La république a été forcée de changer d'attitude, mais elle n'a point
changé de situation; elle conserve toujours, dans le sentiment de sa
force, le gage de sa prospérité. Tout était calme dans l'intérieur de la
France, lorsqu'au commencement de l'année dernière, nous entretenions
encore l'espoir d'une paix durable. Tout est resté calme depuis qu'une
puissance jalouse a rallumé les torches de la guerre; mais sous cette
dernière époque, l'union des intérêts et des sentimens s'est montrée
plus pleine et plus entière; l'esprit public s'est développé avec plus
d'énergie.
Dans les nouveaux départemens que le premier consul a parcourus[64], il
a entendu, comme dans les anciens, les accens d'une indignation vraiment
française; il a reconnu, dans leur haine contre un gouvernement ennemi
de notre prospérité, mieux encore que dans les élans de la joie publique
et d'une affection personnelle, leur attachement à la patrie, leur
dévouement à sa destinée.
[Footnote 64: Ceux de la Belgique.]
Dans tous les départemens, les ministres du culte ont usé de l'influence
de la religion pour consacrer ce mouvement spontané des esprits. Des
dépôts d'armes que des rebelles fugitifs avaient confiés à la terre,
pour les reprendre dans un avenir que leur forgeait une coupable
prévoyance, ont été révélés au premier signal du danger, et livrés aux
magistrats pour en armer nos défenseurs.
Le gouvernement britannique tentera de jeter, et peut-être il a déjà
jeté sur nos côtes quelques-uns de ces monstres qu'il a nourris pendant
la paix pour déchirer le sol qui les a vus naître; mais ils n'y
retrouveront plus ces bandes impies qui furent les instrumens de leurs
premiers crimes; la terreur les a dissoutes, ou la justice en a
purgé nos contrées; ils n'y retrouveront ni cette crédulité dont
ils abusèrent, ni ces haines dont ils aiguisèrent les poignards.
L'expérience a éclairé tous les esprits; la sagesse des lois et de
l'administration a réconcilié tous les coeurs.
Environnés partout de la force publique, partout atteints par les
tribunaux, ces hommes affreux ne pourront désormais ni faire des
rebelles, ni recommencer impunément leur métier de brigands et
d'assassins.
Tout à l'heure une misérable tentative a été faite dans la Vendée, la
conscription en était le prétexte; mais, citoyens, prêtres, soldats,
tout s'est ébranlé pour la défense commune; ceux qui, dans d'autres
temps, furent des moteurs de troubles, sont venus offrir leurs bras à
l'autorité publique, et, dans leurs personnes et dans leurs familles,
des gages de leur foi et de leur dévouement.
Enfin ce qui caractérise surtout la sécurité des citoyens, le retour
des affections sociales, la bienfaisance se déploie tous les jours
davantage; de tous côtés on offre des dons à l'infortune, et des
fondations à des établissemens utiles.
La guerre n'a point interrompu les pensées de la paix; et le
gouvernement a poursuivi avec constance tout ce qui tend à mettre la
constitution dans les moeurs et dans le tempérament des citoyens,
tout ce qui doit attacher à sa durée tous les intérêts et toutes les
espérances.
Ainsi, le sénat a été placé à la hauteur où son institution l'appelait.
Une dotation telle que la constitution l'avait déterminée, l'entoure
d'une grandeur imposante.
Le corps législatif n'apparaîtra plus qu'environné de la majesté que
réclament ses fonctions; on ne le cherchera plus vainement hors de
ses séances. Un président annuel sera le centre de ses mouvemens, et
l'organe de ses pensées et de ses voeux dans ses relations avec le
gouvernement. Ce corps aura enfin cette dignité qui ne pouvait exister
avec des formes mobiles et indéterminées.
Les collèges électoraux se sont tenus partout avec ce calme, cette
sagesse qui garantissent les heureux choix.
La légion d'honneur existe dans les parties supérieures de son
organisation, et dans une partie des élémens qui doivent la composer.
Ces élémens, encore égaux, attendent d'un dernier choix leurs fonctions
et leurs places. Combien de traits honorables a révélés l'ambition d'y
être admis! Que de trésors la république aura dans cette institution
pour récompenser les services et les vertus!
Au conseil d'état, une autre institution prépare aux choix du
gouvernement des hommes pour toutes les branches supérieures de
l'administration; des auditeurs s'y forment dans l'atelier des réglemens
et des lois; ils s'y pénètrent des principes et des maximes de l'ordre
public. Toujours environnés de témoins et de juges, souvent sous les
yeux du gouvernement, souvent dans des missions importantes, ils
arriveront aux fonctions publiques avec la maturité de l'expérience,
et avec la garantie que donnent un caractère, une conduite et des
connaissances éprouvées.
Des lycées, des écoles secondaires s'élèvent de tous côtés, et ne
s'élèvent pas encore assez rapidement au gré de l'impatience des
citoyens. Des réglemens communs, une discipline commune, un même système
d'instruction y vont former des générations qui soutiendront la gloire
de la France par des talens, et ses institutions par des principes et
des vertus.
Un prytanée unique, le prytanée de Saint-Cyr, reçoit les enfans des
citoyens qui sont morts pour la patrie; déjà l'éducation y respire
l'enthousiasme militaire.
A Fontainebleau, l'école spéciale militaire compte plusieurs centaines
de soldats qu'on ploie à la discipline, qu'on endurcit à la fatigue, qui
acquièrent, avec les habitudes du métier, les connaissances de l'art.
L'école de Compiègne offre l'aspect d'une vaste manufacture, où cinq
cents jeunes gens passent de l'étude dans les ateliers, des ateliers
à l'étude. Après quelques mois, ils exécutent avec la précision de
l'intelligence, des ouvrages qu'on n'en aurait pas obtenus après
des années d'un vulgaire apprentissage, et bientôt le commerce et
l'industrie jouiront de leur travail et des soins du gouvernement.
Le génie, l'artillerie, n'ont plus qu'une même école et une institution
commune.
La médecine est partout soumise au nouveau régime que la loi a prescrit.
Dans une réforme salutaire, on a trouvé le moyen de simplifier la
dépense et d'ajouter à l'instruction.
L'exercice de la pharmacie a été mis sous la garde des lumières et de la
probité.
Un règlement a placé entre le maître et l'ouvrier, des juges qui
terminent leurs différens avec la célérité qu'exigent leurs intérêts et
leurs besoins, et avec l'impartialité que commande la justice.
Le Code civil s'achève, et dans cette session, pourront être soumis aux
délibérations du corps législatif les derniers projets de lois qui en
complètent l'ensemble.
Le Code judiciaire, appelé par tous les voeux, subit en ce moment les
discussions qui le conduiront à sa maturité.
Le Code criminel avance, et du Code de commerce les parties que
paraissent réclamer le plus impérieusement les circonstances, sont en
état de recevoir le sceau de la loi dans la session prochaine.
De nouveaux chefs-d'oeuvre sont venus embellir nos musées; et tandis
que le reste de l'Europe envie nos richesses, nos jeunes artistes vont
encore, au sein de l'Italie, échauffer leur génie à la vue de ses grands
monumens, et respirer l'enthousiasme qui les a enfantés.
Dans le département de Marengo, sous les murs de cette Alexandrie qui
sera un des plus puissans boulevarts de la France, s'est formé le
premier camp de nos vétérans. Là, ils conserveront le souvenir de leurs
exploits et l'orgueil de leurs victoires; ils inspireront à leurs
nouveaux concitoyens l'amour et le respect de cette patrie qu'ils ont
agrandie et qui les a récompensés; ils laisseront dans leurs enfans des
héritiers de leur courage, et de nouveaux défenseurs de cette patrie
dont ils recueilleront les bienfaits.
Dans l'ancien territoire de la république, dans la Belgique, d'antiques
fortifications qui n'étaient plus que d'inutiles monumens des malheurs
de nos pères ou des accroissemens progressifs de la France, seront
démolies. Les terrains qui avaient été sacrifiés à leur défense seront
rendus à la culture et au commerce, et avec les fonds que produiront ces
démolitions et ces terrains, seront construites de nouvelles forteresses
sur nos nouvelles frontières.
Sous un meilleur système d'adjudication, la taxe d'entretien des routes
a pris de nouveaux accroissemens; des fermiers d'une année étaient sans
émulation; des fermiers de portions trop morcelées étaient sans fortune
et sans garantie.
Des adjudications triennales, des adjudications de plusieurs barrières
à la fois, ont appelé des concurrens plus nombreux, plus riches et plus
hardis.
Le droit de barrière a produit en l'an 11 quinze millions; dix de
plus ont été consacrés dans la même année à l'entretien et au
perfectionnement des routes.
Les routes anciennes ont été entretenues et réparées; des routes ont été
liées à d'autres routes par des constructions nouvelles. Dès cette année
les voitures franchissent le Simplon et le Mont-Cenis.
On rétablit au pont de Tours trois arches écroulées.
De nouveaux ponts sont en construction à Corbeille, à Roanne, à Nemours,
sur l'Isère, sur le Roubion, sur la Durance, sur le Rhin. Avignon et
Villeneuve communiqueront par un pont entrepris par une association
particulière.
Trois ponts avaient été commencés à Paris avec des fonds que des
citoyens avaient fournis; deux ont été achevés en partie avec les fonds
publics, et les droits qui s'y perçoivent assurent, dans un nombre
déterminé d'années, l'intérêt et le remboursement des avances.
Un troisième, le plus intéressant de tous (celui du jardin des Plantes)
est en construction et sera bientôt terminé. Il dégagera l'intérieur de
Paris d'une circulation embarrassante, se liera avec une place superbe,
depuis long-temps décrétée, qu'embelliront des plantations et les eaux
de la rivière d'Ourcq, et sur laquelle aboutiront en ligne directe la
rue Saint-Antoine et celle de son faubourg.
Le pont seul formera l'objet d'une dépense que couvriront rapidement
les droits qui y seront perçus. La place et tous ses accessoires ne
coûteront à l'état que l'emplacement et les ruines sur lesquelles elle
doit s'élever.
Les travaux du canal de Saint-Quentin s'opèrent sur quatre points à la
fois. Déjà une galerie souterraine est percée dans une étendue de mille
mètres; deux écluses sont terminées, huit autres s'avancent; d'autres
sortent des fondations, et cette vaste entreprise offrira dans quelques
années une navigation complète.
Les canaux d'Arles, d'Aigues-Mortes, de la Saône et de l'Yonne; celui
qui unira le Rhône au Rhin; celui qui, par le Blavet, doit porter la
navigation au centre de l'ancienne Bretagne, sont tous commencés, et
tous seront achevés dans un temps proportionné aux travaux qu'ils
exigent.
Le canal qui doit joindre l'Escaut, la Meuse et le Rhin, n'est déjà plus
dans la seule pensée du gouvernement; des reconnaissances ont été faites
sur le terrain; des fonds sont déjà prévus pour l'exécution d'une
entreprise qui nous ouvrira l'Allemagne, et rendra à notre commerce et
à notre industrie des parties de notre propre territoire que leur
situation livrait à l'industrie et au commerce des étrangers.
La jonction de la Rance à la Vilaine unira la Manche à l'Océan, portera
la prospérité et la civilisation dans des contrées où languissent
l'agriculture et les arts, où les moeurs agrestes sont encore étrangères
à nos moeurs. Dès cette année des sommes considérables ont été affectées
à cette opération.
Le dessèchement des marais de Rochefort, souvent tenté, souvent
abandonné, s'exécute avec constance. Un million sera destiné cette année
à porter la salubrité dans ce port, qui dévorait nos marins et ses
habitans. La culture et les hommes s'étendront sur les terrains voués
depuis long-temps aux maladies et à la dépopulation.
Au sein du Cotentin, un dessèchement non moins important, dont le projet
est fait, dont la dépense, largement calculée, sera nécessairement
remboursée par le résultat de l'opération, transformera en riches
pâturages d'autres marais d'une vaste étendue, qui ne sont aujourd'hui
qu'un foyer de contagion toujours renaissant.
Les fonds nécessaires à cette entreprise sont portés dans le budget de
l'an 12. En même temps un pont sur la Vire liera le département de
la Manche au département du Calvados, supprimera un passage toujours
dangereux et souvent funeste, et abrégera de quelques myriamètres la
route qui conduit de Paris à Cherbourg.
Sur un autre point du département de la Manche, un canal est projeté,
qui portera le sable de la mer et la fécondité dans une contrée stérile,
et donnera aux constructions civiles et à la marine des bois qui
périssent sans emploi à quelques myriamètres du rivage.
Sur tous les canaux, sur toutes les côtes de la Belgique, les digues
minées par le temps, attaquées par la mer, se réparent, s'étendent et se
fortifient.
La jetée et le bassin d'Ostende sont garantis des progrès de la
dégradation; un pont ouvrira une communication importante à la ville, et
l'agriculture s'enrichira d'un terrain précieux, reconquis sur la mer.
Anvers à vu arrêter tout à coup un port militaire, un arsenal et des
vaisseaux de guerre sur le chantier. Deux millions assignés sur la vente
des biens nationaux, situés dans les départemens de l'Escaut et des
Deux-Nèthes, sont consacrés à la restauration et à l'agrandissement de
son ancien port. Sur la foi de ce gage, le commerce fait des avances,
les travaux sont commencés, et dans l'année prochaine ils seront
conduits à leur perfection.
A Boulogne, au Havre, sur toute cette côte que nos ennemis appellent
désormais _une côte de fer_, de grands ouvrages s'exécutent ou
s'achèvent.
La digue de Cherbourg, long-temps abandonnée, long-temps l'objet de
l'incertitude et du doute, sort enfin du sein des eaux; et déjà elle est
un écueil pour nos ennemis et une protection pour nos navigateurs. A
l'abri de cette digue, au fond d'une rade immense, un port se creuse,
où, dans quelques années, la république aura ses arsenaux et des
flottes.
A la Rochelle, à Cette, à Marseille, à Nice, on répare avec des fonds
assurés les ravages de l'insouciance et du temps. C'est surtout dans nos
villes maritimes, où la stagnation du commerce a multiplié les malheurs
et les besoins, que la prévoyance du gouvernement s'est attachée à créer
des ressources dans des travaux utiles ou nécessaires.
La navigation intérieure périssait par l'oubli des principes et
des règles; elle est désormais soumise à un régime salutaire et
conservateur. Un droit est consacré à son entretien, aux travaux qu'elle
exige, aux améliorations que l'intérêt public appelle. Placée sous la
surveillance des préfets, elle a encore, dans les chambres de commerce,
des gardiens utiles, des témoins et des censeurs de la comptabilité
des fonds qu'elle produit; enfin des hommes éclairés qui discutent les
projets formés pour la conserver et pour l'étendre.
Le droit de pêche dans les rivières navigables est redevenu ce qu'il
dut toujours être, une propriété publique. Il est confié à la garde
de l'administration forestière; et des adjudications triennales lui
donnent, dans des fermiers, des conservateurs encore plus, actifs, parce
qu'ils sont plus intéressés.
L'année dernière a été une année prospère pour nos finances; les régies
ont heureusement trompé les calculs qui en avaient d'avance déterminé
les produits. Les contributions directes ont été perçues avec plus
d'aisance. Les opérations qui doivent établir les rapports de la
contribution foncière de département à département marchent avec
rapidité. La répartition deviendra invariable; on ne verra plus cette
lutte d'intérêts différens qui corrompait la justice publique, et cette
rivalité jalouse qui menaçait l'industrie et la prospérité de tous les
départemens.
Des préfets, des conseils généraux ont demandé que la même opération
s'étendît à toutes les communes de leur département pour déterminer
entre elles les bases d'une répartition proportionnelle. Un arrêté du
gouvernement a autorisé ce travail général devenu plus simple, plus
économique par le succès du travail partiel. Ainsi, dans quelques
années, toutes les communes de la république auront chacune, dans une
carte particulière, le plan de leur territoire, les divisions, les
rapports des propriétés qui le composent; et les conseils généraux et
les conseils d'arrondissement trouveront, dam la réunion de tous ces
plans, les élémens d'une répartition juste dans ses bases et perpétuelle
dans ses proportions.
La caisse d'amortissement remplit avec constance, avec fidélité, sa
destination. Déjà propriétaire d'une partie de la dette publique,
chaque jour elle accroît un trésor qui garantit à l'état une prompte
libération; une comptabilité sévère, une fidélité inviolable, ont mérité
aux administrateurs la confiance du gouvernement et leur assurent
l'intérêt des citoyens.
La refonte des monnaies s'exécute sans mouvemens, sans secousses; elle
était un fléau quand les principes étaient méconnus; elle est devenue
l'opération la plus simple depuis que la foi publique et les règles du
bon sens en ont fixé les conditions.
Au trésor, le crédit public s'est soutenu au milieu des secousses de la
guerre et des rumeurs intéressées.
Le trésor public fournissait aux dépenses des colonies, soit par des
envois directs de fonds, soit par des opérations sur le continent
de l'Amérique. Les administrateurs pouvaient, si les fonds étaient
insuffisans, s'en procurer par des traites sur le trésor public, mais
avec des formes prescrites et dans une mesure déterminée.
Tout à coup une masse de traites (quarante-deux millions) a été créée à
Saint-Domingue, sans l'aveu du gouvernement, sans proportion avec les
besoins actuels, sans proportions avec les besoins a venir.
Des hommes sans caractère les ont colportées à la Havanne, à la
Jamaïque, aux Etat-Unis; elles y ont partout été exposées sur les places
a de honteux rabais, livrées à des hommes qui n'avaient versé ni argent
ni marchandises, ou qui ne devaient en fournir la valeur que quand le
paiement en aurait été effectué au trésor public. De là un avilissement
scandaleux en Amérique et un agiotage plus scandaleux en Europe.
C'était pour le gouvernement un devoir, rigoureux d'arrêter le cours
de cette imprudente mesure, de sauver à la nation les pertes dont elle
était menacée, de racheter surtout son crédit par une juste sévérité.
Un agent du trésor public a été envoyé à Saint-Domingue, chargé de
vérifier les journaux et la caisse du payeur général; de constater
combien de traites avaient été créées, par quelle autorité et sous
quelles formes; combien avaient été négociées, et à quelles conditions;
si pour des versemens réels; si sans versemens effectifs, si pour
éteindre une dette légitime, si pour des marchés simulés.
Onze millions de traites qui n'étaient pas encore en circulation, ont
été annulés. Des renseignemens ont été obtenus sur les autres.
Les traites dont la valeur intégrale a été reçue, ont été acquittées
avec les intérêts du jour de l'échéance au jour du paiement; celles qui
ont été livrées sans valeur effective, sont arguées de faux, puisque les
lettres-de-change portent _pour argent versé_, quoique le procès-verbal
de paiement constate qu'il n'a rien été versé; et elles seront soumises
à un sévère examen. Ainsi, le gouvernement satisfera à la justice qu'il
doit aux créanciers légitimes et à celle qu'il doit à la nation dont il
est chargé de défendre les droits.
La paix était dans les voeux comme, dans les intérêts du gouvernement.
Il l'avait voulue au milieu des chances encore incertaines de la guerre;
il l'avait voulue au milieu des victoires. C'est à la prospérité de la
république qu'il avait désormais attaché toute sa gloire. Au dedans, il
réveillait l'industrie, il encourageait les arts, il entreprenait ou des
travaux utiles, ou des monumens de grandeur nationale. Nos vaisseaux
étaient dispersés sur toutes les mers, et tranquilles sur la foi des
traités.
Ils n'étaient employés qu'à rendre nos colonies à la France et au
bonheur. Aucun armement dans nos ports, rien de menaçant sur nos
frontières.
Et c'est là le moment que choisit le gouvernement britannique pour
alarmer sa nation, pour couvrir la Manche de vaisseaux, pour insulter
notre commerce par des visites injurieuses, nos côtes et nos ports, les
côtes et les ports de nos alliés par la présence de forces menaçantes.
Si, au 17 ventose de l'an 11 (8 mars 1803), il existait aucun armement
imposant dans les ports de France et de Hollande, s'il s'y exécutait
un seul mouvement auquel la défiance la plus ombrageuse pût donner une
interprétation sinistre, nous sommes les agresseurs; le message du roi
d'Angleterre et son attitude hostile ont été commandés par une légitime
prévoyance, et le peuple anglais a pu croire que nous menacions _son
indépendance_, sa religion, sa constitution.
Mais si les assertions du message étaient fausses; si elles étaient
démenties par la conscience de l'Europe, comme par la conscience du
gouvernement britannique, ce gouvernement a trompé sa nation; il l'a
trompée pour la précipiter sans délibération dans une guerre dont les
terribles effets commencent à se faire sentir en Angleterre, et dont les
résultats peuvent être si décisifs pour les destinées futures du peuple
anglais.
Toutefois l'agresseur doit seul répondre des calamités qui pèsent sur
l'humanité.
Malte, le motif de cette guerre, était au pouvoir des Anglais; c'eût été
à la France d'armer pour en assurer l'indépendance, et c'est la France
qui attend en silence la justice de l'Angleterre, et c'est l'Angleterre
qui commence la guerre et qui la commence sans la déclarer.
Dans la dispersion de nos vaisseaux, dans la sécurité de notre commerce,
nos pertes devaient être immenses; nous les avions prévues, et nous les
eussions supportées sans découragement et sans faiblesse: heureusement
elles ont été au-dessous de notre attente. Nos vaisseaux de guerre sont
rentrés dans les ports de l'Europe; un seul, qui, depuis longtemps était
condamné à n'être plus qu'un vaisseau de transport, est tombé au pouvoir
de l'ennemi.
De 200 millions que les croiseurs anglais pouvaient ravir à autre
commerce, plus des deux tiers ont été sauvés: nos corsaires ont vengé
nos pertes par des prises importantes, et les vengeront par de plus
importantes encore.
Tabago, Sainte-Lucie étaient sans défense, et n'ont pu que se rendre aux
premières forces qui s'y sont présentées; mais nos grandes colonies nous
restent, et les attaques que nos ennemis ont hasardées contre elles ont
été vaines.
Le Hanovre est en notre pouvoir: vingt-cinq mille hommes des meilleures
troupes ennemies ont posé les armes, et sont restés prisonniers de
guerre. Notre cavalerie s'est remontée aux dépens de la cavalerie
ennemie, et une possession chère au roi d'Angleterre, est, entre nos
mains, le gage de la justice qu'il sera forcé de nous rendre.
Chaque jour le despotisme britannique ajoute à ses usurpations sur
les mers. Dans la dernière guerre, il avait épouvanté les neutres,
en s'arrogeant, par une prétention inique et révoltante, le droit de
_déclarer des côtes entières en état de blocus_. Dans cette guerre, il
vient d'augmenter son code monstrueux, du prétendu droit de _bloquer des
rivières, des fleuves_.
Si le roi d'Angleterre a juré de continuer la guerre, jusqu'à ce qu'il
ait réduit la France à ces traités déshonorans que souscrivirent
autrefois le malheur et la faiblesse, la guerre sera longue. La France
a consenti dans Amiens à des conditions modérées; elle n'en reconnaîtra
jamais de moins favorables; elle ne reconnaîtra surtout jamais, dans le
gouvernement britannique, le droit de ne remplir de ses engagemens
que ce qui convient aux calculs progressifs de son ambition, le droit
d'exiger encore d'autres garanties après la garantie de la foi donnée.
Eh! si le traité d'Amiens n'est point exécuté, où seront, pour un traité
nouveau, une foi plus sainte et des sermens plus sacrés!
La Louisiane est désormais associée à l'indépendance des Etats Unis
d'Amérique. Nous conservons là des amis que le souvenir d'une commune
origine attachera toujours à nos intérêts, et que des relations
favorables de commerce uniront long-temps à notre prospérité.
Les Etats-Unis doivent à la France leur indépendance; ils nous devront
désormais leur affermissement et leur grandeur.
L'Espagne reste neutre.
L'Helvétie est rassise sur ses fondemens, et sa constitution n'a
subi que les changemens que la marche du temps et des opinions lui a
commandés. La retraite de nos troupes atteste la sécurité intérieure
et la fin de toutes ses divisions. Les anciennes capitulations ont été
renouvelées, et la France a retrouvé ses premiers et ses plus fidèles
alliés.
Le calme règne dans l'Italie; une division de l'armée de la république
italienne traverse en ce moment la France pour aller camper avec les
nôtres sur les côtes de l'Océan. Ces bataillons y trouveront partout des
vestiges de la patience, de la bravoure et des grandes actions de leurs
ancêtres.
L'empire ottoman, travaillé par les intrigues souterraines, aura, dans
l'intérêt de la France, l'appui que d'anciennes liaisons, un traité
récent et sa position géographique, lui donnent droit de réclamer.
La tranquillité rendue au continent par le traité de Lunéville, est
assurée par les derniers actes de la diète de Ratisbonne. L'intérêt
éclairé des grandes puissances, la fidélité du gouvernement à cultiver
avec elles les relations de bienveillance et d'amitié, la justice,
l'énergie de la nation et les forces de la république en répondent.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
Paris, le 28 pluviose an 12 (18 février 1804).
_Réponse du premier consul à une députation du sénat[65]._
«Depuis le jour où je suis arrivé à la suprême magistrature, un grand
nombre de complots ont été formés contre ma vie. Nourri dans les camps,
je n'ai jamais mis aucune importance à des dangers qui ne m'inspirent
aucune crainte.
«Je ne puis pas me défendre d'un sentiment profond et pénible, lorsque
je songe dans quelle situation se trouverait aujourd'hui ce
grand peuple, si le dernier attentat avait pu réussir; car c'est
principalement contre la gloire, la liberté, les destinées du peuple
français, que l'on a conspiré.
«J'ai depuis long-temps renoncé aux douceurs de la condition privée;
tous mes momens, ma vie entière, sont employés à remplir les devoirs que
mes destinées et le peuple français m'ont imposés.
«Le ciel veillera sur la France et déjouera le complot des méchans. Les
citoyens doivent être sans alarmes: ma vie durera tant qu'elle sera
nécessaire à la nation. Mais ce que je veux que le peuple français sache
bien, c'est que l'existence, sans sa confiance et sans son amour, serait
pour moi sans consolation, et n'aurait plus aucun but.»
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 65: Envoyée au sujet de la conspiration de Georges et de
Pichegru.]
Paris, le 28 pluviose an 12 (18 février 1804).
_Réponse du premier consul à une députation de la garde consulaire et du
corps composant la garde de Paris[66]._
«Que les soldats de la république, qui avaient reçu du peuple
l'honorable mission de le défendre contre ses ennemis, mission dont
les armées s'étaient acquittées avec autant de gloire que de bonheur,
avaient plus le droit que les autres citoyens de s'indigner des trames
que notre plus cruel ennemi avaient formées jusqu'au sein de la
capitale; que quels que soient les services rendus pur des citoyens,
ils n'en sont que plus coupables lorsqu'ils ourdissent contre elle des
trames criminelles; que les circonstances actuelles offriront a la
postérité deux inconcevables exemples....; qu'il a été trois jours sans
pouvoir croire à des trames aussi noires qu'insensées; mais qu'il avait
été forcé de se rendre à l'évidence des faits et de ne plus arrêter la
marche de la justice; que jamais sous son gouvernement, des hommes quels
qu'ils soient, quels que soient les services qu'ils auront rendus, ne
fausseront leurs sermens et ne pratiqueront impunément des liaisons
avec les ennemis de la France.....; mais que dans les circonstances
actuelles, l'union de tous les Français était un spectacle consolant
pour son coeur; que ce n'était pas à eux qu'il avait besoin de répéter
que ces attentats si souvent renouvelés contre sa personne ne pourront
rien, n'eût-il autour de lui que le corps le moins nombreux de l'armée».
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 66: Envoyée après la découverte de la conspiration ourdie
par Georges et Pichegru, et dans laquelle le général Moreau se trouva
fortement compromis.]
Saint-Cloud, le 28 germinal an 12 (18 avril 1804).
_Au sénat conservateur._
Sénateurs,
Le sénateur Joseph Bonaparte, grand officier de la légion d'honneur,
m'a témoigné le désir de partager les périls de l'armée, campée sur les
côtes de Boulogne, afin d'avoir part à sa gloire.
J'ai cru qu'il était du bien de l'état et que le sénat verrait avec
plaisir qu'après avoir rendu à la république d'important services, soit
par la solidité de ses conseils dans les circonstances les plus graves,
soit par le savoir, l'habileté, la sagesse qu'il a déployés dans les
négociations successives du traité de Mortefontaine qui a terminé nos
différens avec les Etats-Unis d'Amérique; de celui de Lunéville, qui a
pacifié le continent; et dans ces derniers temps de celui d'Amiens,
qui avait rétabli la paix entre la France et l'Angleterre, le sénateur
Joseph Bonaparte fût mis en mesure de contribuer à la vengeance que se
promet le peuple français pour la violation de ce dernier traité, et se
trouvât dans le cas d'acquérir de plus en plus des titres à l'estime de
la nation.
Ayant déjà servi sous mes yeux dans les premières campagnes de la guerre
et donné des preuves de son courage et de ses bonnes dispositions pour
le métier des armes, dans le grade de chef de bataillon, je l'ai nommé
colonel commandant le premier régiment de ligne, l'un des corps les
plus distingués de l'armée, et que l'on compte parmi ceux qui, toujours
placés au poste le plus périlleux, n'ont jamais perdu leurs étendards,
et ont très-souvent ramené ou décidé la victoire.
Je désire en conséquence que le sénat agrée la demande que lui fera le
sénateur Joseph Bonaparte, de pouvoir s'absenter de la délibération
pendant le temps où les occupations de la guerre le retiendront à
l'armée.