EXPOSÉ DE LA SITUATION DE LA RÉPUBLIQUE.

C'est avec une douce satisfaction que le gouvernement offre à la nation

le tableau de la situation de la France pendant l'année qui vient de

s'écouler. Tout au dedans et au dehors a pris une face nouvelle; et de

quelque côté que se portent les regards, s'ouvre une longue perspective

d'espérance et de bonheur.

Dans l'ouest et dans le midi, des restes de brigands infestaient les

routes et désolaient les campagnes, invisibles à la force armée qui

les poursuivait, ou protégés contre elle par la terreur même qu'ils

inspiraient à leurs victimes jusqu'au sein des tribunaux, si quelquefois

ils y étaient traduits, leur audace glaçait d'effroi les accusateurs

et les témoins, les jurés et les juges. Des mains de la justice, ces

monstres impunis s'élançaient à de nouveaux forfaits.

Il fallait contre ce fléau destructeur de toute société, d'autres armes

que les formes lentes et graduées avec lesquelles la vindicte publique

poursuit des coupables isolés qui se cachent dans le silence et dans

l'ombre.

Des tribunaux spéciaux ont été créés, dont l'action plus rapide et plus

sûre pût les atteindre et les frapper. De grands coupables ont été

saisis; les témoins ont cessé d'être muets; les juges ont obéi à leur

conscience et la société a été vengée. Ceux qui ont échappé à la justice

fuient désormais de repaires en repaires; et chaque jour la république

vomit de son sein cette dernière écume des vagues qui l'ont si

long-temps agitée.

Cependant l'innocence n'a eu rien à redouter; la sécurité des citoyens

n'a point été alarmée des mesures destinées à punir leurs oppresseurs;

et les sinistres présages dont on avait voulu épouvanter la liberté, ne

se sont réalisés que contre le crime.

Du mois de floréal an 9, jusqu'au 1er vendémiaire an 10, sept cent

vingt-quatre jugemens ont été prononcés par le tribunaux spéciaux;

dix-neuf seulement ont été rejetés par le tribunal de cassation, à

raison d'incompétence. On ne peut donc leur reprocher ni excès de

pouvoir, ni invasion de la justice ordinaire.

Le gouvernement, dès les premiers jours de son installation, proclama la

liberté des consciences. Cet acte solennel porta le calme dans des ames

que des rigueurs imprudentes avaient effarouchées. Il a depuis annoncé

la fin des dissensions religieuses; et en effet des mesures ont été

concertées avec le souverain pontife de l'Eglise catholique pour réunir

dans les mêmes sentimens ceux qui professent une commune croyance. En

même temps un magistrat chargé de tout ce qui concerne les cultes, s'est

occupé des droits de tous. Il a recueilli dans des conférences avec

des ministres luthériens et calvinistes, les lumières nécessaires

pour préparer les réglemens qui assureront à tous la liberté qui leur

appartient, et la publicité que l'intérêt de l'ordre social autorise à

leur accorder.

Des mesures égales pourvoiront à l'entretien de tous les cultes; rien ne

sera laissé à la disposition arbitraire de leurs ministres, et le trésor

public n'en sentira point de surcharge.

Si quelques citoyens avaient été alarmes par de vaines rumeurs, qu'ils

se rassurent: le gouvernement a tout fait pour rapprocher les esprits;

mais il n'a rien fait qui pût blesser les principes et l'indépendance

des opinions. La paix continentale fixa ce qui restait encore

d'inquiétude et de craintes vagues dans les esprits; déjà heureux de

tout le bonheur qu'ils attendaient encore, les citoyens se reposèrent au

sein de la constitution, et y attachèrent toute leur destinée.

Des administrateurs éclairés et fidèles ont bien secondé cette

disposition des esprits; presque partout l'action de l'autorité,

transmise par eux, n'a rencontré qu'empressement, amour et

reconnaissance.

De là, dans le gouvernement cette sécurité qui a fait sa force. Il n'a

pas plus douté de l'opinion publique que de ses propres sentimens, et

il ose la provoquer sans craindre sa réponse. Ainsi un prince[32],

issu d'un sang qui régna sur la France, a traversé nos départemens,

a séjourné dans la capitale, a reçu du gouvernement des honneurs qui

étaient dus à sa couronne, a reçu des citoyens tous les égards qu'un

peuple doit à un autre peuple dans la personne de celui qui est appelé

à le gouverner; et aucun soupçon n'a altéré le calme du commandement,

aucune rumeur n'a troublé la tranquillité des esprits; partout on a

vu la contenance d'un peuple libre et les affections d'un peuple

hospitalier: les étrangers, les ennemis de la patrie, ont reconnu que

la république était dans le coeur des Français, et qu'elle y avait déjà

toute la maturité des siècles.

[Footnote 32: Le roi d'Etrurie, issu de la branche des Bourbons

d'Espagne.]

La rentrée de nos guerriers sur le territoire de la France, a été une

suite de fêtes et de triomphes. Ces vainqueurs si redoutés dans les

combats ont été parmi nous des amis et des frères; heureux du bonheur

public, jouissant sans orgueil de la reconnaissance qu'ils avaient

méritée, et se montrant, par la plus sévère discipline, dignes des

victoires qu'ils avaient obtenues.

Dans la guerre qui nous restait encore à soutenir, les événemens ont

été mêlés de succès et de revers. Réduite à lutter contre la marine

d'Angleterre, avec des forces inégales, notre marine s'est montrée avec

courage sur la Méditerranée couverte de flottes ennemies; elle a rappelé

sur l'Océan quelques souvenirs de son ancien éclat; elle a, par une

glorieuse résistance, étonné l'Angleterre accourue sur ses rives pour

être témoin de sa défaite; et sans le retour de la paix, il lui était

permis d'espérer qu'elle vengerait ses malheurs passés et les fautes qui

les avaient produits.

En Egypte, les soldats de l'armée d'Orient ont cédé; mais ils ont cédé

aux circonstances plus qu'aux forces de la Turquie et de l'Angleterre;

et certainement ils eussent vaincu s'ils avaient combattu réunis. Enfin

ils rentrent dans leur patrie; ils y rentrent avec la gloire qui est

due à quatre années de courage et de travaux; ils laissent à l'Egypte

d'immortels souvenirs, qui, peut-être un jour y réveilleront les arts et

les institutions sociales. L'histoire du moins ne taira pas ce qu'ont

fait les Français pour y reporter la civilisation et les connaissances

de l'Europe; elle dira par quels efforts ils l'avaient conquise; par

quelle sagesse, par quelle discipline ils l'ont si long-temps conservée;

et, peut-être, elle en déplorera la perte comme une nouvelle calamité du

genre Humain.

Vingt-huit mille Français entrèrent en Egypte pour la conquérir:

d'autres y ont été depuis envoyés à différentes époques; mais d'autres,

en nombre à peu près égal, en étaient revenus. Vingt-trois mille

rentrent en France après l'évacuation, non compris les étrangers qui ont

suivi leur fortune. Ainsi, quatre campagnes, de nombreux combats, et les

maladies n'auront pas enlevé un cinquième de l'armée d'Orient.

Après la guerre continentale, tout ce que les circonstances ont permis

de réformer dans le militaire, le gouvernement l'a Opéré.

Des congés absolus sont accordés; ils le sont sans préférence, sans

faveur, et dans un ordre irrévocablement fixé. Ceux-qui, les premiers,

ont pris les armes pour obéir aux lois de la réquisition, en obtiennent

les premiers.. Pour remplir le vide que ces congés laisseront dans

l'armée, il sera nécessaire d'appeler des conscrits de l'an 9 et de l'an

10; et, dans cette session, un projet de loi sera présenté au corps

législatif pour les mettre à la disposition du gouvernement; mais

le gouvernement n'en appellera que le nombre qui sera strictement

nécessaire pour maintenir l'armée au complet de l'état de paix.

Nous jouirons de la paix; mais la guerre laissera un fardeau qui pèsera

long-temps sur nos finances: acquitter des dépenses qui n'ont pu être

prévues ni calculées, récompenser les services de nos défenseurs,

ranimer les travaux dans nos arsenaux et dans nos ports, rendre une

marine à la France; recréer tout ce que la guerre a détruit, tout ce que

le temps a consumé; porter enfin tous nos établissemens au point où les

demandent la grandeur et la sûreté de la république; tout cela ne peut

se faire qu'avec un accroissement de revenus. Les revenus s'accroîtront

d'eux-mêmes avec la paix; le gouvernement les ménagera avec la plus

sévère économie: mais si l'accroissement naturel des revenus, si

l'économie la plus sévère ne peuvent suffire, la nation jugera

les besoins, et le gouvernement proposera les ressources que les

circonstances rendront nécessaires.

Dans tout le cours de l'an 9, à peine quelques communications rares ont

existé entre la métropole et ses colonies.

La Guadeloupe a conservé un reste de culture et de prospérité; mais la

souveraineté de la république y a reçu plus d'un outrage. En l'an 8, un

agent unique y commandait; il est déporté par une faction. Trois agens

lui succèdent; deux déportent le troisième et le remplacent par un homme

de leur choix. Un autre meurt; et les deux qui restent s'investissent

seuls du pouvoir qui devait être exercé par trois. Sous cette agence

militaire et illégale, l'anarchie, le despotisme règnent tour à tour;

les colons, les alliés l'accusent et lui imputent des erreurs et des

crimes. Le gouvernement a tenté d'organiser une administration nouvelle;

un capitaine-général, un préfet, un commissaire de justice subordonnés

entre eux; mais se succédant l'un à l'autre si les circonstances

l'exigent, offrent un pouvoir unique qui a une sorte de censure, mais

point de rivalité qui en trouble l'action et en paralyse la force.

Cette administration existe, et bientôt on saura si elle a justifié les

espérances qu'on en avait conçues. Dès son arrivée, le capitaine-général

a eu à combattre l'esprit de faction; il a cru devoir envoyer en France

treize individus artisans de troubles et moteurs de déportations. Le

gouvernement a pensé que de pareils hommes seraient dangereux en France,

et a ordonné qu'ils fussent renvoyés dans celle des colonies qu'ils

voudraient choisir; la Guadeloupe Exceptée.

A Saint-Domingue, des actes irréguliers ont alarmé la soumission.

Sous des apparences équivoques, le gouvernement n'a voulu voir que

l'ignorance qui confond les noms et les choses, qui usurpe quand elle ne

croit qu'obéir. Mais une flotte et une armée qui s'apprêtent à partir

des ports de l'Europe, auront bientôt dissipé tous les nuages; et

Saint-Domingue rentrera tout entier sous les lois de la république. A

Saint-Domingue et à la Guadeloupe il n'y a plus d'esclaves; tout y est

libre; tout y restera libre.

La sagesse et le temps y ramèneront l'ordre et y rétabliront la culture

et les travaux.

A la Martinique, ce seront des principes différens. La Martinique a

conservé l'esclavage, et l'esclavage y sera conservé. Il en a trop coûté

à l'humanité pour tenter encore, dans cette partie, une révolution

nouvelle.

La Guyanne a prospéré sous un administrateur actif et vigoureux; elle

prospérera davantage sous l'empire de la paix, et agrandie d'un nouveau

territoire qui appelle la culture et promet des richesses.

Les Iles de France et de la Réunion sont restées fidèles à la métropole

au milieu des factions et sous une administration faible, incertaine,

telle que le hasard l'a faite, et qui n'a reçu du gouvernement ni

impulsion ni secours. Ces colonies si importantes sont rassurées; elles

ne craignent plus que la métropole, eu donnant la liberté aux noirs, ne

constitue l'esclavage des blancs.

L'ordre établi, dès l'année dernière, dans la perception des revenus et

dans la distribution des dépenses, n'avait laissé que peu d'amélioration

à faire dans cette partie. Une surveillance active a porté la lumière

sur des dilapidations passées et sur des abus présens; des coupables ont

été dénoncés à l'opinion publique et aux tribunaux.

L'action des régies a été concentrée; et de là plus d'énergie et

d'ensemble dans l'administration, plus de célérité dans les informations

et dans les résultats.

Des mesures ont été prises pour accélérer encore les versemens dans les

caisses publiques, pour assurer plus de régularité dans l'acquittement

des dépenses, pour en rendre la comptabilité plus simple et plus active.

L'art des faussaires a fait des progrès alarmans pour la société. Avec

des pièces fausses, on établissait des fournitures qui n'avaient jamais

été faites; on en établissait sur des pièces achetées à Paris; et avec

ces titres on trompait les liquidateurs, et on dévorait la fortune

publique. Pour prévenir désormais ces abus et ces crimes, le

gouvernement a voulu que les liquidations faites dans les bureaux des

ministres fussent soumises à une nouvelle épreuve, et ne constituassent

la république débitrice qu'après qu'elles auraient été vérifiées par un

conseil d'administration.

Le ministre des finances est rendu tout entier aux travaux qu'exigent la

perception des revenus et le système de nos contributions.

Un autre veille immédiatement sur le dépôt de la fortune publique, et sa

responsabilité personnelle en garantit l'inviolabilité.

La caisse d'amortissement a reçu une organisation plus complète. Un

seul homme en dirige les mouvemens; mais quatre administrateurs en

surveillent les détails; conseils et, s'il le fallait, censeurs de

l'agent qu'ils doivent seconder.

La propriété la plus précieuse de la république, les forêts nationales

ont été confiées à une administration qui, toute entière à cet objet

unique, y portera des yeux plus exercés, des connaissances plus

positives et une surveillance plus sévère.

L'instruction publique a fait quelques pas à Paris et dans un petit

nombre de départemens; dans presque tous les autres, elle est

languissante et nulle. Si nous ne sortons pas de la route tracée,

bientôt il n'y aura de lumières que sur quelques points, et ailleurs

ignorance et barbarie.

Un système d'instruction publique plus concentré a fixé les pensées

du gouvernement. Des écoles primaires affectées à une ou plusieurs

communes, si les circonstances locales permettent cette association,

offriront partout aux enfans des citoyens, ces connaissances

élémentaires sans lesquelles l'homme n'est guère qu'un agent aveugle et

dépendant de tout ce qui l'environne.

Les instituteurs y auront un traitement fixe, fourni par les communes,

et un traitement variable, formé de rétributions convenues avec les

parens qui seront en état de les supporter.

Quelques fonctions utiles pourront être assignées à ces instituteurs, si

elles peuvent se concilier avec leur fonction première et nécessaire.

Dans des écoles secondaires, s'enseigneront les élémens des langues

anciennes, de la géographie, de l'histoire et du calcul.

Ces écoles se formeront, ou par des entreprises particulières avouées de

l'administration publique, ou par le concours des communes.

Elles seront encouragées par des concessions d'édifices publics; par des

places gratuites dans les écoles supérieures, accordées aux élèves qui

se seront le plus distingués; et enfin par des gratifications accordées

à un nombre déterminé de professeurs qui auront fourni le plus d'élèves

aux écoles supérieures.

Trente écoles, sous le nom de _lycées_, seront formées et entretenues

aux frais de la république, dans les villes principales qui, par leur

situation et les moeurs de leurs habitans, seront plus favorables à

l'étude des lettres et des sciences.

Là seront enseignées les langues savantes, la géographie, l'histoire,

la logique, la physique, la géométrie, les mathématiques; dans

quelques-unes, les langues modernes dont l'usage sera indiqué par leur

situation.

Six mille élèves de la patrie seront distribués dans ces trente

établissemens, entretenus et instruits aux dépens de la république.

Trois mille seront des enfans de militaires ou de fonctionnaires qui

auront bien servi l'état.

Trois mille autres seront choisis dans les écoles secondaires, d'après

des examens et des concours déterminés, et dans un nombre proportionné à

la population des départemens qui devront les fournir.

Les élèves des départemens réunis seront appelés dans les lycées

de l'intérieur, s'y formeront à nos habitudes et à nos moeurs, s'y

nourriront de nos maximes et reporteront dans leurs familles l'amour de

nos institutions et de nos lois.

D'autres élèves y seront reçus, entretenus et instruits aux frais de

leurs parens.

Six millions seront destinés chaque année à la formation et à

l'entretien de ces établissemens, à l'entretien et à l'instruction des

élèves de la patrie, au traitement des professeurs, au traitement des

directeurs et des agens comptables.

Les écoles spéciales formeront le dernier degré d'instruction publique;

il en est qui sont déjà constituées, et qui conserveront leur

organisation; d'autres seront établies dans les lieux que les

convenances indiqueront, et pour les professions auxquelles elles seront

nécessaires.

Tel est en raccourci le système qui a paru au gouvernement réunir le

plus d'avantages, le plus de chances de succès, et que dans cette

session il proposera au corps législatif, réduit en projet de loi. Sa

surveillance peut suffire à trente établissemens; un plus grand nombre

échapperait à ses soins et à ses regards; mais surtout un plus grand

nombre ne trouverait aujourd'hui ni ces professeurs distingués qui font

la réputation des écoles, ni des directeurs capables d'y maintenir

une sévère discipline, ni des conseils assez éclairés pour en diriger

l'administration.

Trente lycées, sagement distribués sur le territoire de la république,

en embrasseront toute l'étendue par leurs rapports, répandront sur

toutes ses parties l'éclat de leurs lumières et de leurs succès,

frapperont jusqu'aux regards de l'étranger, et seront pour eux

ce qu'étaient naguère pour nous quelques écoles d'Allemagne et

d'Angleterre, ce que furent quelques universités fameuses, qui, vues

dans le lointain, commandaient l'admiration et le respect de l'Europe.

Le Code civil fut annoncé l'année dernière aux délibérations du corps

législatif; mais le travail s'accrut sous la main des rédacteurs; les

tribunaux furent appelés à le perfectionner; et, enrichi de leurs

observations, il est soumis dans le conseil-d'état à une sévère

discussion.

Toutes les parties qui le composent seront successivement présentées

à la sanction des législateurs: ainsi cet important ouvrage aura subi

toutes les épreuves, et sera le résultat de toutes les lumières.

Les ateliers se multiplient dans les maisons d'arrêt et de détention,

et le travail en bannit l'oisiveté qui corrompt encore ceux qui étaient

déjà corrompus. Dans nombre de départemens il n'y a plus de mendicité.

Les hospices sortent peu à peu de cet état de détresse qui faisait la

honte de la nation et la douleur du gouvernement; déjà la bienfaisance

particulière les enrichit de ses offrandes, et atteste le retour de

ces sentimens fraternels que des lois imprudentes et de longs malheurs

semblaient avoir bannis pour toujours.

Sur toutes les grandes communications, les routes ont été ou seront

bientôt réparées. Le produit de la taxe d'entretien éprouve partout des

accroissemens progressifs. Le plus intéressant de tous les canaux est

creusé aux dépens du trésor public, et d'autres seront bientôt créés par

l'industrie particulière.

Les lettres et les arts ont reçu tout ce que les circonstances ont

permis de leur donner d'encouragement et de secours.

Des projets ont été conçus pour l'embellissement de Paris, et déjà

quelques-uns s'exécutent. Une association particulière formée par le

zèle, bien plus que par l'intérêt, lui construit des ponts qui ouvriront

des communications utiles et nécessaires. Une autre association lui

donnera un canal et des eaux salubres, qui manquent encore à cette

capitale.

Les départemens ne seront point négligés. De tous côtés on recherche

quels travaux sont nécessaires pour les orner ou les féconder. Des

collections de tableaux sont destinées à former des muséum dans les

villes principales; leur vue inspirera aux jeunes citoyens le goût des

arts, et ils arrêteront la curiosité des voyageurs.

Au moment où la paix générale va rendre aux arts et au commerce toute

leur activité, le devoir le plus cher au gouvernement est d'éclairer

leur route, d'encourager leurs travaux, d'écarter tout ce qui pourrait

arrêter leur essor. Il appellera sur ces grands intérêts toutes les

lumières; il réclamera tous les conseils de l'expérience; il fixera

auprès de lui, pour les consulter, les hommes qui, par des connaissances

positives, par une probité sévère, par des vues désintéressées, seront

dignes de sa confiance et de l'estime publique.

Heureux si le génie national seconde son ardeur et son zèle, si par ses

soins, la prospérité de la république égale un jour ses triomphes et sa

gloire.

Dans nos relations extérieures, le gouvernement ne craindra point de

dévoiler ses principes et ses maximes: fidélité pour nos alliés, respect

pour leur indépendance, franchise et loyauté avec nos ennemis; telle a

été sa politique.

La Batavie reprochait à son organisation de n'avoir pas été conçue pour

elle.

Mais depuis plusieurs années cette organisation régissait la Batavie. Le

principe du gouvernement est que rien n'est plus funeste au bonheur

des peuples que l'instabilité des institutions; et quand le directoire

batave l'a pressenti sur des changemens, il l'a constamment rappelé à ce

principe.

Mais enfin le peuple batave a voulu changer, et il a adopté une

constitution nouvelle. Le gouvernement l'a reconnue cette constitution;

et il a dû la reconnaître, parce qu'elle était dans la volonté d'un

peuple indépendant. Vingt-cinq mille Français devaient rester en

Batavie, aux termes du traité de la Haye, jusqu'à la paix générale. Les

Bataves ont désiré que ces forces fussent réduites; et en vertu d'une

convention récente, elles ont été réduites a dix mille hommes.

L'Helvétie a donné, pendant l'an 9, le spectacle d'un peuple déchiré par

les partis, et chacun de ces partis invoquant le pouvoir, et quelquefois

les armes de la France.

Nos troupes ont reçu l'ordre de rentrer sur notre territoire; quatre

mille hommes seulement restent encore en Helvétie, d'après le voeu de

toutes les autorités locales, qui ont réclamé leur présence.

Souvent l'Helvétie a soumis au premier consul des projets

d'organisation; souvent elle lui a demandé des conseils: toujours il l'a

rappelée à son indépendance.

«Souvenez-vous seulement, a-t-il dit, quelquefois, du courage et des

vertus de vos pères; ayez une organisation simple comme leurs moeurs.

Songez à ces religions, à ces langues différentes qui ont leurs limites

marquées, à ces vallées, à ces montagnes qui vous séparent, à tant de

souvenirs attachés à ces bornes naturelles; et qu'il reste de tout

cela une empreinte dans votre organisation. Surtout, pour l'exemple de

l'Europe, conservez la liberté et l'égalité à cette nation qui leur a,

la première, appris à être indépendans et libres.»

Ce n'était là que des conseils, et ils ont été froidement écoutés.

L'Helvétie est restée sans pilote au milieu des orages. Le ministre de

la république n'a montré qu'un conciliateur aux partis divisés, et le

général de nos troupes a refusé aux factions l'appui de ses forces.

La Cisalpine, la Ligurie ont enfin arrêté leur organisation. L'une et

l'autre craignent, dans les mouvemens des premières nominations, le

réveil des rivalités et des haines. Elles ont paru désirer que le

premier consul se chargeât de ces nominations.

Il tâchera de concilier ce voeu de deux républiques qui sont chères à la

France, avec les fonctions plus sacrées que sa place lui impose.

Lucques a expié dans les angoisses d'un régime provisoire les erreurs

qui lui méritèrent l'indignation du peuple français. Elle s'occupe

aujourd'hui à se donner une organisation définitive.

Le roi de Toscane, tranquille sur son trône, est reconnu par de grandes

puissances et le sera bientôt par toutes.

Quatre mille Français lui gardent Livourne, et attendent, pour

l'évacuer, qu'il ait organisé une armée nationale.

Le Piémont forme notre vingt-septième division militaire, et, sous un

régime plus doux, oublie les malheurs d'une longue anarchie.

Le Saint-Père, souverain de Rome, possède ses états dans leur intégrité.

Les places de Pesaro, de Fano, de Castel Saint-Leone qui avaient été

occupées par les troupes cisalpines, lui ont été restituées.

Quinze cents Français sont encore dans la citadelle d'Ancône, pour en

assurer les communications avec l'armée du midi.

Après la paix de Lunéville, la France pouvait tomber de tout son poids

sur le royaume de Naples, punir le souverain d'avoir, le premier, rompu

les traités, et le faire repentir des affronts, que les Français avaient

reçus dans le port même de Naples: mais le gouvernement se crut vengé

dès qu'il fut maître de l'être; il ne se sentit plus que le désir et

la nécessité de la paix; pour la donner, il ne demande que les ports

d'Otrante, nécessaires à ses desseins sur l'Orient, depuis que Malte

était occupée par les Anglais.

Paul 1er avait aimé la France; il voulait la paix de l'Europe, il

voulait surtout la liberté des mers. Sa grande âme fut émue des

sentimens pacifiques que le premier consul avait manifestés; elle le fut

depuis de nos succès et de nos victoires: de là, de premiers liens qui

l'attachèrent à la république.

Huit mille Russes avaient été faits prisonniers en combattant avec les

alliés; mais le ministère, qui dirigeait alors l'Angleterre, avait

refusé de les échanger contre des prisonniers français. Le gouvernement

s'indigna de ce refus; il résolut de rendre à leur patrie de braves

guerriers abandonnés de leurs alliés; il les rendit d'une manière digne

de la république, digne d'eux et de leur souverain. De là, des noeuds

plus étroits et un rapprochement plus intime.

Tout-à-coup, la Russie, le Danemarck, la Suède, la Prusse s'unissant,

une coalition est formée pour garantir la liberté des mers; le Hanovre

est occupé par les troupes prussiennes; de grandes, de vastes opérations

se préparent; mais Paul 1er meurt subitement.

La Bavière s'est hâtée de reformer les liens qui l'unissaient à la

France. Cet allié important pour nous a fait de grandes pertes sur la

rive gauche du Rhin. L'intérêt et le désir de la France sont que la

Bavière obtienne sur la rive droite une juste et entière indemnité.

De grandes discussions se sont élevées à Ratisbonne sur l'exécution du

traité de Lunéville; mais ces discussions ne regardent pas immédiatement

la république. La paix de Lunéville conclue avec l'Europe et ratifiée

parla diète, a fixé irrévocablement de ce côté-là tous les intérêts de

la France.

Si la république prend encore part aux discussions de Ratisbonne, ce

n'est que comme garant de stipulations contenues dans l'article 7 du

traité de Lunéville, et pour maintenir un juste équilibre dans la

Germanie.

La paix avec la Russie a été signée, et rien ne troublera désormais les

relations de deux grands peuples, qui, avec tant de raison de s'aimer,

n'en ont aucune de se craindre, et que la nature a placés aux deux

extrémités de l'Europe pour en être le contre-poids au nord et au midi.

La Porte rendue à ses véritables intérêts et à son inclination pour la

France, a retrouvé son allié le plus ancien et le plus fidèle.

Avec les Etats-Unis d'Amérique toutes les difficultés ont été aplanies.

Enfin, des préliminaires de paix avec l'Angleterre ont été ratifiés.

La paix avec l'Angleterre devait être le produit de longues

négociations, soutenues d'un système de guerre qui, quoique lent dans

ses préparatifs, était infaillible dans ses résultats.

Déjà la plupart de ses alliés l'avaient abandonnée. Le Hanovre, seule

possession de son souverain sur le continent, était toujours au pouvoir

de la Prusse; la Porte, menacée par nos positions importantes sur

l'Adriatique, avait entamé une négociation particulière.

Le Portugal lui restait: soumis depuis si long-temps à l'influence et au

commerce exclusif des Anglais, le Portugal n'était plus en effet qu'une

province de la Grande-Bretagne. C'était là que l'Espagne devait trouver

une compensation pour la restitution de l'île de la Trinité. Son armée

s'avance; une division des troupes de la république campe sur la

frontière du Portugal pour appuyer ses opérations; mais après les

premières hostilités et quelques légères escarmouches, le ministère

espagnol ratifie séparément le traité de Badajoz, Dès-lors on dut

pressentir pour l'Espagne la perte de la Trinité; dès-lors, en effet,

l'Angleterre la regarda comme une possession qui lui était acquise, et

désormais écarta de la négociation tout ce qui pouvait en faire supposer

la restitution possible.

Avant de ratifier le traité particulier de la France avec le Portugal,

le gouvernement fit connaitre au cabinet de Madrîd cette détermination

de l'Angleterre.

L'Angleterre s'est refusée avec la même inflexibilité à la restitution

de l'île de Ceylan; mais la république batave trouvera dans les

nombreuses possessions qui lui sont rendues, le rétablissement de son

commerce et de sa puissance.

La France a soutenu les intérêts de ses alliés avec autant de force

que les siens; elle a été jusqu'à sacrifier des avantages plus grands

qu'elle aurait pu obtenir pour elle-même; mais elle a été forcée de

s'arrêter au point où toute négociation devenait impossible. Ses alliés

épuisés ne lui offraient plus de ressources pour la continuation de

la guerre; et les objets dont la restitution leur était refusée par

l'Angleterre, ne balançaient pas pour eux les chances d'une nouvelle

campagne et toutes les calamités dont elle pouvait les accabler.

Ainsi, dans toutes les parties du monde, la république n'a plus que des

amis ou des alliés, et partout son commerce et son industrie rentrent

dans leurs canaux accoutumés.

Dans tout le cours de la négociation, le ministère actuel d'Angleterre a

montré une volonté franche de mettre un terme aux malheurs de la guerre;

le peuple anglais a embrassé la paix avec enthousiasme; les haines de la

rivalité sont éteintes; il ne restera que l'imitation de grandes actions

et les entreprises utiles.

Le gouvernement avait mis son ambition à replacer la France dans ses

rapports naturels avec toutes les nations; il mettra sa gloire à

maintenir son ouvrage, et à perpétuer une paix qui fera son bonheur

comme celui de l'humanité.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

Paris, le 3 frimaire an 10 (24 novembre 1801).

_Réponse du premier consul une députation du corps législatif[33]._

Le gouvernement apprécie la démarche du corps législatif.

Il est sensible à ce que vous venez de lui dire de sa part.

Les actes du corps législatif, pendant la dernière session, ont

contribué à aider la marche de l'administration et à nous faire arriver

à l'état où nous sommes.

Il portera les mêmes sentimens dans les travaux de la session qui

commence. C'est un moyen sûr de faire le bien-être et la prospérité du

peuple français, _notre souverain à tous..._

C'est lui qui juge tous nos travaux. Ceux qui le serviront avec pureté

et zèle seront accompagnés dans leur retraite par la considération et

l'estime de leurs concitoyens.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 257 / 342 题