Français,
Ce jour est destiné à célébrer cette époque d'espérance et de gloire où
tombèrent des institutions barbares; où vous cessâtes d'être divisés en
deux peuples, l'un condamné aux humiliations, l'autre marqué pour les
distinctions et pour les grandeurs; où vos propriétés furent libres
comme vos personnes; où la féodalité fut détruite, et avec elle ces
nombreux abus que des siècles avaient accumulés sur vos tètes.
Cette époque, vous la célébrâtes en 1790, dans l'union des mêmes
principes, des mêmes sentimens et des mêmes voeux. Vous l'avez célébrée
depuis, tantôt au milieu des triomphes, tantôt sous le poids des fers,
quelquefois aux cris de la discorde et des factions.
Vous la célébrez aujourd'hui sous de plus heureux auspices. La discorde
se taît, les factions sont comprimées; l'intérêt de la patrie règne sur
tous les intérêts. Le gouvernement ne connaît d'ennemis que ceux qui le
sont de la tranquillité du peuple.
La paix continentale a été conclue par la modération. Votre puissance et
l'intérêt de l'Europe en garantissent la durée.
Vos frères, vos enfans rentrent dans vos foyers, tous dévoués à la cause
de la liberté, tous unis pour assurer le triomphe de la république.
Bientôt cessera le scandale des divisions religieuses.
Un Code civil, mûri parla sage lenteur des discussions, protégera vos
propriétés et vos droits.
Enfin une dure, mais utile expérience, vous garantit du retour des
dissensions domestiques, et sera long-temps la sauve-garde de votre
prospérité.
Jouissez, Français, jouissez de votre position, de votre gloire et des
espérances de l'avenir; soyez toujours fidèles à ces principes et à ces
institutions qui ont fait vos succès et qui feront la grandeur et la
félicité de vos enfans. Que de vaines inquiétudes ne troublent jamais
vos spéculations ni vos travaux. Vos ennemis ne peuvent plus rien contre
votre tranquillité.
_Tous les peuples envient vos destinées._
«Bonaparte, premier consul de la république, ordonne que la proclamation
ci-dessus sera insérée au Bulletin des lois, publiée, imprimée et
affichée dans tous les départemens 4e la république.»
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 28: Elle devait être, et fut en effet lue le 25 messidor
pendant la solennité de la fête destinée à célébrer l'anniversaire du 14
juillet.]
Paris, le 7 fructidor an 9 (24 août 1801).
_Aux soldats du premier régiment d'artillerie[29]._
Soldats!
Votre conduite dans la citadelle de Turin a retenti dans toute l'Europe.
Une douleur profonde a précédé dans le coeur de vos concitoyens le cri
de la vengeance.
Vous avez rendu de grands services... Vous êtes couverts d'honorables
blessures; vous les avez reçues pour la gloire de la république...
Elle a triomphé de ses ennemis; elle tient le premier rang parmi les
puissances!!!
Mais que lui importerait tant de grandeur, si ses enfans indisciplinés
se laissaient guider par les passions effrénées de quelques
misérables!!!
Vous êtes entrés sans ordre et tumultueusement dans une forteresse, en
violant toutes les consignes, sans porter aucun respect au drapeau du
peuple français, qui y était arboré.
Le brave officier qui était chargé de la défendre, vous l'avez tué, vous
avez passé sur son cadavre... Vous êtes tous coupables.
Les officiers qui n'ont pas su vous préserver d'un tel égarement, ne
sont pas dignes de commander... Le drapeau que vous avez abandonné, qui
n'a pu vous rallier, sera suspendu au temple de Mars et couvert d'un
crêpe funèbre... Votre corps est dissous.
Soldats! Vous allez rentrer dans de nouveaux corps; donnez-y des preuves
d'une sévère discipliné. Faites que l'on dise: Ils ont dû servir
d'exemples, mais ils sont toujours ce qu'ils ont été, _les braves et
bons enfans de la patrie.
Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 29: Le premier régiment d'artillerie, en garnison à Turin,
s'était insurgé contre ses chefs, et avait tué sur le pont-levis de la
forteresse le chef de bataillon Jacquemain, commandant qui voulait en
défendre l'entrée. Ce régiment fût étiré, ses compagnies distribuées
dans d'autres corps, et les officiers jugés par un conseil de guerre.]
Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801).
_Aux habitans de Saint-Domingue._
Quelles que soient votre origine et votre couleur, vous êtes tous
Français, vous êtes tous libres, et tous égaux devant Dieu et devant la
république.
La France a été, comme Saint-Domingue, en proie aux factions et déchirée
par la guerre civile et par la guerre étrangère. Mais tout a changé;
tous les peuples ont embrassé les Français et leur ont juré la paix et
l'amitié. Tous les Français se sont embrassés aussi et ont juré d'être
tous des amis et des frères. Venez aussi embrasser les Français et vous
réjouir de revoir vos amis et vos frères d'Europe.
Le gouvernement vous envoie le capitaine-général Leclerc; il amène avec
lui de grandes forcés pour vous protéger contre vos ennemis et contre
les ennemie de la république. Si l'on vous dit: _Cet forces sont
destinées à vous ravir votre liberté;_ répondez: _La république ne
souffrira pas qu'elle nous soit enlevée._ Ralliez-Vous autour du
capitaine-général, il vous rapporte l'abondance et la paix; ralliez-vous
tous autour de lui. Qui osera se séparer du capitaine-général, sera un
traître à la patrie, et la colère de la république le dévorera, comme le
feu dévore vos cannes desséchées.
_Le premier consul,_ BONAPARTE.
Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801).
_Au citoyen Toussaint-Louverture, général en chef de l'armée de
Saint-Domingue._
Citoyen général,
La paix avec l'Angleterre et toutes les puissantes de l'Europe qui vient
d'asseoir la république au premier degré de puissance et de grandeur,
met le gouvernement à même de s'occuper de la colonie de Saint-Domingue.
Nous y envoyons le citoyen Leclerc, notre beau-frère, en qualité de
capitaine-général, comme premier magistrat de la colonie. Il est
accompagné de forces convenables pour faire respecter la souveraineté du
peuple français. C'est dans ces circonstances que nous nous plaisons
à espérer que vous allez nous prouver, et à la France entière, la
sincérité des sentimens que vous avez constamment exprimés dans les
différentes lettres que vous nous ayez écrites. Nous avons conçu pour
vous de l'estime, et nous nous plaisons à reconnaître et à proclamer les
grands services que vous avez rendus au peuple français. Si son pavillon
flotte sur Saint-Domingue, c'est à vous et aux braves Noirs qu'il le
doit. Appelé par vos talens et la force des circonstances au premier
commandement, vous avez détruit la guerre civile, mis un frein à la
persécution de quelques hommes féroces, remis en honneur la religion et
le culte du Dieu de qui tout émane. La constitution que vous avez faite,
en renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient qui sont
contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français, dont
Saint-Domingue ne forme qu'une portion.
Les circonstances où vous vous êtes trouvé, environné de tous côtés
d'ennemis, sans que la métropole puisse ni vous secourir, ni vous
alimenter, ont rendu légitimes les articles de cette constitution qui
pourraient ne plus l'être. Mais aujourd'hui que les circonstances sont
si heureusement changées, vous serez le premier à rendre hommage à
la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus
illustres citoyens, par les services que vous lui avez rendus et par les
talens et la force de caractère dont la nature vous a doué. Une conduite
contraire serait inconciliable avec l'idée que nous avons conçue de
vous. Elle vous ferait perdre vos droits nombreux à la reconnaissance et
aux bienfaits de la république; et creuserait sous vos pas un précipice
qui, en vous engloutissant, pourrait contribuer au malheur de ces braves
noirs dont nous aimons le courage, et dont nous nous verrions avec peine
obligés de punir la rébellion.
Nous avons fait connaître à vos enfans et à leur précepteur les
sentimens qui nous animent[30]. Nous vous les renvoyons.
Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos talens le
capitaine-général. Que pourrez-vous désire, la liberté des Noirs? Vous
savez que dans tous les pays où noua avons été, nous l'avons donnée aux
peuples qui ne l'avaient pas. De la considération, des honneurs, de la
fortune? Ce n'est pas après les services que vons avez rendus, que
vous pouvez rendre encore dans cette circonstance, avec les sentimens
particuliers que nous avons pour vous, que vous devez être incertain sur
votre considération, votre fortune et les honneurs qui vous attendent.
Faites connaître aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude que la
France a toujours portée à leur bonheur a été souvent impuissante par
les circonstances impérieuses de la guerre; que les hommes venus du
continent pour l'agiter et alimenter les factions, étaient le produit
des factions, qui elles-mêmes déchiraient la patrie; que désormais
la paix et la force du gouvernement assurent leur prospérité et leur
liberté. Dites-leur que si la liberté est pour eux le premier des biens,
ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre de citoyens français, et que
tout acte contraire aux intérêts de la patrie, à l'obéissance qu'ils
doivent au gouvernement et au capitaine-général qui en est le délégué,
serait un crime contre la souveraineté nationale, qui éclipserait leurs
services et rendrait Saint-Domingue le théâtre d'une guerre malheureuse,
où des pères et des enfans s'entr'égorgeraient.
Et vous, général, songez que vous êtes le premier de votre couleur qui
soit arrivé à une si grande puissance et qui se soit distingué par sa
bravoure et ses talens militaires, vous êtes aussi devant Dieu et nous,
le principal responsable de leur conduite.
S'il était des malveillans qui, disent aux individus qui ont joué le
principale rôle dans les troubles de Saint-Domingue, que nous venons
pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les temps d'anarchie;
assurez-les que nous ne nous informerons que de leur conduite dans cette
dernière circonstance, et que nous ne rechercherons le passé que pour
connaître les traits qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils
ont soutenue contre les Espagnols et les Anglais qui ont eté nos
ennemis.
Comptez sans réserve sur notre estime, et conduisez-vous comme doit le
faire un des principaux citoyens de la plus grande nation du monde.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 30: Les enfans de Toussaint-Luverture étaient élevés à Paris,
aux frais de la république. Le général Leclerc était chargé de les
ramener au général noir avec leur précepteur.]
Paris, le 18 brumaire an 10 (9 novembre 1801).
_Aux Français._
Français!
Vous l'avez enfin toute entière, cette paix que vous avez méritée par de
si longs et de si généreux efforts[31]!
Le monde ne vous offre plus que des nations amies; et sur toutes les
mers, s'ouvrent pour vos vaisseaux des ports hospitaliers.
Fidèle à vos voeux et à ses promesses, le gouvernement n'a cédé ni à
l'ambition des conquêtes, ni à l'attrait des entreprises hardies et
extraordinaires. Son devoir était de rendre le repos à l'humanité et
de rapprocher par des liens solides et durables cette grande famille
européenne dont la destinée est de faire les destinées de l'Univers. Sa
première tâche est remplie; Une autre commence pour vous et pour lui. A
la gloire des combats faisons succéder une gloire plus doute pour les
citoyens, moins redoutable pour nos voisins.
Perfectionnons, mais surtout apprenons aux générations naissantes, à
chérir nos institutions et nos lois. Qu'elles croissent pour l'égalité
civile, pour la liberté publique, pour la prospérité nationale! Portons
dans les ateliers de l'agriculture et des arts cette ardeur, cette
constance, cette patience qui ont étonné l'Europe dans toutes nos
circonstances difficiles. Unissons aux efforts du gouvernement les
efforts des citoyens pour enrichir, pour féconder toutes les parties de
notre vaste territoire.
Soyons le lien et l'exemple des peuples qui nous environnent. Que
l'étranger qu'un intérêt de curiosité attirera parmi nous, s'y arrête,
attaché par le charme de nos moeurs, par le spectacle de notre union, de
notre industrie et par l'attrait de nos jouissances; qu'il s'en retourne
dans sa patrie plus ami du nom français, plus ami et meilleur.
S'il reste encore des hommes que tourmente le besoin de haïr leurs
concitoyens, ou qu'aigrisse le souvenir de leurs pertes, d'immenses
contrées les attendent; qu'ils osent aller y chercher des richesses et
l'oubli de leurs infortunes et de leurs peines. Les regards de la patrie
les y suivront; elle secondera leur courage: un jour, heureux de leurs
travaux, ils reviendront dans son sein, dignes d'être citoyens d'un état
libre, et corrigés du délire des persécutions.
Français! il y a deux ans, ce même jour vit terminer vos dissentions
civiles, s'anéantir toutes les factions! Dès-lors vous pûtes concentrer
votre énergie, embrasser tout ce qui est grand aux yeux de l'humanité,
tout ce qui est utile aux intérêts de la patrie; partout le gouvernement
fut votre guide et votre appui. Sa conduite sera constamment la même.
Votre grandeur fait la sienne, et votre bonheur est la seule récompense
à laquelle il aspire.
_Le premier consul_, BONAPARTE.
[Footnote 31: Les préliminaires de paix entre la France et l'Angleterre
avaient été signés le 9 vendémiaire (1er octobre 1801).]
Paris, le 1er frimaire an 10 (22 novembre 1801).
_Au corps législatif._