Augsbourg, le 30 vendémiaire an 14 (28 octobre 1805).
_Dixième bulletin de la grande armée._
Lors de la capitulation du général Werneck près Nordlingen, le prince
Ferdinand, avec un corps de mille chevaux et une portion du parc, avait
pris les devants. Il s'était jeté dans le pays prussien, et s'était
dirigé par Gunzenhausen sur Nuremberg. Le prince Murat le suivit à la
piste et parvint à le déborder; ce qui donna lieu à un combat sur
la route de Furth à Nuremberg, le 29 au soir. Tout le reste du parc
d'artillerie, tous les bagages sans exception ont été pris. Les
chasseurs à cheval de la garde impériale se sont couverts de gloire; ils
ont culbuté tout ce qui s'est présenté devant eux; ils ont chargé le
régiment de cuirassiers de Mack. Les deux régimens de carabiniers ont
soutenu leur réputation.
On est rempli d'étonnement lorsque l'on considère la marche du prince
Murat depuis Albeck jusqu'à Nuremberg. Quoique se battant toujours, il
est parvenu à gagner de vitesse l'ennemi, qui avait deux journées de
marche sur lui. Le résultat de cette prodigieuse activité a été la prise
de quinze cents chariots, de cinquante pièces de canon, de seize mille
hommes, y compris la capitulation du général Werneck, et d'un grand
nombre de drapeaux. Dix-huit généraux ont posé les armes; trois ont été
tués.
Les colonels Morland des chasseurs à cheval de la garde impériale,
Cauchois du premier régiment de carabiniers, Rouvillois du premier
régiment d'hussards, et les aides-de-camp Flahaut et Lagrange se sont
particulièrement distingués. Le colonel Cauchois a été blessé.
Le 29 au soir, le prince Murat a couché à Nuremberg, où il a passé la
journée du 30 à se reposer.
Au combat d'Elchingen, le 23 vendémiaire, le soixante-neuvième régiment
de ligne s'est distingué. Après avoir forcé le pont en colonne serrée,
il s'est déployé à portée du feu des Autrichiens avec un ordre et un
sang-froid qui ont rempli l'ennemi de stupeur et d'admiration.
Un bataillon de la garde impériale est entré aujourd'hui à Augsbourg.
Quatre-vingts grenadiers portaient chacun un drapeau. Ce spectacle a
produit sur les habitans d'Augsbourg un étonnement que partagent les
paysans de toutes ces contrées.
La division des troupes de Wurtemberg vient d'arriver à Geisslingen.
Les bataillons de chasseurs qui avaient suivi l'armée depuis son passage
à Stuttgard, sont partis pour conduire en France une nouvelle colonne
de dix mille prisonniers. Les troupes de Bade, fortes de trois à quatre
mille hommes, sont en marche pour se rendre à Augsbourg.
L'empereur vient de faire présent aux Bavarois de vingt mille fusils
autrichiens pour l'armée et les gardes nationales. Il vient aussi
de faire présent à l'électeur de Wurtemberg de six pièces de canon
autrichiennes.
Pendant qu'a duré la manoeuvre d'Ulm, l'électeur a craint un moment pour
l'électrice et sa famille, qui se sont rendues alors à Heidelberg. Il a
disposé ses troupes pour défendre le coeur de ses états.
Les Autrichiens sont détestés de toute l'Allemagne, bien convaincue que,
sans la France, l'Autriche les traiterait comme ses pays héréditaires.
On ne se fait pas une idée de la misère de l'armée autrichienne; elle
est payée en billets qui perdent quarante pour cent. Aussi nos soldats
appellent-ils plaisamment les Autrichiens des soldats de papier. Ils
sont sans aucun crédit. La maison d'Autriche ne trouverait nulle part à
emprunter 10,000 fr. Les généraux eux-mêmes n'ont pas vu une pièce d'or
depuis plusieurs années. Les Anglais, du moment qu'ils ont su l'invasion
de la Bavière, ont fait à l'empereur d'Autriche un petit présent qui ne
l'a pas rendu plus riche; ils se sont engagés à lui faire remise des
quarante-huit millions qu'ils lui avaient prêtés pendant la dernière
guerre. Si c'est un avantage pour la maison d'Autriche, elle l'a déjà
payé bien cher.
Munich, le 4 brumaire an 14 (26 octobre 1805).
_Onzième bulletin de la grande armée._
L'empereur est arrivé à Munich le 2 brumaire, à neuf heures du soir.
La ville était illuminée avec beaucoup de goût; un grand nombre de
personnes avait décoré le devant de leurs maisons d'emblèmes qui étaient
les expressions de leurs sentimens.
Le 3 au matin, les grands officiers de l'électeur, les chambellans et
gentilshommes de la cour, les ministres, les généraux, les conseillers
intimes, le corps diplomatique, accrédité près son altesse électorale,
les députés des états de Bavière, les magistrats de la ville de Munich,
ont été présentés à S. M., qui les a entretenus fort long-temps des
affaires économiques de leur pays.
Le prince Murat est arrivé à Munich. Il a montré dans son expédition une
prodigieuse activité. Il ne cesse de se louer de la belle charge des
chasseurs de la garde impériale et des carabiniers.
Un trésor de deux cent mille florins est tombé en leur pouvoir, ils ont
passé outre sans en rien toucher, et ont continué à poursuivre l'ennemi.
Le prince Ferdinand s'est trouvé au dernier combat, et s'est sauvé sur
le cheval d'un lieutenant de cavalerie.
Toute la ville de Nuremberg a été témoin de la bravoure des Français.
Un grand nombre de déserteurs et de fuyards des débris de l'armée
autrichienne remplissent la province de Franconie, où ils commettent
beaucoup de désordres. Tous les bagages de l'ennemi ont été pris.
Le soir, l'empereur s'est rendu au théâtre, où il a été accueilli par
les démonstrations les plus sincères de joie et de gratitude.
Tout est en mouvement; nos armées ont passé l'Iser et se dirigent sur
l'Inn, où le maréchal Bernadotte d'un côté, le général Marmont d'un
autre, et le maréchal Davoust, seront ce soir.
Munich, le 5 brumaire an 14 (27 octobre 1805).
_Douzième bulletin de la grande armée._
On travaille dans ce moment avec la plus grande activité aux
fortifications d'Ingoistad et d'Augshourg. Des têtes de pont sont
construites à tous les ponts du Lech et des magasins sont établis sur
les derrières.
S. M. a été extrêmement satisfaite du zèle et de l'activité du général
de brigade Bertrand, son aide-de-camp, qu'elle a employé à des
reconnaissances.
Elle a ordonné la démolition des fortifications des villes d'Ulm et de
Memmingen. L'électeur de Bavière est attendu à tout instant. L'empereur
a envoyé son aide-de-camp, colonel Lebrun, pour le recevoir et lui
offrir sur sa route des escortes d'honneur.
Un _Te Deum_ a été chanté à Augsbourg et à Munich. La proclamation
ci-jointe a été affichée dans toutes les villes de la Bavière. Le peuple
bavarois est plein de bons sentimens. Il court aux armes et forme des
gardes volontaires pour défendre le pays contre les incursions des
cosaques.
Les généraux Deroi et de Wrede montrent la plus grande activité; le
dernier a fait beaucoup de prisonniers autrichiens. Il a servi pendant
la guerre passée dans l'armée autrichienne, et il s'y est distingué.
Le général Mack ayant traversé en poste la Bavière pour retourner à
Vienne, rencontra le général de Wrede, aux avant-postes près de l'Inn.
Ils eurent une longue conversation sur la manière dont les Français
traitaient l'armée bavaroise.
«Nous sommes mieux qu'avec vous, lui dit le général de Wrede; nous
n'avons ni morgue ni mauvais traitement à essuyer; et loin d'être
exposés les premiers aux coups, nous sommes obligés de demander les
postes périlleux, parce que les Français se les réservent de préférence.
Chez vous, au contraire, nous étions envoyés partout où il y avait de
mauvaises affaires à essuyer.»
Un officier d'état-major vient d'arriver de l'armée d'Italie. La
campagne a commencé, le 26 vendémiaire. Cette armée formera bientôt la
droite de la grande armée.
L'empereur a donné hier un concert à toutes les dames de la cour. Il a
fait un accueil très distingué à madame de Montgelas, femme du premier
ministre de l'électeur, et distinguée d'ailleurs par son mérite
personnel.
Il a témoigné son contentement à M. de Winter, maître de musique de
l'électeur, sur la bonne composition de ses morceaux, tous pleins de
verve et de talent.
Aujourd'hui dimanche, 5 brumaire, l'empereur a entendu la messe dans la
chapelle du palais.
Haag, le 16 brumaire an 14 (28 octobre 1805).
_Treizième bulletin de la grande armée._
Le corps d'armée du maréchal Bernadotte est parti de Munich le 4
brumaire. Il est arrivé le 5 à Wasserburg sur l'Inn, et est allé coucher
à Altenmarck. Six arches du pont étaient brûlées. Le comte Manucci,
colonel de l'armée bavaroise, s'est porté de Roth à Rosenheim. Il avait
trouvé également le pont brûlé et l'ennemi de l'autre côté. Après une
vive canonnade, l'ennemi céda la rive droite. Plusieurs bataillons
français et bavarois passèrent l'Inn, et le 6, à midi, l'un et l'autre
pont étaient entièrement rétablis; les colonels du génie Moris et Somis
ont mis la plus grande activité à la réparation desdits ponts; l'ennemi
a été vivement poursuivi dès qu'on a pu passer; on a fait à son
arrière-garde cinquante prisonniers.
Le maréchal Davoust, avec son corps d'armée, est parti de Freysing, et
s'est trouvé le 5 à Mulhdorf; l'ennemi a défendu la rive droite, où il
avait établi des batteries désavantageusement situées. Le pont était
tellement détruit qu'on a eu de la peine à le rétablir. Le 6, à midi,
une grande partie du corps du maréchal Davoust était passée.
Le prince Murat a fait passer une brigade de cavalerie sur les ponts
de Mulhdorf, a fait rétablir les ponts d'Oeting et de Marckhl et les
a passés avec une partie de sa réserve. L'empereur s'est porté de sa
personne à Haag.
Le corps d'armée du maréchal Soult est bivouaqué en avant de Haag. Le
corps du général Marmont couche ce soir à Wihsbiburg; celui, du maréchal
Ney à Landsberg; celui du maréchal Lannes sur la route de Landshut à
Braunau. Tous les renseignemens qu'on a sur l'ennemi portent que l'armée
russe marche en retraite.
Il a beaucoup plu toute la journée; tout le pays situé entre l'Iser et
l'Inn n'offre qu'une forêt continue de sapins, pays fort ingrat. L'armée
a eu beaucoup à se louer du zèle et de l'empressement des habitans de
Munich à lui fournir les subsistances qui lui étaient nécessaires.
Braunau, le 18 brumaire an 14 (30 octobre 1805).
_Quatorzième bulletin de la grande armée._
Le maréchal Bernadotte est arrivé le 8, à dix heures du matin, à
Salzbourg. L'électeur en était parti depuis plusieurs jours; un corps de
six mille hommes qui y était s'était retiré précipitamment la veille.
Le quartier-général impérial était le 6 à Haag, le 7 a Mulhdorf, et le 8
à Braunau.
Le maréchal Davoust a employé la journée du 7 a faire réparer
entièrement le pont de Mulhdorf. Le premier régiment de chasseurs a
exécuté une belle charge sur l'ennemi, lui a tué une vingtaine d'hommes,
et lui a fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé un
capitaine de hussards.
Dans la journée du 7, le maréchal Lannes est arrivé avec la cavalerie
légère au pont de Braunau. Il était parti de Landshut; le pont était
coupé. Il a sur-le-champ fait embarquer sur deux bateaux une soixantaine
d'hommes; l'ennemi, qui d'ailleurs était poursuivi par la réserve du
prince Murat, a abandonné la ville. L'audace des chasseurs du treizième
a précipité sa retraite.
La mésintelligence parmi les Russes et les Autrichiens commence à
s'apercevoir. Les Russes pillent tout. Les officiers les plus instruits
d'entre eux comprennent bien que la guerre qu'ils font est impolitique,
puisqu'ils n'ont rien à gagner contre les Français, que la nature n'a
pas placés pour être leurs ennemis.
Braunau, comme il se trouve, peut être considéré comme une des plus
belles et des plus utiles acquisitions de l'armée. Cette place est
entourée d'une enceinte bastionnée, avec pont-levis, demi-lune et fossés
pleins d'eau. Il y a de nombreux magasins d'artillerie, et tous en
bon état; mais ce qui paraîtra difficile a croire, c'est qu'elle est
parfaitement approvisionnée. On y a trouvé quarante mille rations
de pain prêtes à être distribuées, plus de mille sacs de farine;
l'artillerie de la place consiste en quarante-cinq pièces de canon avec
double affût de rechange, en mortiers approvisionnés de plus de quarante
mille boulets, et obusiers. Les Russes y ont laissé une centaine de
milliers de poudre, une grande quantité de cartouches, de plomb, un
millier de fusils, et tout l'approvisionnement nécessaire pour soutenir
un grand siège L'empereur a nommé le général Lauriston, qui arrive
de Cadix, gouverneur de cette place, où il a établi le dépôt du
quartier-général de l'armée.
De mon camp impérial de Braunau, le 8 brumaire an 14 (30 octobre 1805).
Au sénat conservateur.
Sénateurs, J'ai jugé devoir nommer à la place éminente de sénateur deux
citoyens de Gênes des plus distingués par leur rang, leurs talens, les
services qu'ils m'ont rendus et l'attachement qu'ils m'ont montré dans
toutes les circonstances. Je désire que le peuple de Gênes voie dans
cette nomination une preuve de l'amour que je lui porte.