BONAPARTE.

Paris, le 23 ventose an 10 (13 mars 1802).

_Note inscrite dans le Moniteur_[37].

Depuis dix jours tous les journaux anglais crient comme des forcenés,

à la guerre... Quelques orateurs du parlement ne se déguisent pas

davantage. Leur coeur ne distile que du fiel.

Le premier consul ne veut pas la paix!! Les ministres réparateurs

auxquels l'Europe et l'humanité entière doivent tant, M. Addington, lord

Hawkesbury, etc., sont joués!!... Cependant il y a plus de quinze jours,

si l'on en croit des personnes dignes de foi, que l'on est, à Amiens,

d'accord sur tous les articles; que même les discussions de rédaction

sont terminées, et que si l'on ne signe pas, c'est que l'on attend

toujours de Londres un dernier courrier.

Que signifie donc le langage de ces turbulens écrivassiers!! Les

avantages que les préliminaires donnent à la Grande-Bretagne ne sont-ils

donc pas assez grands!! Il fallait restreindre la puissance continentale

de la France!! Pourquoi donc le roi et le cri unanime de la nation

ont-ils ratifié les préliminaires? Et s'il fallait imposer à la France

des sacrifices continentaux, pourquoi, M. Grenville, n'avez-vous pas

traité lorsque vous aviez des alliés, que leur armée campait sur les

Alpes, que les armées russes étaient incertaines sur leur marche

rétrograde, et que la Vendée fumante occupait une portion de l'armée

française? Et puisque vous ne pensiez pas alors que la France fût encore

assez affaiblie pour arriver à votre but, et que vous croyiez devoir

continuer la guerre, il fallait, M. Windham, les mieux diriger; il

fallait que ces vingt-cinq mille hommes qui se promenaient inutilement,

et à tant de frais, sur les côtes de l'Océan et devant Cadix, entrassent

dans Gènes le même jour que Melas; il fallait ne pas donner au monde le

spectacle hideux, et presque sans exemple, de bombarder les sujets d'un

roi, votre allié, jusque dans sa capitale, et sans même avoir renvoyé

son ambassadeur[38].

Qu'espérez-vous aujourd'hui? Renouveler une coalition? Le canon de

Copenhague les a tuées pour cinquante ans.

Que voulez-vous donc? Culbuter le ministère dont la main sage a su

guérir une partie des plaies que vous avez faites! Mais enfin si, pour

assouvir votre ambition, vous parveniez à entraîner votre patrie dans

un gouffre de maux, votre nation ne tarderait pas à regretter les

préliminaires de Londres, comme elle a regretté l'armistice d'El-Arisch.

Les détails du congrès d'Amiens mis au grand jour, la nation anglaise

qui tient un rang si distingué dans le monde, par son sens droit et

profond et la libéralité de ses idées, aurait, envers le premier consul

de France, un nouveau mouvement d'estime et de bienveillance, parce

qu'elle verrait qu'il n'aurait pas dépendu de lui que la paix fût

prompte, honorable et éternelle. Vos passions basses et haineuses

seraient à découvert, et vous ne pourriez pas long-temps tromper une

nation qui, spontanément unissant sa voix à celle du monde entier, vous

déclarerait les ennemis des Hommes.

[Footnote 37: Tout le monde sait que Bonaparte se plaisait à écrire dans

le Moniteur. Plus d'une fois les notes qu'il faisait insérer dans cet

arsenal de sa politique sont devenues des causes ou des annonces

de guerre. Jaloux de recueillir tout ce qui provient de cet homme

extraordinaire, nous rapporterons celles qui nous paraissent avoir un

caractère d'authenticité irrévocable.]

[Footnote 38: Le bombardement de la capitale du Danemarck.]

Paris, le 27 germinal an 10 (17 avril 1802).

_Proclamation aux Français._

Français,

Du sein d'une révolution inspirée par l'amour de la patrie; éclatèrent

tout-à coup au milieu de vous des dissensions religieuses qui devinrent

le fléau de vos familles, l'aliment des factions et l'espoir de vos

ennemis.

Une politique insensée tâcha de les étouffer sous les ruines de la

religion même. A sa voix cessèrent les pieuses solennités où les

citoyens s'appelaient du doux nom de frères et se reconnaissaient tous

égaux sous la main du Dieu qui les avait créés; le mourant, seul avec sa

douleur, n'entendit plus cette voix consolante qui appelle les chrétiens

à une meilleure vie, et Dieu même sembla exilé de la nature.

Mais la conscience publique, mais le sentiment de l'indépendance des

opinions se soulevèrent, et bientôt, égarés par les ennemis du dehors,

leur explosion porta le ravage dans nos départemens; des Français

oublièrent qu'ils étaient Français et devinrent les instrumens d'une

haine étrangère.

D'un autre côté, les passions déchaînées, la morale sans appui, le

malheur sans espérance de l'avenir, tout se réunissait pour porter le

désordre dans la société.

Pour arrêter ce désordre, il fallait rasseoir la religion sur sa base,

et on ne pouvait le faire que par des mesures avouées par la religion

même.

C'était au souverain pontife que l'exemple des siècles et la raison

commandaient de recourir, pour rapprocher les opinions et réconcilier

les coeurs.

Le chef de l'église a pesé dans sa sagesse et dans l'intérêt de

l'église, les propositions que l'intérêt de l'état avait dictées;

sa voix s'est fait entendre aux pasteurs: ce qu'il approuve, le

gouvernement l'a consenti, et les législateurs en ont fait une loi de la

république.

Ainsi disparaissent tous les élémens de discorde; ainsi s'évanouissent

tous les scrupules qui pouvaient alarmer les consciences, et tous les

obstacles que la malveillance pouvait opposer au retour de la paix

intérieure.

Ministres d'une religion de paix, que l'oubli le plus profond couvre vos

dissensions, vos malheurs et vos fautes; que cette religion qui

vous unit, vous attache tous par les mêmes noeuds, par des noeuds

indissolubles, aux intérêts de la patrie.

Déployez pour elle tout ce que votre ministère vous donne de force et

d'ascendant sur les esprits; que vos leçons et vos exemples forment

les jeunes citoyens à l'amour de nos institutions, au respect et à

l'attachement pour les autorités tutélaires qui ont été créées pour les

protéger; qu'ils apprennent de vous que le Dieu de la paix est aussi le

Dieu des armées, et qu'il combat avec ceux qui défendent la liberté et

l'indépendance de la France.

Citoyens qui professez les religions protestantes, la loi a également

étendu sur vous sa sollicitude. Que cette morale si sainte, si pure, si

fraternelle, les unisse tous dans le même amour pour la patrie, dans le

même respect pour ses lois, dans la même affection pour tous les membres

de la grande famille.

Que jamais des combats de doctrines n'altèrent ces sentimens que la

religion inspire et commande.

Français, soyons tous unis pour le bonheur de la patrie; et pour le

bonheur de la patrie et pour le bonheur de l'humanité, que cette

religion qui a civilisé l'Europe soit encore le lien qui en rapproche

les habitans, et que les vertus qu'elle exige soient toujours associées

aux hommes qui nous éclairent. _Le premier consul,_

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 263 / 342 题