BONAPARTE.

Paris, le 8 frimaire an 12 (1er décembre 1803).

_Note inscrite dans le Moniteur en réponse à un message du roi

d'Angleterre au parlement, où Georges assurait que la France voulait

sérieusement détruire la_ constitution, la religion et l'indépendance de

la nation anglaise; _mais qu'au moyen des mesures qu'il allait prendre,

cette même France ne retirerait de son projet que la_ défaite, la

confusion et le malheur.

Est-ce bien le roi d'Angleterre, le chef d'une nation maîtresse des mers

et souveraine de l'Inde qui tient ce langage? Quoi, nous sommes à peine

au sixième mois depuis ce jour où la discorde apparut à votre roi,

et épaissit sur ses yeux les ténèbres de l'intrigue et de la basse

ambition, et lui montra les ports de France et de Hollande remplis de

flottes et d'armées qui méditaient l'invasion de l'Angleterre, depuis ce

jour où votre prince, encore abusé par ces perfides illusions, vint au

milieu de vous, et dans son effroi, convainquit l'Europe et la France de

l'égarement de ses conseils; et déjà nous l'entendons parler de marcher

avec son peuple pour la défense de la religion, de vos lois, de votre

indépendance. Qui vous a donc réduits à cette extrémité? Si vous

aviez perdu les batailles de la Trébie, de Trasimène, de Cannes,

tiendriez-vous un autre langage. Cependant la lutte est à peine

commencée; vous n'avez essuyé aucun revers, même tout vous a prospéré!

et l'alarme est dans vos villes, et vos conseils ont besoin de se

rassurer à la voix d'un chef qui déclare qu'il veut périr en marchant à

la tête de son peuple! Ceux qui lui dictent ces discours inconsidérés

ignorent-ils donc que Harold-le-parjure se mit aussi à la tête de son

peuple! Ignorent-ils que les prestiges de la naissance, les attributs

du pouvoir souverain, le manteau de pourpre qui couvre les rois sont de

fragiles boucliers dans ces momens où la mort, se promenant à travers

les rangs de l'une et de l'autre armée, attend le coup d'oeil du génie

et un mouvement inattendu, pour choisir le parti qui doit lui fournir

ses victimes. Le jour d'une bataille tous les hommes sont égaux.

L'habitude des combats, la supériorité de la tactique, et le sang-froid

du commandement font seuls les vainqueurs ou les vaincus. Un roi qui, à

soixante-trois ans, se mettrait pour la première fois à la tête de ses

troupes, serait, dans un jour de combat, un embarras de plus pour les

siens, une nouvelle chance de succès pour les ennemis.

Le roi d'Angleterre parle de l'honneur de sa couronne, du maintien de la

constitution, de la religion, des lois, de l'indépendance. La jouissance

de tous ces biens précieux n'était-elle pas assurée par le traité

d'Amiens? On dirait, en lisant ce discours, que ce n'est pas

l'ambassadeur d'Angleterre qui a eu la honteuse insolence de donner

trente-six heures pour se décider à la guerre, et qu'au contraire

l'ambassadeur de France a exigé à Londres que dans trente-six heures

on changeât la religion, on abolît la constitution, on déshonorât

l'Angleterre. Votre religion, votre constitution, votre honneur ne

pouvaient-ils donc exister sans l'ultimatum de lord Whitworth? Qu'a donc

de commun le rocher de Malte et l'île de Lampedouse avec votre religion,

vos lois et votre indépendance?

Il n'appartient pas à la prudence humaine de connaître ce que la

Providence a arrêté dans sa profonde sagesse pour servir à la punition

du parjure et au châtiment de ceux qui soufflent la division, provoquent

la guerre, et pour les vains prétextes ou les secrètes raisons d'une

ambition misérable, prodiguent sans ménagement le sang des hommes;

mais nous pouvons présager avec assurance l'issue de cette importante

contestation, et dire que vous n'aurez pas Malte, que vous n'aurez point

Lampedouse, et que vous signerez un traité moins avantageux que celui

d'Amiens.

La défaite, la confusion et le malheur! Si le roi est si sûr de son

fait, que n'ordonne-t-il à ses flottes, à ses croisières de nous laisser

pendant quelques jours un libre passage? Nous verrons bientôt si le

résultat serait pour les Français, la défaite, la confusion et le

malheur. Toutes ses rodomontades sont indignes à la fois d'un grand

peuple et d'un homme dans son bon sens. Le roi d'Angleterre eût-il

remporté autant de victoires qu'Alexandre, Annibal ou César; ce langage

ne serait pas moins insensé. Le destin de la guerre et le sort des

batailles tiennent à si peu de choses? La fortune est si souvent

inconstante et aveugle qu'il faut être dépourvu de toute raison pour

affirmer que l'armée française qui, jusqu'à ce jour, n'a point passé

pour lâche, ne trouverait sur le sol de la Grande-Bretagne que défaite,

confusion et malheur.

Quant aux menaces présomptueuses dont le roi d'Angleterre accuse ses

ennemis, les ministres seraient embarrassés, sans doute, de les citer.

Dans quel temps le premier consul, qui, seul, a la direction de toutes

les dispositions militaires, a-t-il dit qu'il voulait envoyer une armée

en Angleterre? Il a dit jusqu'à présent, on campera au Texel, à Ostende,

à Saint-Omer, à Brest, à Bayonne, et l'armée y a campé. Ne peut-on

donc, lorsqu'on est en guerre, réunir des troupes dans des camps, sans

exécuter des menaces présomptueuses?

Vous convenez que l'armée française peut pénétrer au sein de

l'Angleterre; vous offrez, dans cette supposition, votre tête et

votre bras à votre peuple pour sa défense, et vous assurez, d'un ton

prophétique, que le résultat sera, pour l'armée française, la défaite,

la confusion et le malheur.... Soit, mais qu'y gagnerez-vous? L'avantage

que nous en retirerons sera, dites-vous, la gloire de surmonter les

difficultés actuelles: il était bien-plus simple de ne pas faire naître

ces difficultés.--De repousser un danger immédiat: il était bien

plus sûr de ne pas vous exposer à ce danger.--D'établir la sûreté et

l'indépendance du royaume sur la base de sa force reconnue: mais le

traité d'Amiens avait établi la sûreté et l'indépendance du royaume de

la Grande-Bretagne.--Résultant de l'épreuve de ses ressources et de son

énergie, eh! qui doute que votre peuple, qui règne sur les deux mondes,

ne soit riche, brave et plein d'énergie?

Certes, ces expressions, _l'épreuve de ses propres ressources et de son

énergie,_ doivent retentir dans toute l'Europe: ainsi vous vous battez

pour montrer que vous pouvez vous battre; vous accablez vos peuples pour

faire connaître que vous êtes riches; vous produisez le malheur des

générations actuelles pour constater cette énergie que personne n'avait

envie de vous contester. L'Europe jugera si de pareils sentimens sont le

résultat de la grandeur ou de la faiblesse de l'âme, de la sagesse ou de

la folie.

Mais si nous admettons que, d'après l'inconstance de la fortune et les

vicissitudes de la guerre, l'armée française pût trouver au sein de la

Grande-Bretagne la défaite et le malheur, admettez à votre tour qu'une

armée de vétérans, dont chaque soldat a affronté la mort dans tant

de batailles, et que conduisent des hommes à qui l'Europe accorde

quelqu'estime, peut, soit par son courage, soit par quelques manoeuvres,

porter au milieu de vous le malheur, la confusion et la défaite, quel

avantage en résultera pour la France? ce ne sera pas de surmonter les

difficultés actuelles: il n'en existe aucune pour elle; de repousser un

danger immédiat: il n'est dans cette lutte, aucun danger immédiat pour

elle; d'établir la sûreté et l'indépendance de l'état sur la base de sa

force reconnue, résultant de l'épreuve de ses propres ressources et

de son énergie: sa sûreté, son indépendance, sa force, ses propres

ressources et son énergie, sont comme l'éclat du soleil: il n'est besoin

d'aucune preuve pour les constater.

Le résultat serait pour elle de vous arracher ce trident, acquis par

cinquante années de bonheur, par les vertus de vos pères, et conservé

par la duplicité de votre cabinet; de venger cette Hibernie infortunée,

de la restituer aux nations, et de faire luire sur cette terre, arrosée

de sang et de larmes, des jours sereins et prospères... ce serait...

Enfin, l'Europe attentive à la lecture de ce discours, sera frappée d'un

seul sentiment. Quoi! les ministres de la Grande-Bretagne sont assez

insensés pour mettre dans la bouche de leur roi, et pour proclamer, dans

un jour solennel, que du sort d'une bataille dépendent les destinées de

ce colosse qui pèse sur les deux mondes?

Si du sort d'une bataille avait dépendu celui d'un seul des nouveaux

départemens acquis par la France, nous sommes assurés qu'elle eût fait

la paix, qu'elle n'eût pas repoussé vos injustes prétentions, qu'elle

eût cédé Malte. Cette conduite aurait été conforme aux devoirs imposés à

tous les hommes, chefs ou ministres, dont les volontés influent sur le

sort des nations.

Paris, le 25 nivose an 12 (16 janvier 1804).

_Au corps législatif._

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 281 / 342 题