Saint-Cloud, le 24 floréal an 11 (14 mai 1803).
_Au corps législatif._
Législateurs,
Le gouvernement de la république vous annonce que des orateurs se
rendront à votre séance aujourd'hui samedi, 24 floréal, à deux heures
après midi, à l'effet d'y porter la parole au nom du gouvernement et
faire une communication extraordinaire[49].
Le gouvernement désire que cette communication soit entendue en comité
secret.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 49: Cette communication était l'annonce de la rupture avec
l'Angleterre.]
Saint-Cloud, le 30 floréal an 11 (20 mai 1803).
_Message au sénat, au corps législatif et au tribunat._
L'ambassadeur d'Angleterre a été rappelé, forcé par nette circonstance,
l'ambassadeur de la république a quitté un pays où il ne pouvait plus
entendre de paroles de paix.
Dans ce moment décisif, le gouvernement met sous vos yeux, il mettra
sous les yeux de la France et de l'Europe ses premières relations avec
le ministère britannique, les négociations qui ont été terminées par le
traité d'Amiens, et les nouvelles discussions qui semblent finir par une
rupture absolue.
Le siècle présent et la postérité y verront tout ce qu'il a fait pour
mettre un terme aux calamités de la guerre, avec quelle modération, avec
quelle patience il a travaillé à en prévenir le retour.
Rien n'a pu rompre le cours des projets formés pour rallumer la discorde
entre les deux nations. Le traité d'Amiens avait été négocié au milieu
des clameurs d'un parti ennemi de la paix. A peine conclu, il fût
l'objet d'une censure amère: on le représenta comme funeste à
l'Angleterre, parce qu'il n'était pas honteux pour la France. Bientôt on
sema des inquiétudes, on simula des dangers sur lesquels on établit
la nécessité d'un état de paix tel, qu'il était un signal permanent
d'hostilités nouvelles. On tint en réserve, on stipendia ces vils
scélérats qui avaient déchiré le sein de leur patrie, et qu'on destine
à le déchirer encore. Vains calculs de la haine! ce n'est plus cette
France divisée par les factions et tourmentée par les orages; c'est
la France rendue à la tranquillité intérieure, régénérée dans son
administration et dans ses lois, prête à tomber de tout son poids sur
l'étranger qui osera l'attaquer et se réunir aux brigands qu'une atroce
politique rejetterait encore sur son sol pour y organiser le pillage et
les assassinats;
Enfin, un message inattendu a tout-à-coup effrayé l'Angleterre
d'armemens imaginaires en France et en Batavie, et supposé des
discussions importantes qui divisaient les deux gouvernemens, tandis
qu'aucune discussion pareille n'était connue du gouvernement français.
Aussitôt des armemens formidables s'opèrent sur les côtes et dans les
ports de la Grande-Bretagne; la mer est couverte de vaisseaux de guerre;
et c'est au milieu de cet appareil que le cabinet de Londres demande à
la France l'abrogation d'un article fondamental du traité d'Amiens.
Ils voudraient, disaient-ils, des garanties nouvelles, et ils
méconnaissent la sainteté des traités, dont l'exécution est la première
des garanties que puissent se donner les nations. En vain la France a
invoqué la foi jurée; en vain elle a rappelé les formes reçues parmi les
nations; en vain elle a consenti à fermer les yeux sur l'inexécution
actuelle de l'article du traité d'Amiens, dont l'Angleterre prétendait
s'affranchir; en vain elle a voulu remettre à prendre un parti définitif
jusqu'au moment où l'Espagne et la Batavie, toutes deux parties
contractantes, auraient manifesté leur volonté; vainement enfin, elle a
proposé de réclamer la médiation des puissances qui avaient été appelées
à garantir, et qui ont garanti en effet la stipulation dont l'abrogation
était demandée; toutes les propositions ont été repoussées et les
demandes de l'Angleterre sont devenues plus impérieuses et plus
absolues.
Il n'était pas dans les principes du gouvernement de fléchir sous la
menace; il n'était pas en son pouvoir de courber la majesté du peuple
français sous des lois qu'on lui prescrivait avec des formes si
hautaines et si nouvelles. S'il l'eût fait, il aurait consacré pour
l'Angleterre le droit d'annuler, par sa seule volonté, toutes les
stipulations qui l'obligent envers la France; il l'eût autorisée à
exiger de la France des garanties nouvelles à la moindre alarme qu'il
lui aurait plu de forger; et de là deux nouveaux principes qui se
seraient placés dans le droit public de la Grande-Bretagne, à côté de
celui par lequel elle a déshérité les autres nations de la souveraineté
commune des mers et soumis à ses lois et à ses réglemens l'indépendance
de leur pavillon.
Le gouvernement s'est arrêté a la ligne que lui ont tracée ses principes
et ses devoirs. Les négociations sont interrompues, et nous sommes prêts
à combattre si nous sommes attaqués.
Du moins, nous combattrons pour maintenir la foi des traités et pour
l'honneur du nom français.
Si nous avions, cédé à une vaine terreur, il eût fallu bientôt combattre
pour repousser des prétentions nouvelles; mais nous aurions combattu
déshonorés par une première faiblesse, déchus à nos propres yeux et
avilis aux yeux d'un ennemi qui nous aurait une fois fait ployer sous
ses injustes prétentions.
La nation se reposera dans le sentiment de ses forces: quelles que
soient les blessures que l'ennemi pourra nous faire dans des lieux où
nous n'aurons pu ni le prévenir, ni l'atteindre, le résultat de cette
lutte sera tel que nous avons droit de l'attendre de la justice de notre
cause et du courage de nos guerriers.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
Paris, le 5 prairial an 11 (25 mai 1803).
_Réponse du premier consul à une députation du sénat, du corps
législatif et du tribunat[50]._
Nous sommes forcés à faire la guerre pour repousser une injuste
agression. Nous la ferons avec gloire. Les sentimens qui animent les
grands corps de l'état et le mouvement spontané qui les porte auprès
du gouvernement, dans cette importante circonstance, sont d'un heureux
présage.
La justice de notre cause est avouée même par nos ennemis, puisqu'ils se
sont refusés à accepter la médiation offerte par l'empereur de Russie
et par le roi de Prusse, deux princes dont la justice est reconnue par
toute l'Europe.
Le gouvernement anglais paraît même avoir été obligé de tromper la
nation dans la communication officielle qu'il vient de faire. Il a eu
soin de soustraire toutes les pièces qui étaient de nature à faire
connaître au peuple anglais la modération et les procédés du
gouvernement français dans toute la négociation. Quelques-unes des notes
que des ministres britanniques ont publiées sont mutilées dans
leurs passages les plus importans. Le reste des pièces données en
communication au parlement, contient l'extrait des dépêches de quelques
agens publics ou secrets. Il n'appartient qu'à ces agens de contredire
ou d'avouer leurs rapports, qui ne peuvent avoir aucune influence dans
des débats aussi importans, puisque leur authenticité est au moins aussi
incertaine que leur véracité. Une partie des détails qu'ils contiennent
est matériellement fausse, notamment les discours que l'on suppose avoir
été tenus par le premier consul, dans l'audience particulière qu'il a
accordée à lord Whitworth.
Le gouvernement anglais a pensé que la France était une province de
l'Inde, et que nous n'avions le moyen ni de dire nos raisons ni de
défendre nos justes droits contre une injuste agression. Etrange
inconséquence d'un gouvernement qui a armé sa nation, en lui disant que
la France voulait l'envahir! On trouve dans la publication faite par le
gouvernement anglais, une lettre du ministre Talleyrand à un commissaire
des relations commerciales: c'est une simple circulaire de protocole
qui s'adresse à tous les agens commerciaux de la république. Elle est
conforme à l'usage établi en France depuis Colbert, et qui existe aussi
chez la plupart des puissances de l'Europe. Toute la nation sait si
nos agens commerciaux en Angleterre sont, comme l'affirme le ministère
britannique, des militaires. Avant que ces fonctions leur fussent
confiées, ils appartenaient pour la plupart, ou au conseil des prises,
ou à des administrations civiles.
Si le roi d'Angleterre est résolu de tenir la Grande-Bretagne en état de
guerre, jusqu'à ce que la France lui reconnaisse le droit d'exécuter ou
de violer à son gré les traités, ainsi que le privilége d'outrager le
gouvernement français dans les publications officielles ou privées, sans
que nous puissions nous en plaindre, il faut s'affliger sur le sort de
l'humanité... Certainement nous voulons laisser à nos neveux le nom
français toujours honoré, toujours sans tache... Nous maintiendrons
notre droit de faire chez nous tous les réglemens qui conviennent à
notre administration publique, et tels tarifs de douanes que l'intérêt
de notre commerce et de notre industrie pourra exiger...
Quelles que puissent être les circonstances, nous laisserons toujours
à l'Angleterre l'initiative des procédés violens contre la paix et
l'indépendance des nations, et elle recevra de nous l'exemple de la
modération, qui seule peut maintenir l'ordre social.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 50: Ces trois députations avaient été envoyées par leurs corps
respectifs pour féliciter Bonaparte sur son énergie dans les affaires
d'Angleterre.]
Paris, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803).
_Note inscrite dans le Moniteur[51]._
[Footnote 51: Le colonel Sébastiani, envoyé dans l'Orient, avait imprimé
dans le Moniteur le rapport de son voyage.]
Le rapport du colonel Sébastiani ne renferme pas un seul mot contre le
gouvernement de sa Majesté; pas un seul mot contre le peuple anglais,
pas un seul mot contre l'armée anglaise; il attaquait, il est vrai, un
colonel de cette nation; mais qu'est-ce qu'un individu britannique qui
se dit outragé en regard des grands intérêts des deux gouvernemens de
France et d'Angleterre? Est ce dans la balance même de l'Europe qu'il
est permis de placer même tous les noms des colonels anglais, passés,
présens et futurs? et le colonel devait-il s'attendre à ce grand honneur
d'être vengé par une guerre européenne, de quelques paroles prononcées
en Afrique et de quelques justes réponses à des outrages faits au héros
et à l'armée qui ont défendu le monde par leurs victoires, et qui l'ont
rempli par leur renommée? Eh! quoi, un officier français ne pourra
répondre aux injures proférées par un officier anglais contre l'armée et
son chef, sans qu'il faille verser toutes les calamités de la guerre sur
le pays offensé? A quoi donc se réduit cette récrimination officielle?
L'affaire des colonels Sébastiani et Stuart est purement individuelle;
elle ne peut, par conséquent, devenir jamais nationale: les lois de
l'honneur et les usages militaires sont suffisans pour de tels faits.
Mais convient-il bien au roi d'Angleterre de se plaindre
diplomatiquement même de la réponse faite par le général Sébastiani,
aux outrages faits à Bonaparte et à l'armée française par un officier
anglais, dans une brochure, où il accuse Bonaparte d'avoir empoisonné
son armée, brochure que le roi d'Angleterre a reçue de sa main? Le
général Sébastiani ne défendait-il pas sa vie contre cet officier qui
choisit le moment où ce premier est arrivé au Caire, pour l'accuser
auprès du pacha, en lui envoyant un ordre du jour de l'armée d'Egypte,
écrit en l'an 7, et excitant contre lui la multitude égarée par des
suggestions perfides? Ah! s'il y avait eu des satisfactions à réclamer,
elles l'eussent été bien légitimement contre l'odieuse conduite d'un
général anglais qui à voulu faire assassiner un officier français, en
le livrant aux poignards des Turcs! Nous entrons dans tous ces détails,
parce qu'il est essentiel de faire connaître à toute l'Europe la
ridicule injustice des plaintes de S. M. britannique. D'ailleurs,
rien n'est minutieux quand il s'agit des droits de l'humanité; tout
s'agrandit devant l'Europe, juge naturel de cette cause.
Le roi d'Angleterre, toujours ingénieux à chercher des outrages pour
remplir son manifeste, en trouve un nouveau dans la communication du
premier, consul au corps législatif.
C'est là que Bonaparte a dit, avec tous les politiques et les militaires
de l'Europe, cette grande vérité, que l'Angleterre seule ne peut pas
lutter contre la France; mais ce n'est là ni un défi ni une jactance. Il
n'y a dans le style d'un grand général et d'un gouvernement célèbre que
des aperçus-profond et des résultats politiques.
Lorsque le premier consul, après avoir présenté au corps législatif
l'état des diverses puissances de l'Europe, a parlé de la
Grande-Bretagne, comme ne pouvant lutter seule contre la France, il n'en
a tiré qu'une conséquence favorable à la pacification générale. Le
duc de Clarence n'existe-t-il pas dans les îles britanniques pour les
préserver de toute attaque de la part des Français. Je désire, a-t-il
dit éloquemment, voir la nation française employer les vastes ressources
qu'elle a dans son sein, pour convaincre ce puissant consul que nous
sommes capables de nous mesurer seuls contre la France et contre tous
ceux qui se joindront à elle; je désire voir la Grande-Bretagne châtier
la France: ce n'est pas la première fois que nous-l'aurions fait.
Non, ce n'est point là un outrage pour la république française de
la part du duc de Clarence; victorieuse de toutes les coalitions,
triomphante de tous les crimes et de toutes les intrigues payées par
l'or britannique, elle ne peut se croire blessée par les rodomontades
d'un jeune lord qui croit qu'on châtie la France, comme la France a
châtié le duc d'Yorck et ses soldat à Hondscote et sur les dunes
de Dunkerque. Il sied bien à un jeune prince anglais de braver
la belliqueuse France au moment où elle dépose à peine ses armes
victorieuses, au moment où l'étoile d'Albion pâlit, au moment où le
fisc et la dette menacent d'engloutir l'Angleterre, au moment où l'Inde
opprimée est plus près encore du période des révolutions que ne l'est
l'Irlande asservie, au moment où la liberté prépare l'expulsion, des
Anglais des Antilles; au moment où l'Europe continentale, éclairée enfin
sur ses vrais intérêts, verra avec joie se briser le trident d'airain
qui pèse sur l'univers asservi. Ce jeune prince avait-il oublié
les leçons que la France avait fait payer si cher a l'Angleterre?
Ignore-t-il que quarante-cinq descentes ont eu du succès dans cette
Grande-Bretagne, que les peuples barbares se sont tour à tour partagée;
ignore-t-il qu'il a suffi d'une poignée de Normands pour châtier les
Anglais et leur donner des lois.
Les communications du premier consul avec le corps législatif ne sont
donc pas des outrages pour le gouvernement anglais, pas plus que les
communications du premier consul avec lord Withwort, 1°. Il est constant
que cette conversation dont cet ambassadeur a envoyé les détails à
son gouvernement, est fausse dans ses principales parties. Elle a été
formellement démentie dans le journal officiel: d'ailleurs ce qu'a
dit le premier consul, il l'avait dit peu de jours auparavant dans le
message au corps législatif: «l'empire ottoman est ébranlé de tous
côtés; mais l'intérêt de la France est de le soutenir»; 2° elle est
publiée par un gouvernement qui est convaincu d'avoir altéré, mutilé,
falsifié sans pudeur les pièces les plus authentiques des dernières
négociations, en les présentant imprimées au parlement; 3° lorsque
le premier consul a voulu favoriser lord Withwort d'une conversation
particulière, ce n'était pas sans doute pour fournir des armes contre
lui-même au gouvernement machiavélique de Londres, mais bien pour faire
connaître ses véritables intentions, ses sentimens modérés, et le désir
de la paix qui anime le gouvernement français.
On conçoit enfin qu'il puisse exister un gouvernement stabilisé depuis
un siècle, renommé par l'habileté des politiques et par la régularité de
sa diplomatie, qui ne rougit pas de baser une déclaration sur des vues,
des idées, des indices, des soupçons, des conjectures, sur des rapports
inexacts et vains, sur des conversations fugitives et mal rendues autant
que mal interprétées.
C'est cependant d'une autre conversation du premier consul avec lord
Wihtwort, en présence du corps diplomatique, que S.M. veut tirer un
nouvel exemple de provocation de la part du gouvernement français,
comme si le jour où le premier message du roi d'Angleterre, pour les
préparatifs maritimes, fut connu à Paris, il était possible à un
gouvernant dont l'honneur et la vérité animent le coeur et la pensée, de
se contenir au point de dissimuler là profonde indignation qu'inspiré le
mensonge et la déloyauté. Il n'appartient qu'aux hommes flegmatiques
et profonds dans l'art perfide et dissimulé des cours, de se déguiser
ainsi. Le premier consul fut extrêmement modéré, si nous considérons
les conjonctures où il se trouvait placé; et il montra dans cette
circonstance autant d'énergie que d'amour de la paix. Ah! sans doute
après un message aussi insultant pour le peuple français, après un
message royal, fondé sur deux mensonges évidens, après un message où
S.M. britannique annonce faussement qu'il se fait des arméniens dans les
ports de France, et qu'il y avait des négociations ouvertes entre les
deux cabinets, il n'est aucune puissance, aucun gouvernement qui n'ait
rompu soudainement toute communication avec un prince capable d'allumer
la guerre, en mentant à son pays et à la face de l'Europe.
Comment donc le roi d'Angleterre présenta-t-il aussi à son parlement,
comme motif légitime de guerre, une gazette d'Hambourg, dont un article
prétendu inséré par l'influence du commissaire français, des relations
commerciales, propage, selon lui, dans l'Europe les calomnies les plus
mal fondées et les plus offensantes contre S. M. et son gouvernement?
S. M. britannique, en articulant un pareil motif de guerre, a cru qu'il
n'était pas permis à un commissaire français de démontrer que S. M.
britannique avait été induite par ses sages et habiles ministres, à
faire à la nation anglaise deux révoltans mensonges dans son premier
message au parlement, où il annonce, contre la vérité connue de toute
l'Europe, qu'il se faisait des armemens considérables dans tous les
ports de France, et qu'il y avait des négociations ouvertes entre les
deux cabinets. Si prouver l'évidente fausseté de ces deux assertions
royales, c'est outrager S. M. britannique, et calomnier son
gouvernement, que faudra-t-il donc dire de ce ramas de libelles
scandaleux, d'injures grossières, et d'amères calomnies, consignées
dans les journaux anglais, sous l'autorité du roi et de ses ministres;
journaux scandaleusement insultans, qui ont inondé l'Europe et provoqué,
principalement depuis la paix générale, le chef du gouvernement
français? Quel nom faudra-t-il donner au système anglais qui déclare
inviolables ou plutôt impunis, ces calomniateurs périodiques, pourvu
qu'ils dénigrent les gouvernans des autres nations, pourvu qu'ils
travaillent constamment à décrier les gouvernans étrangers, pourvu
qu'ils fassent une guerre vile et honteuse aux hommes célèbres et aux
gouvernemens éclairés qui ne veulent pas reconnaître la suprématie de
l'Angleterre, ni s'humilier devant la raison éminente de son roi et la
hante prudence de ses ministres.
C'est aussi, porte la déclaration royale, pour dégrader, avilir et
insulter S. M. et son gouvernement, que le gouvernement français
a demandé, dans plusieurs occasions, de violer les droits de
l'hospitalité, à l'égard des personnes qui ont trouvé un asile dans ses
états, et contre lesquelles il n'y a pas d'accusation fondée. Il faut
être bien dépourvu de raison, ou bien aveuglé dans sa haine, pour
prétendre de pareils motifs de guerre: car on aura de la peine à croire
que ce même gouvernement, qui se plaint aujourd'hui de ce que le
gouvernement français lui demande, au nom de la justice et de la
sûreté générale, l'éloignement de quelques empoisonneurs, de quelques
assassins, de quelques calomniateurs à gages, honteusement abrités dans
les îles britanniques, est le même gouvernement qui a offert à la France
la déportation de ces êtres malfaisans pour prix du consentement à
l'occupation de Malte durant dix années. Si donc la France avait voulu
violer un traité, l'Angleterre aurait violé l'hospitalité; si la France
avait voulu livrer aux Anglais le commerce de toutes les nations, la
Grande-Bretagne, reconnaissante, aurait déporté quelques scélérats; mais
si la France refuse d'asservir la navigation de la Méditerranée, ces
malfaiteurs reconnus ne sont plus pour l'Angleterre que des hommes
irréprochables dont elle ne saurait violer l'asile.
Voilà cependant le gouvernement qui se vante de sa morale, de sa
modération, de sa justice, et qui se plaint de calomnie, d'outrages et
de provocations. Voilà, certes, de nobles et grands motifs d'incendier
de guerre toute l'Europe et de mettre aux prises deux nations
industrieuses et agricoles.
Quelques paquets de marchandises anglaises, non reçues librement en
France, tandis que les Anglais repoussent nos productions territoriales;
quelques agens commerciaux qui demandent des sondes de port et des plans
de villes imprimés partout, tandis que nous accueillons, sans défiance,
des milliers d'Anglais qui viennent chez nous; quelques cantons suisses
que la France n'a pas voulu laisser ruiner, se détruire par des
dissensions intestines, ni laisser envahir par une guerre étrangère,
tandis que les Anglais y envoyaient des émissaires, des armes, des
munitions, des plans d'extermination civile; quelque troupes françaises
stationnées en Hollande; tandis que les Anglais organisaient des plans
d'invasion sur cette contrée et sur ses colonies; quelques obstacles
apportés par la France à ce que l'Angleterre rallumât la guerre sur
le continent par des intrigues diplomatiques, tandis que les Anglais
envoient des émissaires dans toutes les parties de l'Europe pour tâcher
de légitimer leur fureur de guerroyer encore avec la France; quelques
invitations aux Anglais d'évacuer Malte pour exécuter le traité
d'Amiens, tandis qu'ils se plaignaient dans les dits journaux que la
France ne l'exécutait pas de son côté; quelques idées que la France
désirait encore l'Egypte et les îles Ioniennes, tandis que les Anglais
laissaient leurs troupes à Alexandrie un an après le traité d'Amiens,
et ne désemparaient pas de Malte; quelques conversations rédigées sans
vérité, et interprétées sans bonne foi, tandis que les Anglais ne
cessent d'outrager la France dans les journaux et d'insulter le chef de
son gouvernement: telles sont cependant les causes graves et légitimes
de la guerre juste et nécessaire, causes officiellement présentées par
S. M. britannique, qui déclare a la fin de son manifeste: «n'être animée
que du sentiment de ce qu'elle doit à l'honneur de son commerce, aux
intérêts de son peuple, et du désir d'arrêter les progrès d'un système
qui, s'il ne rencontre pas d'obstacles, peut devenir fatal à toutes les
parties du Vous, roi de la Grande-Bretagne, eh quoi! vous parlez de
l'honneur de votre couronne pour faire de nouveau la guerre; et vous
vous basez sur l'honneur de votre parole royale pour annuler un traité
de paix solennel! Vous, vous êtes pénétré des intérêts de votre peuple,
qui ne pouvait contenir sa joie lorsque vous signâtes la paix, et vous
invoquez encore les intérêts de ce même peuple quand votre déclaration
de guerre contriste toutes les classes pensantes, propriétaires et
industrieuses de l'Angleterre! Vous parlez du désir d'arrêter les
progrès d'un système qui peut devenir fatal à toutes les parties du
monde civilisé; et pour mieux civiliser le monde, vous lui reportez
toutes les calamités de la guerre!
Eh! de quel système voulez-vous parler? est-ce de ce système de
puissance, de domination et d'accroissement dont vos ministres et vos
orateurs ministériels ne cessent d'accuser la France, pour masquer
aux autres nations la puissance colossale, l'insatiable ambition et
l'accroissement perpétuel de l'Angleterre? Entendez-vous parler de
l'énergie, de l'ambition et de la vaste politique du premier consul, que
vos journalistes et vos diplomates ne cessent de calomnier auprès des
autres gouvernemens. Que vos libellistes périodiques, oratoires ou
diplomatiques dépriment tant qu'ils voudront une vie aussi glorieuse
et un gouvernement aussi énergique; que, dans leur style injuste et
contumélieux, ils appellent la dignité qu'il imprime au peuple français,
orgueil; sa suite imperturbable dans le bien, opiniâtreté; son énergie
profonde d'exécution, dureté; son désir prononcé de ne jamais laisser
outrager la nation française, arrogance; ses vues pour la défense et
la sûreté du midi de l'Europe, ambition: de pareilles censures ne
prouveront jamais que le génie ne soit le génie; que vouloir la paix
par tant de sacrifices ne soit l'amour inaltérable de l'humanité; que
résister aux invasions et aux perfidies de l'Angleterre ne soit défendre
son pays et maintenir l'Europe; mais elles prouveront seulement que
les vues conciliatrices et paisibles de Bonaparte ont été également
méconnues et calomniées dans le palais de Windsor et dans les salles de
Westminster. Je m'arrête: il ne s'agit ici ni d'homme ni de quelques
éloges, il s'agit de la paix du monde.
Mais à quel tribunal doivent se porter de telles questions? c'est
à celui de l'Europe entière et de la postérité, que la république
française citera l'Angleterre. Quelle importante cause que celle où les
bienfaits de la paix et les calamités de la guerre sont mis en balance,
où la violation des traités et des droits des peuples est mise en
question par quelques passions honteuses; où l'on voit deux grands
gouvernemens pour parties et le monde entier pour tribunal! De quel
côté est donc l'esprit d'ambition, d'agrandissement, d'agression et de
prééminence universelle?
La France possédait par ses armes toutes les contrées, depuis la mer du
Nord jusqu'à la mer Adriatique, et depuis le Danube jusqu'au canal de
Messine. Qu'a-t-elle fait pour la paix générale? Elle rend la Batavie à
elle-même; elle restitue à la Suisse son indépendance avec ses anciennes
constitutions; elle cède le pays vénitien à l'Autriche; des indemnités
territoriales sont accordées aux électeurs du corps germanique; les îles
vénitiennes régularisent la forme de leur gouvernement sous l'influence
de la Russie et de la Porte; l'Italie voit s'établir les républiques
lucquoise, italienne et ligurienne; les troupes françaises évacuent les
états du pape et le royaume de Naples; l'Etrurie reçoit un roi; les
troupes françaises, presque aux portes de Vienne, rentrent sur la rive
gauche du Rhin; le Portugal est évacué et rendu à son indépendance.
Ah! si la France avait eu des projets ambitieux et des vues
d'agrandissement, n'aurait-elle pas conservé l'Italie toute entière sous
son influence directe? n'aurait-elle pas étendu sa domination sur la
Batavie, la Suisse et le Portugal? Au lieu de cet agrandissement facile,
elle présente une sage limitation de son territoire et de sa puissance:
elle subit la perte de l'immense territoire de Saint-Domingue, ainsi que
des trésors et des armées destinés à la restauration de cette colonie...
Elle fait tous les sacrifices pour obtenir la continuation de la paix.
L'Angleterre, au contraire, s'empare entièrement de l'île opulente de
Ceylan et de toute la navigation du golfe du Bengale; elle acquiert
l'importante possession de la Trinité; elle essaie, par un traité
secret, avec les Mameloucks, d'envahir l'Egypte, en leur fournissant des
armes et des munitions; elle ne quitte Alexandrie que long-temps après
l'expiration des délais convenus, et parce que les ravages de la peste
l'épouvantent. Elle viole le traité d'Amiens pour garder Malte, pour
éloigner les corsaires barbaresques, pour faire le commerce exclusif de
l'Adriatique, du Levant, des Dardanelles, et de la mer Noire, et pour
défendre à toutes les nations la navigation de la Méditerranée; elle
réunit tous ses efforts pour faire perdre Saint-Domingue à la France[52]
et pour l'empêcher de jouir de la Louisiane; elle excite les dissensions
dans les cantons suisses et fournit des munitions et des armes à leur
extermination civile; elle envoie des escadres dans les mers du Nord,
devant le Texel et la Meuse, menaçant d'envahir la Batavie; elle
convoite la Sicile, demande l'île de Lampedouse et occupe la Sardaigne.
Les quatre parties du monde, les golfes, les caps, les détroits, des
colonies opulentes, ne peuvent satisfaire sa cupidité politique et
commerciale. Son avarice et son ambition sont enfin à découvert. Le
masque tombe; l'Angleterre n'assigne plus que trente-six heures à la
durée de la paix. Elle a spéculé la guerre soudaine pour saisir à la
fois sur l'Océan les richesses long-temps déposées, que les colonies
espagnoles, portugaises et bataves envoient enfin à leurs métropoles,
ainsi que les vaisseaux de la république et les bâtimens de son commerce
à peine régénéré. L'Angleterre, pour satisfaire quelques passions
haineuses et trop puissantes, trouble la paix du monde, viole sans
pudeur les droits des nations, foule aux pieds les traités les plus
solennels, et fausse la foi jurée, cette foi antique, éternelle,
que même les hordes sauvages connaissent, et qu'elles respectent
religieusement.
Un seul obstacle l'arrête dans sa marche politique et dans sa course
ambitieuse, c'est la France victorieuse, modérée et prospère; c'est son
gouvernement énergique et éclairé; c'est son chef illustre et magnanime:
voilà les objets de son envie délirante, de ses attaques réitérées, de
sa haine implacable, de son intrigue diplomatique, de ses conjurations
maritimes et de ses dénonciations officielles à son parlement et à ses
sujets. Mais l'Europe observe; la France s'arme: l'histoire écrit: Rome
abattit Carthage!
[Footnote 52: Selon le duc de Clarance (séance du 23 mai) c'est aux
efforts de la Grande-Bretagne que la France doit attribuer la perte de
Saint-Domingue.]
Saint-Cloud, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803).
_Circulaire adressée aux cardinaux, archevêques et évêques de France._
Monsieur,
Les motifs de la présente guerre sont connus de toute l'Europe. La
mauvaise foi du roi d'Angleterre qui a violé la sainteté des traités, en
refusant de restituer Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui
a fait attaquer nos bâtimens de commerce sans déclaration préalable de
guerre, la nécessité d'une juste défense, tout nous oblige de recourir
aux armes. Je vous fais donc cette lettre pour vous dire que je souhaite
que vous ordonniez des prières pour attirer la bénédiction du ciel sur
nos entreprises. Les marques que j'ai reçues de votre zèle pour le
service de l'état, m'assurent que vous vous conformerez avec plaisir à
mes intentions.