu des mains d'une
maîtresse.
Le général Klein a fait une incursion en Bohême avec sa division de
dragons. Il a vu partout les Russes en horreur: les dévastations qu'ils
commettent font frémir. L'irruption de ces barbares appelés par le
gouvernement lui-même, a presque éteint dans le coeur des sujets de
l'Autriche toute affection pour leur prince. «Nous et les Français,
disent les Allemands, nous sommes les fils des Romains; les Russes sont
les enfans des Tartares. Nous aimons mieux mille fois voir les Français
armés contre nous, que des alliés tels que les Russes». A Vienne, le
seul nom d'un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne
se contentent pas de piller pour leur subsistance; ils enlèvent, ils
détruisent tout. Un malheureux paysan qui ne possède dans sa chaumière
que ses vêtemens, en est dépouillé par eux. Un homme riche qui occupe
un palais, ne peut espérer de les assouvir par ses richesses: ils le
dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dévastés.
Sans doute, c'est pour la dernière fois que les gouvernemens européens
appelleront de si funestes secours. S'ils étaient capables de le vouloir
encore, ils auraient à payer ces alliés du soulèvement de leur propre
nation. D'ici à cent ans, il ne sera en Autriche au pouvoir d'aucun
prince d'introduire des Russes dans ses états. Ce n'est pas qu'il n'y
ait dans ces armées un grand nombre d'officiers dont l'éducation a été
soignée, dont les moeurs sont douces et l'esprit éclairé Ce qu'on dit
d'une armée s'entend toujours de l'instinct naturel de la masse qui la
compose.
Znaïm, le 27 brumaire an 14 (18 novembre 1805).
_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._
Le prince Murat, instruit que les généraux russes, immédiatement après
la signature de la convention, s'étaient mis en marche avec une portion
de leur armée sur Znaïm, et que tout indiquait que l'autre partie allait
la suivre et nous échapper, leur a fait connaître que l'empereur n'avait
pas ratifié la convention, et qu'en conséquence il allait attaquer. En
effet, le prince Murat a fait ses dispositions, a marché à l'ennemi, et
l'a attaqué le 25, à quatre heures après midi, ce qui a donné lieu au
combat de Juntersdorff, dans lequel la partie de l'armée russe qui
formait l'arrière-garde a été mise en déroute, a perdu douze pièces de
canon, cent voitures de bagages, deux mille prisonniers et deux mille
hommes restés sur le champ de bataille. Le maréchal Lannes a fait
attaquer l'ennemi de front; et tandis qu'il le faisait tourner par la
gauche par la brigade de grenadiers du général Dupas, le maréchal Soult
le faisait tourner par la droite par la brigade du général Levasseur, de
la division Legrand, composée des troisième et dix-huitième régimens
de ligne. Le général de division Walther a chargé les Russes avec une
brigade de dragons, et a fait trois cents prisonniers.
La brigade de grenadiers du général Laplanche-Mortière s'est distinguée.
Sans la nuit, rien n'eût échappé. On s'est battu à l'arme blanche
plusieurs fois. Des bataillons de grenadiers russes ont montré de
l'intrépidité: le général Oudinot a été blessé; ses deux aides-de-camp,
chefs d'escadron Dermangeot et Lamotte, l'ont été à ses côtés. La
blessure du général Oudinot l'empêchera de servir pendant une quinzaine
de jours. En attendant, l'empereur voulant donner une preuve de son
estime aux grenadiers, a nommé le général Duroc pour les commander.
L'empereur a porté son quartier-général à Znaïm le 26, à trois heures
après-midi. L'arrière-garde russe a été obligée de laisser ses hôpitaux
à Znaïm, où nous avons trouvé des magasins de farine et d'avoine
assez considérables. Les Russes se sont retirés sur Brünn, et notre
avant-garde les a poursuivis à mi-chemin; mais l'empereur, instruit que
l'empereur d'Autriche y était, a voulu donner une preuve d'égards pour
ce prince, et s'est arrêté la journée du 27.
Le fort de Keuffstein a été pris par les Bavarois.
Le général Baraguay-d'Hilliers a fait une incursion jusqu'à Pilsen en
Bohême, et obligé l'ennemi à évacuer ses positions. Il a pris quelques
magasins, et rempli le but de sa mission. Les dragons à pied ont
traversé avec rapidité les montagnes couvertes de glace et de sapins qui
séparent la Bohême de la Bavière.
On ne se fait pas d'idée de l'horreur que les Russes ont inspirée en
Moravie. En faisant leur retraite, ils brûlent les plus beaux villages;
ils assomment les paysans. Aussi les habitans respirent-ils en les
voyant s'éloigner. Ils disent: «Nos ennemis sont partis.» Ils ne parlent
d'eux qu'en se servant du terme de barbares, qui ont apporté chez eux
la désolation. Ceci ne s'applique pas aux officiers qui sont en général
bien différens de leurs soldats, et dont plusieurs sont d'un mérite
distingué; mais l'armée a un instinct sauvage que nous ne connaissons
pas dans nos armées européennes.
Lorsqu'on demande aux habitans de l'Autriche, de la Moravie, de la
Bohême, s'ils aiment leur empereur: Nous l'aimions, répondent-ils, mais
comment voulez-vous que nous l'aimions encore? il a fait venir les
Russes.
A Vienne, le bruit avait couru que les Russes avaient battu l'armée
française, et venaient sur Vienne; une femme a crié dans la rue: «Les
Français sont battus; voici les Russes!» L'alarme a été générale; la
crainte et la stupeur ont été dans Vienne. Voilà cependant le résultat
des funestes conseils de Cobentzel, de Colloredo et de Lamberti. Aussi
ces hommes sont-ils en horreur à la nation, et l'empereur d'Autriche
ne pourra reconquérir la confiance et l'amour de ses sujets qu'en les
sacrifiant à la haine publique; et, un jour plus tôt, un jour plus tard,
il faudra bien qu'il le fasse.
Porltiz, le 28 brumaire an 14 (19 octobre 1805).
_Vingt-septième bulletin de la grande armée._
Depuis le combat de Zuntersdorf, l'ennemi a continué sa retraite avec
la plus grande précipitation. Le général Sébastiani avec sa brigade de
dragons, l'a poursuivi l'épée dans les reins. Les immenses plaines de la
Moravie ont favorisé sa poursuite. Le 27, à la hauteur de Porltiz, il
a coupé la retraite à plusieurs corps, et a fait dans la journée deux
mille Russes prisonniers de guerre.
Le prince Murat est entré le 27, à trois heures après midi, à Brünn,
capitale de la Moravie, toujours suivant l'ennemi.
L'ennemi a évacué la ville et la citadelle, qui est un très-bon ouvrage,
capable de soutenir un siège en règle.
L'Empereur a mis son quartier-général à Porlitz.
Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, est à Riemstschitz.
Le maréchal Lannes est en avant de Porlitz.
Les Moraves ont encore plus de haine pour les Russes et d'amitié pour
nous, que les habitans de l'Autriche. Le pays est superbe, et beaucoup
plus fertile que l'Autriche. Les Moraves sont étonnés de voir au milieu
de leurs immenses plaines les peuples de l'Ukraine, du Kamtschatka, de
la Grande-Tartarie, et les Normande, les Gascons, les Bretons et les
Bourguignons en venir aux mains et s'égorger, sans cependant que
leur pays ait rien de commun, ou qu'il y ait entre eux aucun intérêt
politique immédiat; et ils ont assez de bon sens pour dire, dans leur
mauvais bohémien, que le sang humain est devenu une marchandise dans
les mains des Anglais. Un gros fermier morave disait dernièrement à
un officier français, en parlant de l'empereur Joseph II, que c'était
l'empereur des paysans, et que, s'il avait continué a vivre, il les
aurait affranchis des droits féodaux qu'ils payent aux couvens de
religieuses.
Nous avons trouvé à Brünn soixante pièces de canon, trois cents milliers
de poudre, une grande quantité de blé et de farine, et des magasins
d'habillement très-considérables.
L'empereur d'Allemagne s'est retiré à Olmutz. Nos postes sont à une
marche de cette place.
Brünn, le 30 brumaire an 14 (20 novembre 1805).
_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._
L'empereur est entré a Brünn le 29, à dix heures du matin.
Une députation des états de Moravie, à la tête de laquelle se trouvait
l'évêque, est venue a sa rencontre. L'empereur est allé visiter les
fortifications, et à ordonné qu'on armât la citadelle, dans laquelle on
a trouvé plus de six mille fusils, une grande quantité de munitions de
guerre de toute espèce, et entre autres quatre cents milliers de poudre.
Les Russes avaient réuni toute leur cavalerie, qui formait un corps
d'environ six mille hommes, et voulaient défendre la jonction des routes
de Brünn et d'Olmutz. Le général Walther les contint toute la journée,
et, par différentes charges, les obligea à abandonner du terrain.
Le prince Murat fit marcher la division de cuirassiers du général
d'Hautpoult et quatre escadrons de la garde impériale.
Quoique nos chevaux fussent fatigués, l'ennemi fut chargé et mis en
déroute. Il laissa plus de deux cents hommes, cuirassiers ou dragons
d'élite, sur le champ de bataille: cent chevaux sont restés dans nos
mains.
Le maréchal Bessières, commandant la garde impériale, a fait, à la tête
de quatre escadrons de la garde, une brillante charge qui a dérouté et
culbuté l'ennemi. Rien ne contrastait comme le silence de la garde et
des cuirassiers et les hurlemens des Russes.
Cette cavalerie russe est bien montée, bien équipée: elle a montré de
l'intrépidité et de la résolution; mais les hommes ne paraissent pas
savoir se servir de leurs sabres; et, à cet égard, notre cavalerie a un
grand avantage. Nous avons eu quelques hommes tués et une soixantaine de
blessés, parmi lesquels se trouvent le colonel Durosnel, du seizième de
chasseurs, et le colonel Bourdon, du onzième de dragons.
L'ennemi s'est retiré de plusieurs lieues.
Brünn, le 2 Frimaire an 14 (23 novembre 18o5).
_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._
Le maréchal Ney a fait occuper Brixen, après avoir fait beaucoup de
prisonniers à l'ennemi, il a trouvé dans les hôpitaux un grand nombre
de malades et blessés autrichiens. Le 26 brumaire, il s'est emparé de
Clauzen et de Bolzen.
Le général Jellachick, qui défendait le Voralberg, était occupé.
Le maréchal Bernadotte occupe Iglau. Ses partis sont entrés en Bohême.
Le général de Wrede, commandant les Bavarois, a pris une compagnie
d'artillerie autrichienne, cent chevaux de troupe, cinquante cuirassiers
et plusieurs officiers il s'est emparé d'un magasin considérable
d'avoine et autres grains, et d'un grand nombre de chariots attelés,
chargés du bagage de plusieurs régimens et officiers autrichiens.
L'adjudant-commandant Maison, a fait prisonniers, sur la roule d'Iglau
à Brünn, deux cents hommes des dragons de la Tour et des cuirassiers de
Hohenlohe. Il a chargé un autre détachement de deux cents hommes, et a
fait cent cinquante prisonniers.
Des reconnaissances ont été portées jusqu'à Olmutz. La cour a évacué
cette place et s'est retirée en Pologne.
La saison commence à devenir rigoureuse. L'armée française a pris
position. Sa tête est appuyée par la place de Brünn, qui est très-bonne,
et qu'on s'occupe à armer et à mettre dans le meilleur état de défense.
Au bivouac d'Austerlitz, le 10 frimaire an 14 (1er décembre 1805).
Proclamation à la grande armée.
Soldats,
L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne
d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillions, que vous avez battus à Hollabrunn,
et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.
Les positions que nous occupons sont formidables, et pendant qu'ils
marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.
Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons: je me tiendrai loin
du feu, si avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la
confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire était un moment
incertaine, vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups,
car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout, où il y
va de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur
de toute la nation.
Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne désorganise pas les
rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut
vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande
haine contre notre nation.
Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos
quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui
se forment en France, et alors la paix que je ferai, sera digne de mon
peuple, de vous et de moi.