BONAPARTE.

Paris, le 30 vendémiaire an 12 (13 octobre 1803).

_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à un article du journal

anglais le Morning-Post, qui finissait ainsi: «Le premier consul

demandera la paix lorsqu'il verra que tout l'avantage sera de notre côté

et toute l'humiliation du sien.»_

Vous aviez en Europe la réputation d'une nation sage, mais vous avez

bien dégénéré de vos pères. Tous vos discours inspirent sur le continent

le mépris de la pitié. Voltaire dit quelque part: quand Auguste buvait,

la Pologne était ivre. L'état de maladie de votre roi s'est communiqué

à votre nation; jamais peuple n'a été entraîné si promptement par un

esprit de vertige qui se manifeste chez les peuples quand Dieu le

permet.

Vous faites la guerre pour garder Malte, et alarmés dès les six premiers

mois sur votre position, vous croyez une levée en masse nécessaire à

votre sûreté!!! Les peines, les angoisses, les périls, attachés aux

mouvemens tumultueux et populaires, voilà déjà le châtiment terrible et

juste de votre déloyauté.

Ce même esprit de vertige vous fit répondre avec insolence au roi de

Prusse, lorsqu'il vous proposa de garantir le Hanovre, si vous vouliez

reconnaître l'indépendance de son pavillon, et vous conduisit à une

levée en masse dans le Hanovre. Lorsque depuis on vous proposa la

convention de Salhingen, le même esprit dicta votre refus, et par là le

roi d'Angleterre manqua à ses devoirs les plus sacrés, mérita la haine,

de ses peuples de l'Elbe et donna lieu au gouvernement français de

désarmer vingt mille hommes et d'occuper celles des provinces du Hanovre

qui lui étaient encore restées.

Lorsque vous vîtes le résultat de cette conduite inconsidérée,

impolitique, immorale, vous eûtes recours à une mesure moins réfléchie

encore; vous déclarâtes en état de blocus l'Elbe et le Weser. Par

là, vous fîtes outrage, vous fîtes tort au Danemarck, à la Prusse, à

Hambourg, à Brème, qui, riverains de ce fleuve, n'avaient cependant rien

de commun avec l'occupation du Hanovre.

Cette conduite était peu sage; mais ce qui la constitue inconcevable,

c'est que, bloquant l'Elbe et le Weser, vous exécutâtes précisément ce

que les Français désiraient. Il n'est pas un négociant, pas un teneur de

livres de Londres qui n'ait calculé le dommage que vous vous êtes fait à

vous-mêmes.

Le Weser et l'Elbe demeurant libres, vous auriez introduit vos

marchandises au moyen des navires prussiens, danois, brémois, etc.;

et vos manufactures et votre commerce ne se fussent pas ressenti de

l'occupation du Hanovre. Ainsi, en déclarant le blocus de l'Elbe et du

Weser, vous avez exécuté, non-seulement la chose la plus injuste qui

ait été faite depuis les Carthaginois, qui, à leur gré, prohibaient le

commerce des différentes régions, mais la chose la plus contraire à vos

intérêts.

Certainement cette conduite n'a pas été inspirée par l'esprit de calcul

et de prudence qui seul vous dirigeait jadis, mais bien par cet esprit

de vertige qui plane sur vous et qui règne dans vos conseils.

Enfin, pour prouver à la France que vous devez garder Malte, vous la

menacez d'une levée en masse, la plus funeste des extrémités auxquelles

puisse être réduite une nation après avoir essuyé de grands malheurs.

Vienne ne fit une levée en masse que lorsque les armées françaises

furent à ses portes. Vous nous menacez de M. Pitt, de lord Withwort, que

vous faites colonels, et votre roi exerce à cheval sa troupe, afin de

lui communiquer cette ardeur guerrière et cette expérience qu'il a

acquises dans tant de combats!!! Ces caricatures misérables font rire

de pitié l'Europe, et l'on cherche en vain l'esprit de cette vieille

Angleterre, si sûre dans ses conseils, si sensée et si constante dans

ses entreprises. La politique de vos précédens ministres vous a séparés

de tous vos alliés, était-ce le temps de vous montrer injustes,

oppresseurs, violateurs des traités? Etait-ce le temps de vouloir,

par la force, réunir au commerce exclusif de l'Océan celui de la

Méditerranée, auquel vos ancêtres plus sages avaient eu le bon esprit de

renoncer? Et lorsque vous avez des projets aussi ambitieux qu'ils sont

mal calculés, vous vous aliénez la plus belle et la plus considérable de

vos provinces. Vous avez réuni son parlement à votre parlement, et vous

refusez à l'Irlande l'exercice de sa religion! Vous savez pourtant bien

que la chose la plus sacrée parmi les hommes, c'est la conscience, et

que l'homme a une voix secrète qui lui crie que rien sur la terre ne

peut l'obliger à croire ce qu'il ne croit pas. La plus horrible de

toutes les tyrannies est celle qui oblige les dix-huit vingtièmes d'une

nation à embrasser une religion contraire à leur croyance, sous peine de

ne pouvoir ni exercer les droits de citoyens, ni posséder aucun bien, ce

qui est la même chose que de n'avoir plus de patrie sur la terre.

Ainsi donc vous voulez réunir l'Irlande, et vous ne voulez pas que les

Irlandais aient une patrie! Inconcevable contradiction, que l'Europe ne

peut expliquer qu'en l'attribuant à l'esprit d'absence et d'imprévoyance

qui caractérise vos conseils. Vous êtes peut-être aujourd'hui la seule

nation éclairée chez qui la tolérance ne soit pas établie. Vous voulez

et vous ne voulez pas; et s'il était vrai que les Pitt et les Grenville

eussent quitté le ministère parce que le roi avait manqué de parole

à l'égard des Irlandais, après leur avoir promis la liberté de leur

religion, il faudrait le dire: ils étaient dépourvus de toute pudeur,

ces hommes qui ont brigué la honte de leur succéder aux conditions

imposées par un prince malade, sans foi, et qui, dans le siècle où nous

sommes, a rétabli les lois des Néron et des Domitien, et persécuté comme

eux l'église catholique. Ils n'ont pas trouvé cet exemple dans votre

histoire; vos pères avaient plus de vertus, plus de respect national.

Quel est donc le sort que le destin vous a préparé? il échappe aux

calculs de toute intelligence humaine.

Cependant serait-il présomptueux de dire que le prince, dont

l'entêtement et le délire vous a fait perdre l'Amérique et vient de vous

faire perdre le Hanovre, pourra vous faire perdre l'Irlande, si, pour

votre punition, Dieu le conserve encore quelque temps sur son trône?

Le ciel ne donne aux nations des princes vicieux ou aliénés que pour

châtier et abaisser leur orgueil.

Paris, le 17 brumaire an 12 (9 novembre 1803).

_Notes inscrites dans le Moniteur.

L'Angleterre n'a point de fusils[61]_. Qui croirait qu'après avoir

déclaré la guerre, provoqué l'arrivée d'une armée française dans son

sein, l'Angleterre manque d'armes pour ses défenseurs? elle a recours à

des piques et à des coutelas. Elle a déjà consommé les cinquante mille

fusils qu'elle avait en réserve dans la tour de Londres, et l'on sait

que dans les levées en masse et les mouvemens tumultueux, il faut

compter les fusils par millions. Ses agens ont parcouru le nord de

l'Allemagne, ils se sont présentés à Berlin, à Hesse-Cassel, Brunswick,

etc., pour avoir des fusils; ils en ont offert le double et le triple de

leur valeur, et ils n'ont pu s'en procurer. Ainsi donc M. Addington arme

son régiment avec des piques! Peut-il y avoir une plus grande preuve de

l'esprit de démence qui s'est emparé des conseils de cette nation...

[Footnote 61: _Le Merchant,_ journal anglais, annonçait qu'à défaut de

_fusils,_ les braves Bretons allaient se servir de _piques._]

_Pourquoi sommes-nous en guerre[62]_? Parce que le peuple anglais n'a,

pour diriger ses affaires, qu'un roi fou, qu'un premier ministre qui a

le caractère et l'incertitude d'une vieille gouvernante; un ministre

des affaires étrangères, jeune homme inconsidéré qui, dans la première

coalition, voulait arriver a Paris en douze jours, et dont les calculs

politiques se ressentent de cette extrême inconsidération.

[Footnote 62: Titre d'une brochure anglaise qui venait de paraître à

Londres.]

La paix d'Amiens était honorable a l'Angleterre; elle eût été solide,

puisque l'Angleterre était la seule des puissances coalisées qui, au

lieu de perdre, avait accru et consolidé ses domaines de l'Orient et de

l'Occident par des acquisitions de la plus grande importance. Mais des

ministres incapables ne surent la défendre ni par la force des discours,

ni par des mesures sensées. Ils voulaient que la France leur fût en tout

favorable, et ils continuèrent à laisser solder sous leurs yeux des

hommes qui, sans cesse, méditaient l'assassinat du premier magistrat de

France. Ils voulaient, après tant d'orages, et de malheurs, fonder la

paix des deux nations, et ils n'avaient pas une voie, pas un moyen pour

s'opposer au torrent d'injures et de calomnies sans exemple, que les

différens partis, pour les embarrasser sans doute, s'étudiaient à vomir

contre le gouvernement français.

Ils voulaient diminuer la prévention et l'aigreur naturelle après la

guerre acharnée qui avait eu lieu entre les deux états, et l'esprit de

méfiance qui avait existé entre les deux gouvernemens; et eux-mêmes ne

cessaient de déclarer qu'il fallait un état de paix considérable, qu'il

fallait rester sur ses gardes, non qu'ils le pensassent véritablement,

mais pour complaire, par un excès de faiblesse, aux ennemis de leur

autorité dans le parlement, sans prévoir que nécessairement le

gouvernement français devait non-seulement en dire mais en faire autant.

Enfin, nous avons la guerre parce que l'Angleterre est sans roi, que ses

conseils et son parlement sont divisés par des factions acharnées

et puissantes, et que le ministère qui dirige les affaires est sans

puissance d'opinion ou de talent. Les événemens actuels ont prouvé

qu'une nation étrangère ne pourrait traiter avec l'Angleterre que quand

elle aurait un roi capable d'une volonté, ou un ministère fort et

puissant, capable d'éclairer la nation, de justifier de ce qu'il a fait.

Faite par Grenville et l'ancien ministère, la paix eût été solide;

elle l'eût été sous le règne du prince de Galles, ou sous le ministère

d'hommes forts en talens et en raisonnemens, tels que les membres de

l'opposition.

Quelques personnes ont essayé de comparer la levée en masse des

propriétaires de Londres et de quelques autres comtés, avec la levée

en masse du peuple français de 1789. Les hommes que l'inquiétude du

gouvernement britannique exporte journellement de son territoire, et

les voyageurs impartiaux, ne trouvent guère de ressemblance que dans

l'expression. Celui qui, en 1790, parcourait nos populeux départemens,

rencontrait partout, non pas quelques corps et métiers ralliés sous des

bannières de confrérie, mais les villes entières levées au signal de

la patrie menacée, et faisant retentir les airs de chants civiques et

d'hymnes à la liberté. L'homme que son zèle et quelquefois sa modestie

même plaçait dans les rangs où l'âge, le talent et le mérite se

plaisaient à se confondre, savait bien que ce n'était pas pour défendre

la vaisselle plate de son capitaine, qu'il abandonnait sa femme et

ses enfans, allait exposer sa vie et verser son sang: un autre motif

l'appelait aux armes, le besoin de sortir du néant, dans lequel était

plongée la France entière, et de disputer à d'insolens et privilégiés

héréditaires la considération qui appartenait au mérite seul: voilà tout

ce qui avait soulevé une grande nation, voila ce qui a recruté pendant

long-temps une armée qui, d'abord de 1,200,000, s'est constamment et

facilement maintenue à la hauteur des dangers et des besoins de la

patrie.

Pour enflammer les soldats de la liberté on n'avait pas recours à

de sottes et lâches caricatures contre les ennemis de leur pays; il

suffisait de leur dire que la révolution qui en faisait des hommes

libres, était menacée par une ambition impie, et l'on n'était pas réduit

d'invoquer leur pitié en faveur d'un ordre de choses qui ne garantit

à la majorité que sa misère et son opprobre. Aussi la France était la

terre de Cadmus, hérissée de piques et couverte de défenseurs. Le soin

qu'on a pris en Angleterre de parodier notre levée en masse, n'a servi

qu'à prouver la pauvreté des moyens dont on dispose. Une fanfaronnade

du gouvernement anglais a fait défendre de recevoir des nouveaux

volontaires qui se présentaient en foule, mais pour apprécier cette

mesure il faut en connaître les motifs.

La vérité est que le gouvernement, beaucoup plus effrayé que flatté de

l'empressement de ceux qui demandaient à être armés, n'a pas trouvé

d'autres moyens d'arrêter leur zèle plus que suspect; en outre demander

à être volontaire, était un moyen d'éviter d'être enrôlé, et il est

aujourd'hui reconnu que beaucoup de volontaires n'ont pas eu d'autre

vocation. Tout cet héroïsme a empêché la faible armée anglaise de se

compléter, et il lui manque encore plus de dix mille hommes, malgré

la ferveur avec laquelle les recruteurs anglais expédient à leurs

commettans l'écume du Holstein et de la Haute-Saxe pour aller défendre

les intérêts et la gloire de John Bull ou de sa patrie.

Nous ne dissimulerons pas que le désir de conserver de grands et

lourds privilèges ne soit capable de quelque énergie passagère; nous

conviendrons, si l'on veut, que les courtauts de Westminster ont assez

bonne mine sous leur uniforme rouge; mais si les légions de César

ajustent aux visages, gare que cette belle troupe ne s'occupe bientôt de

pourvoir à sa sûreté individuelle.

Boulogne, le 24 brumaire an 12 (16 novembre 1803).

_Ordre du jour._

Le premier consul est satisfait de l'armée de terre du camp de Saint

Omer, et des divisions de la flottille réunies à Boulogne. Il charge

l'amiral et le général en chef de faire connaître aux soldats et

matelots que leur conduite justifie l'opinion qu'a d'eux le premier

consul.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 280 / 342 题