Paris, le 15 floréal an 8 (5 mai 1802).
_Au corps législatif._
Législateurs,
Le gouvernement vous adresse le traité qui met un terme aux dernières
dissensions de l'Europe et achève le grand ouvrage; de la paix.
La république avait combattu pour son indépendance; son indépendance
est reconnue; l'aveu de toutes les puissances consacre tous les droits
qu'elle tenait de la nature et les limites qu'elle devait à ses
victoires.
Une autre république est venue se former au milieu d'elle, s'y pénétrer
de ses principes, et y reprendre à sa source l'esprit antique des
Gaulois. Attachée à la France par le souvenir d'une commune origine,
par des institutions communes, et surtout par le lien des bienfaits, la
république italienne a pris son rang parmi les puissances comme parmi
nos alliés; elle s'y maintiendra par le courage et s'y distinguera par
les vertus.
La Batavie rendue à l'unité d'intérêts, affranchie de cette double
influence qui tourmentait ses conseils et qui égarait sa politique, a
repris son indépendance, et trouve dans la nation qui l'avait conquise
la garantie la plus fidèle de son existence et de ses droits. La sagesse
de son administration lui conservera sa splendeur, et l'active économie
de ses citoyens lui rendra toute sa prospérité.
La république helvétique, reconnue au dehors, est toujours agitée au
dedans par des factions qui se disputent le pouvoir. Le gouvernement,
fidèle aux principes, n'a dû exercer sur une nation indépendante d'autre
influence que celle des conseils; ses conseils, jusqu'ici, ont été
impuissans; il espère encore que la voix de la sagesse et de la
modération sera écoutée, et que les puissances voisines de l'Helvétie
ne seront pas forcées d'intervenir pour étouffer des troubles dont la
continuation menacerait leur propre tranquillité.
La république devait à ses engagemens et à la fidélité de l'Espagne, de
faire tous ses efforts pour lui conserver l'intégrité de son territoire.
Ce devoir, elle l'a rempli dans tout le cours de la négociation avec
toute l'énergie que permettaient les circonstances. Le roi d'Espagne a
reconnu la loyauté de ses alliés, et sa générosité a fait à la paix le
sacrifice qu'ils s'étaient efforcés de lui épargner. Il acquiert par là
de nouveaux droits à l'attachement de la France, et un titre sacré à la
reconnaissance de l'Europe. Déjà le retour du commerce console ses états
de la calamité de la guerre, et bientôt un esprit vivifiant portera dans
ses vastes possessions une nouvelle activité et une nouvelle industrie.
Rome, Naples, l'Etrurie sont rendues au repos et aux arts de la paix.
Lucques, sous une constitution qui a réuni les esprits et étouffé les
haines, a retrouvé le calme et l'indépendance.
La Ligurie a posé dans le silence des partis les principes de son
organisation, et Gênes voit rentrer dans son port le commerce et les
richesses.
La république des Sept-Iles est encore, ainsi que l'Helvétie, en proie
à l'anarchie; mais d'accord avec la France, l'empereur de Russie y fait
passer les troupes qu'il avait à Naples, pour y reporter les seuls biens
qui manquent à ces heureuses contrées, la tranquillité, le règne des
lois, et l'oubli des haines et des factions.
Ainsi, d'une extrémité à l'autre, l'Europe voit le calme renaître sur
le continent et sur les mers, et son bonheur s'asseoir sur l'union des
grandes puissances et sur la foi des traités.
En Amérique, les principes connus du gouvernement ont rendu la sécurité
la plus entière à la Martinique, à Tabago, à Sainte-Lucie. On n'y
redoute plus l'empire de ces lois imprudentes qui auraient jeté dans les
colonies la dévastation et la mort. Elles n'aspirent plus qu'à se réunir
à la métropole, et elles lui rapportent, avec leur confiance et leur
attachement, une prospérité au moins égale à celle qu'elle y avait
laissée.
A Saint-Domingue, de grands maux ont été faits; de grands maux sont à
réparer; mais la révolte est chaque jour plus réprimée. Toussaint, sans
trésor, sans place et sans armée, n'est plus qu'un brigand errant de
morne en morne, avec quelques brigands comme lui, que nos intrépides
éclaireurs poursuivent, et qu'ils auront bientôt atteints et détruits.
La paix est connue à l'Ile-de-France et dans l'Inde. Les premiers
soins du gouvernement y ont déjà reporté l'amour de la république, la
confiance en ses lois et toutes les espérances de la prospérité.
Bien des années s'écouleront désormais pour nous sans victoires, sans
triomphes, dans ces négociations éclatantes qui font la destinée des
états; mais d'autres succès doivent marquer l'existence des nations, et
surtout l'existence de la république. Partout l'industrie s'éveille,
partout le commerce et les arts tendent à s'unir pour effacer les
malheurs de la guerre. Des travaux de tous les genres appellent la
pensée du gouvernement.
Le gouvernement remplira cette nouvelle tâche avec succès aussi
long-temps qu'il sera investi de l'opinion du peuple français.
Les années qui vont s'écouler seront, il est vrai, moins célèbres; mais
le bonheur de la France s'accroîtra des chances de gloire qu'elle aura
dédaignées.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
Paris, le 17 floréal an 10 (7 mai 1802).
_Réponse du premier consul au général Menou à son retour d'Egypte._
Celui-ci venait de lui dire: «Consul, en me présentant devant vous,
la douleur d'avoir vu perdre votre plus belle conquête se renouvelle
vivement.»
Le sort des batailles, lui répondit Bonaparte, est incertain Vous avez
fait tout ce qu'on pouvait, après la malheureuse journée du 30,
attendre d'un homme de coeur et d'expérience. Votre longue résistance à
Alexandrie a contribué à la bonne issue des préliminaires de Londres.
Votre bonne administration vous a mérité l'estime de tous les hommes qui
en apprécient l'influence sur la prospérité publique.
Je connais bien tout ce qui s'est passé à votre armée. Vos malheurs ont
été grands, sans doute; mais ils ne vous ont rien fait perdre dans mon
estime, et je m'empresserai de le témoigner hautement, afin qu'aucune
clameur ne puisse entacher votre conduite[39].
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 39: Cette réponse de Bonaparte étonnera tous ceux qui
savent que la perte de l'Egypte doit être attribuée à la mauvaise
administration et à la conduite pusillanime du général Menou. L'histoire
dira sans doute pour quelle cause un homme aussi bien à même de juger
des événemens que Bonaparte, se montra toujours tellement aveugle sur le
compte du général Menou que, pour le récompenser de sa prétendue belle
conduite en Egypte, il lui confia depuis une mission éclatante en
Italie.]
Paris, le 17 floréal an 10 (7 mai 1802).
_Réponse du premier consul à une députation du tribunal[40]._
Le gouvernement est vivement touché des sentimens que vous manifestez au
nom du tribunat.
Cette justice que vous rendez à ses opérations est le prix le plus doux
de ses efforts. Il y reconnaît le résultat de ces communications plus
intimes qui vous mettent en état de mieux apprécier la pureté de ses
vues et de ses pensées.
Pour moi je reçois avec la plus sensible reconnaissance le voeu émis par
le tribunat.
Je ne désire d'autre gloire que celle d'avoir rempli toute entière
la tâche qui m'est imposée. Je n'ambitionne d'autre récompense que
l'affection de mes concitoyens; heureux s'ils sont bien convaincus que
tous les maux qu'ils pourraient éprouver seraient toujours pour moi les
maux les plus sensibles; que la vie ne m'est chère que par les services
que je puis rendre à la patrie; que la mort même n'aura point d'amertume
pour moi, si mes derniers regards peuvent voir le bonheur de la
république aussi assuré que sa gloire.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 40: Envoyée pour le féliciter sur la paix d'Amiens, et lui
annoncer que le tribunat avait émis le voeu qu'il fût donné au général
Bonaparte un gage éclatant de la reconnaissance nationale.]
Paris, le 19 floréal an 10 (9 mai 1802).
_Au sénat conservateur[41]._
Sénateurs,
La preuve honorable d'estime consignée dans votre délibération du 18,
sera toujours gravée dans mon coeur.
Le suffrage du peuple m'a investi de la suprême magistrature. Je ne
me croirais pas assuré de sa confiance, si l'acte qui m'y retiendrait
n'était encore sanctionné par son suffrage.
Dans les trois années qui viennent de s'écouler, la fortune a souri à la
république; mais la fortune est inconstante, et combien d'hommes qu'elle
avait comblés de ses faveurs, ont vécu trop de quelques années[42].
L'intérêt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir
marqué le terme de ma vie publique, au moment où la paix du monde est
proclamée.
Mais la gloire et le bonheur du citoyen doivent se taire, quand
l'intérêt de l'état et la bienveillance publique l'appellent.
Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice; je le ferai si le
voeu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise.