Paris, le 18 messidor an 13 (7 juillet 1805).
_Notes inscrites dans le Moniteur, en réponse à un message du roi
d'Angleterre au parlement._
Ainsi, S.M. britannique avoue après six mois que ce ne sont pas des
liaisons avec les puissances du continent qui l'ont empêché, comme
le disaient ses ministres par leur lettre au ministre des relations
extérieures, de répondre aux ouvertures de paix faites par l'empereur
des Français. Ces liaisons qui paraissaient alors si étroites qu'on ne
pouvait se dispenser de consulter les puissances avec lesquelles on les
avait contractées, ne sont plus que des communications qui n'ont point
encore acquis un degré de maturité qui permette d'entrer avec le
gouvernement français dans des explications ultérieures. La réponse
faite par les ministres, il y a six mois, n'était donc qu'une défaite;
et si l'on n'avait pas de liaisons alors, l'on n'en a pas davantage
aujourd'hui. S. M. britannique ajoute; qu'il pourrait être d'une
importance essentielle en elle, qu'il fût en son pouvoir de profiter
de toutes les conjonctures favorables pour effectuer avec d'autres
puissances tel accord qui pût lui procurer les moyens de résister à
l'ambition désordonnée de la France. C'est une question qu'il est
difficile de résoudre. Quoi qu'il en soit, S.M. aurait été beaucoup plus
franche et se serait mise dans une position plus simple, si elle avait
dit qu'elle ne voulait pas traiter avant d'avoir fait cinq à six
campagnes avec les puissances coalisées. Encore faudrait-il savoir à
qui demeurerait l'avantage après ces cinq ou six campagnes, et si cet
avantage serait en proportion avec le sacrifice de deux à trois mille
hommes immolés pour le bon plaisir du roi d'Angleterre. S.M. britannique
laisse entrevoir en vérité, et nous devons en cela admirer sa prudence,
que si elle ne parvient point à former une coalition et a se procurer le
plaisir de voir, du fond de son île et de la terrasse de son château de
Windsor, les malheurs du continent, elle se résoudra à faire la paix. La
paix, objet de la juste ambition de tous les gouvernemens sages,
n'est, si l'on veut parler ainsi, qu'un véritable pis-aller pour S.M.
britannique. Elle recommande à ses fidèles communes, de la mettre en
état de prendre des mesures, afin de voir si quelque capitan, quelque
espèce de chef de condottieri ou de ces bandes célèbres en différens
temps, voudrait, pour l'appât d'un sordide gain, faire cause commune
avec elle. Qui ne formera des voeux pour que l'Angleterre trouve
l'Europe sourde à tous projets de coalition; qui ne priera pour le
succès des armes d'une nation qui ne veut que la paix, tandis que
l'Angleterre, son ennemie, appelle à grands cris le retour des désastres
qui ont si long-temps affligé l'Europe?
S. M. britannique a cru qu'elle pouvait tirer parti de la lettre de
l'empereur des Français pour prouver au continent qu'il avait peur de
l'Angleterre, et faire penser qu'il craignait la guerre, puisqu'il
désirait la paix, et amener ainsi quelque puissance à entrer dans une
coalition nouvelle. Le cabinet de Londres n'aura pas oublié d'appuyer
d'offres de subsides de si faibles raisonnemens; mais il se sera aperçu
qu'il ne mettait pas à un assez haut prix de tels services, et qu'il
fallait payer plus cher. Le parlement avait accordé cinq millions
sterlings; on lui en a demandé encore autant; nous verrons si la
générosité des marchands rendra le marché plus facile. Toutes les
paroles, toutes les mesures de ce gouvernement portent le caractère du
désordre et de la déraison. C'est une étrange déclaration politique que
les ministres mettent dans la bouche du roi, lorsqu'ils lui font dire
assez clairement qu'il ne fera la paix que lorsqu'il sera forcé de ne
plus faire la guerre. Il en résultera nécessairement que quand il voudra
la paix, on jugera qu'il est contraint de la faire, et qu'on pourra se
croire alors autorisé à se montrer plus exigeant.
Que conclure donc d'un tel passage? C'est que le rétablissement de
la tranquillité de l'Europe est loin encore, puisque le gouvernement
anglais ne sera disposé qu'au moment où il sera convaincu qu'aucune
puissance ne veut concourir à alimenter l'incendie, et qu'il n'y a plus
de ministres ou d'intrigans qu'il puisse espérer d'acheter.
On ferait un recueil très-curieux des sept ou huit discours du roi
d'Angleterre à son parlement, rangés à la suite les uns des autres, et
par ordre de date; nous laissons à nos lecteurs le soin de faire ce
rapprochement, qui n'échappera pas à l'histoire.
Paris, le 25 messidor an 13 (14 juillet 1805).
_Note inscrite dans le Moniteur[80]._
Il y a déjà long-temps qu'on s'est plu à répandre que l'empereur avait
des vues pour marier le prince Eugène avec la reine d'Etrurie, et ceci
avait été fait malicieusement, pour faire penser que l'empereur voulait
réunir la Toscane au royaume d'Italie; cependant cette idée n'est pas
heureuse. La reine d'Etrurie a des enfans, et par conséquent ne peut
pas apporter en dot le royaume d'Etrurie. Cette seule observation fait
sentir tout le ridicule et l'absurdité de cette nouvelle. On a dit aussi
qu'il était question de marier un prince de la famille impériale avec
une fille de la reine de Naples. Cette nouvelle est plus absurde encore;
mais c'est un des inconvéniens des hautes places et du haut rang
des princes, que chacun fasse des gloses sur les affaires les plus
délicates.
On a bien aussi mis dans nos propres journaux une généalogie aussi
ridicule que plate de la maison Bonaparte. Ces recherches sont bien
puériles; et à tous ceux qui demanderont de quel temps date la maison
de Bonaparte, la réponse est bien facile: elle date du 18 brumaire.
Comment, dans le siècle où nous sommes, peut-on être assez ridicule pour
amuser le public de pareilles balivernes? Et comment peut-on avoir assez
peu de sentiment des convenances et de ce qu'on doit à l'empereur, pour
aller attacher de l'importance à savoir ce qu'étaient ses ancêtres?
Soldat, magistrat et souverain, il doit tout à son épée et à l'amour
de son peuple. Nous ne voulons pas voir de la malveillance dans cette
espèce de comparaison avec la maison de Suède, maison souveraine depuis
plusieurs siècles. Si c'est un écrivain qui a voulu faire sa cour à
l'empereur par cet article, c'est bien le cas de dire: il n'y a rien de
dangereux comme un sot ami.
[Footnote 80: Cette note est d'autant plus intéressante qu'elle
dément les contes ridicules qu'on s'est plu à répandre sur la manie
généalogique de Napoléon.]
De mon Camp impérial de Boulogne, le 25 thermidor an 13 (11 août 1805).
_Lettre au président du corps législatif du royaume d'Italie._
Monsieur le président Taverna, je reçois la lettre du 1er août, que vous
m'écrivez au nom du corps législatif. Les assurances de son attachement
me sont d'autant plus agréables, que sa conduite pendant la session m'a
démontré qu'il ne marchait pas dans la même direction que moi, et qu'il
avait d'autres projets et un autre but que ceux que je me proposais.
Il est dans mes principes de me servir des lumières de tous les corps
intermédiaires, soit conseil des consulteurs, soit conseil législatif,
soit corps législatif, soit même des différens colléges, toutes les fois
qu'ils auront la même direction que moi. Mais, toutes les fois qu'ils
ne porteront dans leurs délibérations qu'un esprit de faction et de
turbulence, ou des projets contraires à ceux que je puis avoir médités
pour le bonheur et la prospérité de mes peuples, leurs efforts seront
impuissans, la honte leur en restera tout entière, et, malgré eux, je
remplirai tous les desseins, je terminerai toutes les opérations
que j'aurai jugées nécessaires à la marche de mon gouvernement et
à l'exécution du grand projet que j'ai conçu de reconstituer et
d'illustrer le royaume d'Italie. Ces principes, monsieur le président,
je les transmettrai à mes descendans, et ils apprendront de moi qu'un
prince ne doit jamais souffrir que l'esprit de cabale et de faction
triomphe de son autorité; qu'un misérable esprit de légèreté et
d'opposition déconsidère cette autorité première, fondement de l'ordre
social, exécutrice du Code civil, et véritable source de tous les biens
des peuples. Lorsque les corps intermédiaires seront animés d'un bon
esprit, suivront le même but que moi, je serai empressé de prêter
l'oreille à leurs observations, et de suivre leurs avis, soit dans
la modification, soit dans la direction de ces vues. En finissant,
monsieur, je ne veux vous laisser aucun doute sur la vérité de mes
sentimens pour le plus grand nombre des membres du corps législatif,
dont je connais le mérite et le foncier attachement pour ma personne.
Réunis en assemblée, ils n'ont point senti la légèreté qu'ils ont portée
dans leurs opérations, mais j'espère qu'appréciant mieux l'ordre et
le bonheur de la société, ils sentiront l'avantage de rester rangés
constamment autour du trône, de ne marquer dans l'opinion que par leurs
propres témoignages de fidélité et d'obéissance, et de ne point ébranler
l'attachement et l'amour des sujets par une opposition ouverte et
inconsidérée. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.