BONAPARTE.

Paris, le 27 messidor an 11 (16 juillet 1803).

_Note inscrite dans le Moniteur._

La mesure que vient de prendre le gouvernement anglais en bloquant

l'embouchure de l'Elbe et celle du Weser, est un nouvel acte

d'infraction aux droits des neutres et à la souveraineté de toutes les

puissances.

La France, attaquée par l'Angleterre, acquit le droit de porter la

guerre dans toutes les possessions britanniques et de s'emparer, comme

elle l'avait fait dans les guerres antérieures, du Hanovre qui en fait

partie. Mais elle n'a occupé les bords de l'Elbe que dans les pays dont

cette conquête l'a mise en possession; elle a respecté la neutralité de

Brême, d'Hambourg et des autres états du continent.

Quelle circonstance aurait donc autorisé le roi d'Angleterre à défendre

aux puissances neutres la navigation de l'Elbe et du Weser; si le

pavillon anglais ne peut paraître sur tous les points qu'une batterie

française peut atteindre, du moins il ne doit pas empêcher les neutres

de naviguer partout où les chances de la guerre ont conduit les armées

françaises, et d'entretenir leurs communications entre eux. L'Elbe et le

Weser baignent une grande étendue de territoires neutres; les rivières

qui s'y jettent agrandissent encore les relations commerciales dont ils

offrent le débouché: fermer l'entrée de ces fleuves, c'est intercepter

les communications d'une grande partie du continent, c'est commettre

un acte d'hostilité contre tous les pays auxquels cette navigation

appartient.

L'Angleterre aurait dû déclarer plus franchement qu'elle ne veut

souffrir aucune puissance neutre; mais les neutres souffriront-ils à

leur tour que leur pavillon et leurs droits soient méprisés.

Si l'Angleterre a voulu punir l'Allemagne de n'avoir pas défendu et

protégé le Hanovre, c'est sans doute comme prince de l'Empire qu'elle a

cru avoir des droits à cette protection. Cependant comment oserait-elle

réclamer une garantie des membres de l'Empire au moment où elle viole

les droits de l'un d'entre eux? Le roi d'Angleterre, en la qualité de

membre du corps germanique, avait consenti à des arrangemens, avait

stipulé des indemnités en faveur de l'ordre de Malte, également

considéré comme prince de l'Empire. A peine S. M. britannique avait

solennellement signé ces dispositions, qu'elle attente à l'indépendance

du territoire de l'ordre. Elle n'a pas le droit de former pour elle des

réclamations qui seraient plus justement élevées contre elle.

Au reste, la mesure de fermer l'entrée des principaux fleuves de

l'Allemagne est, comme toutes celles que l'Angleterre a prises depuis

plusieurs mois, un acte d'aveuglement qui retombe sur elle-même. Elle

rompt les liens de son commerce avec l'Allemagne, et se ferme les

principales voies pour l'introduction de ses marchandises sur le

continent. Elle en accoutume les peuples à se passer de son industrie;

elle les oblige, pour en obtenir des articles équivalens, à s'adresser à

la France, à qui, lorsque l'embouchure de l'Elbe est fermée, toutes les

voies de terre restent ouvertes. La fureur et la passion sont de bien

mauvais conseillers.

Les journalistes anglais annoncent, comme un fait d'armes dont ils

tirent vanité, l'enlèvement de pêcheurs français; et cependant

l'Angleterre agit encore ici contre elle-même. En dérobant la propriété

aux malheureux habitans des côtes, et en privant les familles de leurs

soutiens, elle met au désespoir cette population dont elle a détruit les

ressources; elle l'excite à se porter avec plus d'ardeur à la défense de

notre territoire et à venger la patrie. Elle allume le sentiment de la

haine dans le coeur des hommes qui, par l'obscurité et la tranquillité

de leur vie, semblaient y être le moins accessibles.

Ainsi, une mauvaise action entraîne toujours de funestes résultats;

ce qui est injuste n'est jamais profitable et ne peut que soulever

l'opinion.

Il est dans la nature de l'homme de refuser son intérêt et ses voeux aux

entreprises évidemment contraires et à la bonne foi et à l'équité; et

quelles que soient les préventions, il finit toujours par être entraîné

vers la cause la plus juste, Eh! quel serait le sort de l'Europe s'il

n'y a aucune puissance disposée à contenir l'ambition d'un état, qui ne

compte pour rien les traités et la justice!

Le ministère anglais suit au surplus la pente où l'entraîne son

caractère bien connu de l'Europe entière. Les hommes faibles ne peuvent

obéir à la raison; abandonnés à leurs passions, ils se trouvent sans

cesse hors de mesure. Une conduite modérée atteste la vigueur d'un

jugement sain. L'injustice et la violence proviennent d'une véritable

faiblesse, comme le transport est l'effet naturel de l'état de maladie.

Comment les lumières de la raison pourraient-elles briller au milieu des

illusions du délire? Ne dit-on pas chaque jour au peuple anglais que la

France est en proie à tous les désordres, et toujours déchirée par les

factions; que le gouvernement est sans force, l'esprit public sans

énergie? Peut-être en parlant contre l'évidence, les ministres de S. M.

britannique ne parlent pas plus contre leur conscience, qu'un malade

dans le délire, lorsqu'il montre à ceux qui l'environnent les fantômes

que son imagination a créés.

Malheur au peuple conduit par des hommes faibles et sans plan! Malheur

aussi à l'Europe si ces hommes disposent de ce qui reste encore de

puissance et de la prospérité d'un grand peuple!

Paris, le 12 thermidor an 11 (31 juillet 1803).

_Notes insérées dans le Moniteur._

[53]Non, M. Windham, non, nous châtierons une centaine de familles

d'oligarques, dont les conseils et l'influence pèsent trop sur leur

gouvernement, et qui sont chargées de tout le sang qui a été versé en

Europe pendant ces dernières années. Nous ferons jouir le peuple anglais

de tous les bienfaits de l'égalité, et nous établirons une alliance

permanente qui assure le repos de l'Europe, la civilisation des deux

nations et l'amélioration de l'espèce humaine.

[54]Lord Hawkesbury, dans la dernière guerre, voulait marcher sur Paris:

aujourd'hui il admet la possibilité que nous arrivions jusqu'à Londres:

voilà un changement assez notable; ministre enfant, inconsidéré,

coupable: comment si, sur quatre chances, vous admettez qu'il y en ait

une qui permette aux Français de porter la guerre au milieu de vos

foyers, pouvez-vous conseiller de faire la guerre? Malte qui, quoi que

vous en disiez, est le seul et véritable objet de la guerre, vaut-elle

que dès le premier moment de cette guerre vous établissiez une

imposition extraordinaire de deux années de revenu; que vous proclamiez

la banqueroute, en mettant à contribution la dette publique; que vous

proposiez une levée en masse, depuis dix-sept jusqu'à cinquante-cinq

ans; que vous livriez un état commerçant, fondé sur le crédit et

l'ordre, aux appréhensions, aux chances d'une guerre corps à corps

et d'une invasion? Savez-vous ce que c'est qu'une levée en masse?

Croyez-vous que la multitude ne soit pas la même dans tous les pays et

dans tous les temps?

[Footnote 53: M. Windham, dans la chambre des communes, prétendait que

les Français voulaient anéantir l'Angleterre.]

[Footnote 54: Fussent-ils maîtres de Londres (les Français), disait lord

Hawkesbury, les Anglais ne se tiendraient pas pour battus.]

Croyez-vous qu'il y ait aujourd'hui sur le continent un homme de bon

sens, qui, envisageant les conséquences de vos mesures, vous accorde du

crédit et vous ouvre sa bourse? Les levées en masse furent toujours

les précurseurs et le foyer des désordres civils. Vous auriez pu vous

justifier d'avoir placé votre nation dans cette position violente, si ce

que vous avez dit dans votre premier message avait été vrai, et que vous

eussiez vu un armement formidable prêt à vous envahir, votre conduite

aurait en effet mérité des éloges des Anglais, et l'intérêt de l'Europe,

si la France, se refusant à l'exécution des traités, avait voulu forcer

votre nation à souscrire entre le déshonneur de cette violation, et une

lutte dont les conséquences ne peuvent être calculées. Mais quelles

doivent être les réflexions des hommes sensés, lorsqu'ils voient que

c'est la France seule qui s'est trouvée dans cette situation forcée?

On peut appliquer à vos conseils ce que l'écriture a dit des conseils du

roi de Babylonne lorsque Cyrus était à ses portes: «L'esprit du Seigneur

les a abandonnés, et l'esprit de vertige s'est emparé de leurs conseils

et de ceux de tous les citoyens».

[55]Quand avez-vous pu compter sur les efforts du continent, que vous

avez outragé en l'obligeant à ployer momentanément sous votre nouveau

code maritime, fondé sur les mêmes principes et les mêmes raisonnemens

que celui d'Alger et de Tunis? comment vous flatter de l'appui des

puissances continentales, lorsque vous n'y avez recouru qu'au moment des

déclarations de guerre, et qu'à l'époque des ouvertures de paix, vous

faites cause à part? et comment pouvez-vous compter sur le continent,

lorsque vous avez outragé la Prusse, l'Autriche et la Russie, en

leur demandant vous-mêmes la garantie de l'indépendance de Malte, et

qu'ensuite vous refusez d'évacuer cette île? Entraînés par l'esprit de

pillage et de rapine, vous ne vous donnez pas le temps de discuter;

préoccupés d'une seule pensée, vous craignez que quelques millions qui

sont sur les mers ne rentrent dans les ports d'Europe; mais le temps de

vos pirateries est fini. Vous avez enlevé quarante millions à la France,

autant à la Hollande; le crime porte sa punition, et déjà les principes

violateurs de votre mauvaise foi se sont introduits jusque dans le

système de vos finances, qui pouvait se soutenir encore par le plus

grand respect pour vos créanciers, et vous les avez arbitrairement

imposés. Il faut que vos marchands, au lieu de l'aune et de la pipe,

prennent les armes et aillent pirouetter en sentinelles toutes les nuits

le long de vos plages.

[Footnote 55: M. Pitt prétendait que toute l'Europe allait s'armer pour

l'Angleterre.]

Il faut que chaque citoyen paie au trésor public, dans une année, le

revenu de deux années, et vous n'en êtes cependant qu'aux trois premiers

mois d'une guerre qui dans ses commencemens, est constamment avantageuse

à votre marine. Malheur au peuple dont les gouvernans sont assez

faibles pour ne se déterminer que par des sentimens d'orgueil et de

boursouflure! La sagesse, la raison et les calculs, voilà la seule

garantie de la prospérité des nations.

Et pourquoi êtes-vous menacés d'une invasion? c'est parce que vous

voulez interdire à la France son commerce et l'empêcher de rétablir ses

manufactures, et de vivre au sein de la paix. Vous la déshonorez en

voulant qu'elle consente à ce que vous puissiez exécuter ou non les

traités que vous faites avec elle; vous êtes menacés d'une invasion, et

vous déclarez la guerre sans la faire précéder par des discussions

et par des négociations requises en pareilles circonstances. A peine

avez-vous donné sept jours, puis trente-six heures, pour répondre à vos

impérieux ultimatum! Et pourquoi vous jetez-vous à la guerre avec tant

de précipitation, avec tant d'inconsidération? Parce que quelques

vaisseaux appartenant à de paisibles marchands peuvent rentrer.

Misérables pirates! vous paierez cher les millions que vous avez pillés

à de pauvres pêcheurs hollandais, et à des spéculateurs paisibles!

Et vous M. Fox[56], vous qui êtes-le premier dans le petit nombre des

hommes qui ont jusqu'ici échappé à l'esprit de vertige, et qui, vous

plaçant hors de l'atmosphère des passions et de ce nuage errant et

furibond que quelques insensés font planer sur votre pays, avez vu d'un

coup d'oeil les causes et les suites de la guerre, pourquoi n'avez-vous

pas dit avec énergie à votre nation: «Vous pouvez faire la paix, vous le

pouvez à des conditions honorables. La raison de nos dissentimens

est l'inexécution d'un traité; il faut l'exécuter; il faut sacrifier

l'honneur à la patrie et au bien du peuple; il faut exécuter fidèlement

les engagemens pris à Amiens». Doué de plus de talens que la plupart de

tous vos contemporains, vous avez assez de perspicacité pour saisir tant

de funestes résultats, mais pas assez de courage pour vous exposer

à l'indignation des hommes passionnés et pour crier sans relâche:

«l'univers veut la paix; le traité d'Amiens l'a rétablie: qu'il soit

exécuté». Ils vous déchireraient dans leur fureur, sans doute; mais

qu'importe? La postérité dans cette affaire-ci est bien près de nous.

[Footnote 56: M. Fox dit qu'il avait toujours été partisan de la paix,

mais que du moment où l'Angleterre était menacée d'une invasion, il

devait se rendre à son poste.]

[57]Ce nouveau message ne dit rien de nouveau: aurait-il pour objet

d'ordonner aux membres de la chambre d'être d'accord sur les mesures de

finances mal conçues et mal dirigées que le ministère a proposées. Si

l'on s'en tient à ses propres expressions, on voit: 1°. qu'il invite

la chambre à arrêter les dispositions nécessaires pour faire face aux

dépenses extraordinaires de l'année; mais c'est l'échiquier qui a

présenté toutes les mesures qui ont été adoptées jusqu'à présent; S. M.

veut-elle les annuler et investir la chambre des communes des pouvoirs

de l'échiquier? 2°. Le message invite la chambre a prendre toutes les

mesures que l'urgence des circonstances peut demander. Si le roi donne à

la chambre des communes l'initiative sur les mesures que l'urgence des

circonstances peut commander, il faut nous attendre à lire de belles

extravagances. Tout ce qui vient aujourd'hui du parlement anglais

porte un caractère d'irréflexion qui frappe même les hommes les moins

attentifs.

[Footnote 57: Georges venait d'adresser a la chambre des communes un

message, où il réclamait une levée extraordinaire d'argent.]

[58] Des souscriptions!... Mais que peut donner une nation qu'on impose

à cinq pour cent de ses propriétés, ou à deux années de son revenu? Si

le gouvernement français avait pris de telles mesures, elles auraient

produit une augmentation de 2,100,000,000.

[Footnote 58: Le Times annonçait des souscriptions de toutes parts pour

la guerre.]

[59] Message, en vérité, de nature à exciter une grande curiosité! et

que nous ne pouvons nous empêcher de recommander à la méditation de tous

les souverains du continent. Après la paix d'Amiens, lorsque le prince

d'Orange se trouvait dans une situation tout-à-fait pénible, Le

ministère lui refusa tout ce que ce prince était en droit de lui

demander. Pendant les deux années de paix qui suivirent, on lui répondit

sans cesse qu'on ne pouvait ni devait rien lui donner. La guerre se

déclare, et un message sollicite en sa faveur la générosité nationale.

Espérons que bientôt un autre message invitera la chambre à payer

les dettes de la nation à l'égard du roi de l'île de Sardaigne, en

s'acquittant avec ce prince des subsides qui lui sont encore dus.

[Footnote 59: Autre message du roi d'Angleterre où Georges cherchait à

apitoyer la nation sur le sort de la maison d'Orange.]

[60]Ces prisonniers dont on a tant parlé sont une jeune demoiselle de

quatorze ans et un enfant de douze ans, partis de la Martinique, où ils

sont nés, pour venir achever leur éducation en France. Tels sont les

personnages dangereux qu'il faut soigneusement garder, et que S. M.

britannique confie à la fidélité du capitaine Thesiger. On leur permet

de se promener dans un bourg et de se procurer eux-mêmes ce qui leur est

nécessaire. Comparez cette manière de traiter deux enfans à l'entière

liberté dont jouissent à Paris et dans les villes de la France les

prisonniers de guerre anglais. Avec son système de finance qui se

détériore; avec le rang élevé dont elle tombe, la nation anglaise perd

encore les qualités sociales qui l'avaient long-temps distinguée.

[Footnote 60: Cette note s'explique sans commentaires.]

Paris, le 30 thermidor an 11 (18 août 1803).

_Aux citoyens landamman et membres de la diète générale de la Suisse._

Citoyens landamman et membres de la diète générale de la Suisse, vous me

rappelez l'un des plus heureux momens de ma vie, lorsque vous m'écrivez

que l'acte de médiation vous a épargné la guerre civile.

C'est dans cette vue que j'avais déféré au voeu de la Suisse entière, et

que j'étais intervenu dans ses dissensions.

L'expérience a servi de guide pour la base de vos institutions

actuelles; elle peut en servir pour la continuation des rapports qui

subsistèrent constamment entre la France et votre pays.

Ces rapports sont fondés sur des senti mens d'affection et d'estime,

dont j'aimerai toujours à donner des témoignages à votre nation.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 278 / 342 题