Paris, le 33 thermidor an 13 (11 août 1805).
_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à un article d'un journal
anglais._
Nous ne sommes pas étonnés que les mouvemens de troupes que fait
l'Autriche fassent penser a l'Angleterre qu'elle veut se coaliser contre
la France. Mais nous avons meilleurs opinion des sentimens pacifiques
de l'empereur d'Allemagne. L'expérience du passé prouve que la Russie
verrait avec plaisir la France et l'Angleterre s'affaiblir par une
longue guerre, pour envahir, à la faveur de ces circonstances,
Constantinople et la Perse; et nous disons qu'elle le verrait avec
plaisir, parce qu'elle n'a manqué aucune occasion d'aigrir les affaires
au lieu de les raccommoder. On se souvient de la conduite de M. Marcoff
à l'époque de la rupture de la paix d'Amiens. Si la Russie avait voulu
intervenir, la guerre n'eût pas eu lieu; comme la conduite de M. Marcoff
a été approuvée par son souverain, il faut en conclure qu'elle était
dans le système du cabinet.
On se souvient avec quel acharnement la Russie, intervenant depuis à
Ratisbonne, jetait le gant à la France, et faisait tous ses efforts pour
pousser le corps germanique à la guerre. Le corps germanique fut plus
sage; il sentit que le champ de bataille serait en Allemagne et en
Italie. Il se ressouvint que la conduite des puissances du nord avait
été constamment de s'agrandir et de se consolider par l'affaiblissement
et les divisions des puissances du midi. Il resta calme, laissa dans
l'oubli les notes russes, et se serra davantage à la France.
Dans cette dernière circonstance, les Anglais ont eu recours à la
Russie. Si leur conduite n'a eu pour but que de donner un nouvel aliment
à l'ambition de cette puissance, et d'accroître son animosité contre la
France, ils ont réussi. M. de Novosilzoff s'en est retourné (c'était une
chose toute simple); mais il a remis en partant au cabinet de Berlin une
note inconvenante, et M. d'Alopeus s'est empressé de la faire imprimer
dans les journaux du nord. Si au contraire l'Angleterre était de bonne
foi, et voulait sincèrement la paix, la démarche de la Russie a déjoué
ce projet, puisqu'elle n'a porté que passion et haine où il fallait du
calme et de l'impartialité.
Il reste à savoir aujourd'hui quelle est celle des deux puissances de la
Prusse et de l'Autriche qui se déclarera contre la France. La Prusse
a déclaré hautement qu'elle ne partageait pas la haine furibonde des
Anglais; qu'elle ne voyait pas à quoi pouvaient aboutir ses démarches
inconsidérées, irritantes; et qu'enfin, sous aucun prétexte, elle ne
prendrait les armes contre la France. Si la Russie élevant le ton
voulait l'entraîner à la guerre contre la France, l'opinion du vieux
Mollendorf, de ce compagnon du grand Frédéric, est que là Prusse n'a
rien à redouter de la France, mais tout à craindre de la Russie; et que,
par sentiment de justice, elle doit plutôt joindre cent mille Prussiens
à cent mille Français pour défendre son indépendance, et tenir en
respect cette puissance moitié européenne et moitié asiatique, qui,
séparée de l'Europe par des déserts, pèse, lorsqu'elle le veut, avec
tant d'arrogance sur tous ses voisins, et peut, lorsqu'elle le veut
aussi, se mettre à l'écart de toutes les tempêtes qu'elle a suscitées.
Il dépend actuellement de la cour de Vienne de décider la question. La
paix ou la guerre est dans ses mains. Si l'Angleterre la croit aussi
ferme dans son système pacifique qu'elle sait que l'est la Prusse, elle
sentira que, puisque le continent ne peut pas être troublé, elle doit
mettre un terme à sa haine, et satisfaire le voeu de tous les peuples,
en concluant de bonne foi, sans ruse comme sans vain partage, une paix
juste et bonne.
Si l'Autriche est bien aise de voir la France et l'Angleterre
s'entre-déchirer, elle fera marcher des troupes, fera des dispositions
qui encourageront le parti de la guerre en Angleterre, et par là aura
la triste gloire de prolonger les anxiétés et les inquiétudes de deux
grandes nations.
Mais si les Anglais se trompent, cette politique ne peut guider la
conduite d'un prince aussi franc et aussi honnête homme que l'empereur
François II. Il n'est pour les princes comme pour les particuliers,
qu'un chemin qui conduit à l'honneur. Si ce prince était dans des
sentimens hostiles, il lèverait l'étendard. Il a une armée brave et une
population nombreuse; il est convaincu qu'une guerre sourde est indigne
de lui et de sa nation.
Nous ne doutons pas que l'Autriche veuille avoir la gloire de contribuer
à la paix maritime; et elle y a son intérêt, puisque ce moment peut seul
faire la séparation des couronnes de France et d'Italie, qu'il peut
éloigner les Russes de Corfou et de la Morée, et les Anglais de la
Méditerranée, trois choses également avantageuses à l'Autriche. Si elle
le veut, disons-nous, elle a un moyen qui est simple; qu'elle persuade
l'Angleterre de ce que la Prusse lui a persuadé, et que les journaux
ministériels n'aient plus de prétextes pour faire penser que, peu à
peu, on parviendra à amener l'Autriche à devenir bien imprudemment le
plastron de l'Angleterre.
Mais est-il de l'intérêt de l'Angleterre de prolonger la guerre, même
avec le secours de l'Autriche? Un Anglais éclairé disait dans une
circonstance solennelle, que le cabinet de Saint-James était dans une
fausse direction, quand il désirait vouloir acheter par des sacrifices
pécuniaires une coalition. Il observait que la première coalition avait
livré à la France, la Belgique et la Hollande; que la seconde lui avait
donné le Piémont et l'Italie; que la troisième pourrait lui donner de
nouvelles côtes et de nouveaux ports. Cette leçon de politique qui n'est
point suspecte dans la bouche d'un citoyen anglais, pourrait l'être
dans ce journal; elle n'en est pas moins vraie. Dans les circonstances
actuelles, il n'y a d'avantageux pour l'Angleterre, et de profitable
pour son commerce, qu'une paix juste et raisonnable.
Que l'Angleterre se persuade bien que les Français d'aujourd'hui, élevés
et endurcis dans les camps, ne sont plus les Français du temps de Louis
XV; que le temps où elle imposait un traité de commerce au cabinet de
Versailles est presque aussi loin de nous que le temps où elle avait
un commissaire à Dunkerque. L'empereur l'a très-bien dit au roi
d'Angleterre: le monde est assez grand pour les deux nations; disons
mieux, pour tous les peuples.
Paris, le 27 thermidor an 13 (15 août 1805).
_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à cette phrase d'un journal
anglais_: «Que l'ennemi vienne (les Français) quand il voudra, il nous
trouvera préparés à châtier sa témérité, et à changer son audacieuse
entreprise en une destruction certaine pour lui-même.»
Et pourquoi l'ennemi ne vient-il pas? Nous verrions de qui l'événement
châtierait la témérité. Nous connaissons votre généralissime; nous
l'avons vu à Hondscoot et en Hollande; le tiers de l'armée de Boulogne
suffirait pour changer ses audacieuses entreprises en une destruction
certaine; mais quoi que vous en disiez, vous savez comme nous ce que
vous pouvez attendre d'une lutte sur terre. Quant à la guerre de mer,
vous avez acquis sans doute, et vous conservez jusqu'à ce jour une
véritable supériorité, mais vous ne l'avez due, mais vous ne la devez
qu'à la trahison. C'est la trahison qui vous a livré trente vaisseaux
français à Toulon; la trahison du prince d'Orange vous a valu douze
vaisseaux hollandais; la trahison enfin a détruit à Quiberon tout ce qui
existait des officiers de notre ancienne marine. Malgré ces avantages si
odieusement obtenus, et que nous ne vous contestons pas, nos escadres
vous attaquent sur vos propres côtes; le Shannon est bloqué, non par
de petits bâtimens comme vous le dites, mais par une bonne et belle
escadre. Vos colonies avaient déjà rédigé leur capitulation et envoyé
des agens à Villeneuve pour traiter; mais ce n'était point la l'objet de
sa mission, et malgré les contrariétés qu'il a éprouvées en revenant
en Europe, quoique sa navigation eût été de plus de cinquante jours;
quoique les vents contraires lui en eussent fait perdre vingt, il a
marché sur le corps de vos escadres et opéré sa jonction. Son objet ne
fut pas d'attaquer votre commerce, et il vous a fait pour vingt millions
de dommages. Dans les Indes, une seule division française a fait sur
vous des prises pour une valeur encore plus considérable. Un seul
brick du côté des Orcades a capturé tout un convoi de Terre-Neuve. Nos
frégates parcourent toutes les mers; il n'y a pas de jours qu'il n'en
rentre quelqu'une dans nos ports, et vous n'en avez pas encore pris
une seule. Enfin, vous vous vantiez d'empêcher là jonction de nos
flottilles, elles sont toutes réunies; et quand vous avez voulu vous
opposer à leur marche, elles vous ont battus; vous vous vantiez
d'attaquer notre ligne d'embossage, et c'est elle qui, plusieurs fois,
a attaqué vos croisières, loin des batteries jusqu'à mi-canal, et de
manière que vos vaisseaux, vos frégates, vos corvettes, ont cherché leur
sûreté dans la supériorité de leur marche. Mais il y a deux ans qu'on
prépare la descente, et la descente n'arrive pas? Elle arrivera si vous
ne faites pas la paix. Elle arrivera peut-être dans un an, peut-être
dans deux, peut-être dans trois; mais avant que les cinq années soient
expirées, quelque événement qui puisse survenir, nous aurons raison
de votre orgueil, et de cette supériorité que des trahisons vous ont
donnée. Quant au continent, ne croyez pas que vous ayez des alliés. Vous
êtes l'ennemi de tous les peuples, et tous les peuples se réjouissent de
votre humiliation. Mais parvinssiez-vous à corrompre quelques femmes,
quelques ministres, les résultats ne seraient pas pour vous; nous
aurions sûrement acquis de nouvelles côtes et de nouveaux ports, de
nouvelles contrées, et nous réduirions vos alliés à un tel point que
nous pourrions ensuite nous livrer tout entière la guerre maritime.
C'est un singulier orgueil qui vous fait penser que nous prétendions
en un jour, en un mois, en un an, venir à tout de votre puissance
colossale. Le temps est un des moyens, un des élémens de nos calculs.
Ayez recours, dans une telle position, à des complots, à des
assassinats, à la bonne heure. Cette sorte de guerre ne vous est point
étrangère. On dit déjà que Drake songe à revenir à Munich, Spencer-Smith
à Stuttgard, et Taylord à Cassel. La France ne souffrira pas qu'ils
mettent le pied, non-seulement sur le continent, mais dans les lieux
où, en cinq à six marches, peuvent se porter ses armées. Les diplomates
assassins sont hors du droit des gens.
Nous nous étions attendus à des malheurs quand vous avez déclaré la
guerre. Nous pouvions perdre la Martinique, la Guadeloupe, les îles
de France et de la Réunion; qu'avez-vous fait? Vous êtes réduits à un
triste système de blocus qui n'empêche pas nos escadres de parcourir les
mers; persistez à bloquer nos ports, mais ayez les yeux fixés sur les
signaux de vos côtes, et vivez dans de perpétuelles alarmes.
Si votre nation indignée continuant à être dupe de quelques hommes qui
se sont partagé le gouvernement de l'Angleterre, ne parvient pas à
obliger vos oligarques à faire la paix et à leur persuader enfin que
nous ne sommes plus ces Français si long-temps vendus et trahis par des
ministres faibles, des rois fainéants, ou des maîtresses avides, vous
marcherez vers une inévitable et funeste destinée.
Nous désirons la paix du continent, parce qu'il se trouve placé comme
nous voulions qu'il le fût. Nous aurions pu augmenter notre puissance et
affaiblir celle de nos rivaux, si nous l'avions trouvé convenable. S'il
est quelque état qui veuille encore troubler le continent, il sera la
première victime, et sa défaite retombant sur vous-mêmes, rendra vos
périls plus imminens et votre chute plus assurée.
Nous le répétons: une paix juste et raisonnable peut seule vous sauver.
Un de nos adages est déjà prouvé, et puisque vous n'espérez de salut que
dans le concours d'une puissance du continent, seuls vous ne pouvez donc
rien contre la France, et la France ne souffrira pas que, seule, vous
ayez des vaisseaux sur les mers; les mers sont le domaine de tous les
peuples.
Paris, le 1er vendémiaire an 14 (23 septembre 1805).
_Discours de l'empereur au sein du sénat[81]._
Sénateurs,
«Dans les circonstances présentes de l'Europe, j'éprouve le besoin de me
trouver au milieu de vous, et de vous faire connaître mes sentimens.
«Je vais quitter ma capitale pour me mettre à la tête de l'armée, porter
un prompt secours à mes alliés, et défendre les intérêts les plus chers
de mes peuples.
«Les voeux des éternels ennemis du continent sont accomplis: la guerre
a commencé au milieu de l'Allemagne. L'Autriche et la Russie se sont
réunies à l'Angleterre, et notre génération est entraînée de nouveau
dans toutes les calamités de la guerre. Il y a peu de jours, j'espérais
encore que la paix ne serait point troublée; les menaces et les outrages
m'avaient trouvé impassible; mais l'armée autrichienne a passé l'Inn,
Munich est envahie, l'électeur de Bavière est chassé de sa capitale;
toutes mes espérances se sont évanouies.
«C'est-dans cet instant que s'est dévoilée la méchanceté des ennemis du
continent; Ils craignaient encore la manifestation de mon violent amour
pour la paix; ils craignaient que l'Autriche, à l'aspect du gouffre
qu'ils avaient creusé sous ses pas, ne revînt à des sentimens de justice
et de modération; ils l'ont précipitée dans la guerre. Je gémis du sang
qu'il va en coûter à l'Europe; mais le nom français en obtiendra un
nouveau lustre.
«Sénateurs, quand à votre aveu, à la voix du peuple français tout
entier, j'ai placé sur ma tête la couronne impériale, j'ai reçu de vous,
de tous les-citoyens, l'engagement de la maintenir pure et sans tache.
Mon peuple m'a donné dans toutes les circonstances des preuves de sa
confiance et de son amour. Il volera sous les drapeaux de son empereur
et de son armée, qui dans peu de jours auront dépassé les frontières.
«Magistrats, soldats, citoyens, tous veulent maintenir la patrie hors de
l'influence de l'Angleterre, qui, si elle prévalait, ne nous accorderait
qu'une paix environnée d'ignominie et de honte, et dont les principales
conditions seraient l'incendie de nos flottes, le comblement de nos
ports, et l'anéantissement de notre industrie.
«Toutes les promesses que j'ai faites au peuple français, je les ai
tenues. Le peuple français, à son tour, n'a pris aucun engagement avec
moi qu'il n'ait surpassé. Dans cette circonstance si importante pour sa
gloire et la mienne, il continuera de mériter ce nom de grand peuple,
dont je le saluai au milieu des champs de bataille.
«Français, votre empereur fera son devoir, mes soldats feront le leur;
vous ferez le vôtre.»