On était à la veille du jour de l'an, de ce jour où tout se fait par
étiquette, même une visite à son ami. On voyait les boutiques de
Paris remplies de gens qui, par économie ou par avarice,
marchandaient avec acharnement des objets de fantaisie, achetés à
regret, pour être quelquefois offerts et reçus sans plaisir. Chacun
se tourmentait pour deviner comment il pourrait satisfaire à bon
marché le caprice d'une parente ou d'une amie; après avoir rêvé
aussi sérieusement à ce grand intérêt, que s'il s'agissait de tous
ceux de l'Europe, le jour solennel arrivait et rien n'était décidé;
alors on se détermine à payer, deux fois sa valeur, la première
chose venue, pour s'acquitter à temps d'un impôt d'autant plus
exactement perçu, qu'il est mis sur l'amour-propre.
Madame de Nangis, placée auprès d'une table couverte de bonbons, de
joujoux, recevait de l'air le plus gracieux la foule de courtisans
qui venaient lui apporter leurs offrandes. Le plus ingénieux dans le
choix de ses étrennes avait l'honneur de les voir passer à la ronde,
et d'entendre toutes les femmes se récrier sur son bon goût; l'objet
de cette admiration n'était souvent que de la moindre valeur:
car, en ce genre, le _génie_ de la nouveauté est tout, et l'on
remarquait de vieux parents fort déconcertés de voir leurs solides
cadeaux reçus avec indifférence, tandis qu'un almanach ou un pantin
excitait la reconnaissance la plus vive. Le comte de Nangis éprouva
ce désagrément dans toute sa rigueur; il avait imaginé de donner à
sa femme une boîte à ouvrage la plus riche et la plus complète;
c'était à-peu-près le seul bijou qu'elle n'eut pas, et le comte
était ravi d'en avoir fait la découverte; mais madame de Nangis
l'eut à peine remercié de son présent, qu'elle dit à ses amies:--Que
vais-je faire de cette boîte à ouvrage, moi qui ne travaille
jamais!--Vous me la donnerez, dit la petite Isaure, qui entrait
dans ce moment suivie de sa gouvernante anglaise, dont l'air capable
et sévère annonçait quelque chose de solennel. En effet, elle
réclama quelques instants de silence pour qu'Isaure pût faire
entendre le compliment qu'elle devait adresser à sa mère. La pauvre
enfant, plus tremblante qu'un criminel que l'on va juger, se plaça
au milieu d'un grand cercle, et les yeux fixés à terre, elle
balbutia quelques mots d'anglais qu'elle avait appris sans les
comprendre, et qui furent applaudis sans être entendus. On s'extasia
sur la facilité des enfants à apprendre les langues étrangères; et
la petite Isaure fut bien récompensée de l'effort qu'elle venait de
faire, en parlant pour la première fois en public, par la quantité
d'étrennes qu'elle reçut de toutes parts.
Celles de sa tante furent les mieux accueillies, et l'on doit
ajouter à la gloire d'Isaure, qu'elle les avait bien méritées. On se
rappelle qu'elles devaient être le prix de sa discrétion. Pour
l'éprouver davantage, la marquise avait commandé au peintre qui
venait d'achever son portrait, de commencer celui d'Isaure. Elle se
proposait de l'offrir à la comtesse, mais, pour que la surprise fût
complète, il fallait obtenir d'Isaure qu'elle en gardât le secret.
C'était beaucoup pour une petite fille accoutumée à raconter tout ce
qu'elle voyait ou entendait dans la journée. Cependant le desir de
plaire à sa tante, de mériter ce qu'elle lui avait promis, et cette
petite vanité qui porte les enfants de tout âge à chercher les
moyens de triompher d'une difficulté que l'on paraît croire
au-dessus de leurs forces, donnèrent à Isaure le courage de tenir sa
parole, elle se trouva bien heureuse de ce premier avantage remporté
sur son caractère, quand elle vit la joie de sa mère, en reconnaissant
les traits de son enfant sur les simples tablettes que lui offrait
Valentine. Crainte, soupçons, chagrins, ressentiment, tout disparut
devant cette douce image; le coeur ému triompha de l'amour-propre
égaré; et la comtesse, les yeux remplis de larmes, vint se jeter
dans les bras de sa belle-soeur. Elles ne se dirent pas un mot;
mais l'expression de leurs visages ne laissa pas le moindre doute
sur la sincérité de leur réconciliation. Un petit nombre de
personnes en fut attendri, les autres s'en consolèrent, en disant:
Cela ne durera pas long-temps: et le ciel, qui exauce parfois le
voeu des méchants, accomplit cette prédiction.
Après avoir vanté la ressemblance du portrait d'Isaure, on discuta
celle du portrait de la marquise; les femmes le trouvaient trop
flatté, et les hommes, beaucoup moins joli qu'elle. Le chevalier
d'Émerange en paraissait plus mécontent qu'un autre; il y voyait
mille défauts: et le plus grand, c'était, disait-il en confidence à
Valentine, cet air sensible, ce regard presque tendre, et ce sourire
enchanteur que l'artiste a pris sur lui de vous donner. Non,
ajoutait-il, plus je le regarde, et moins je vois de rapport entre
cette femme et vous. Ce visage offre l'image parfaite d'une personne
qui ne saurait vivre sans aimer, et vous savez qu'avec le vôtre on
se contente de plaire. A cette première injure le chevalier en
ajouta d'autres sur la froideur, l'insensibilité de Valentine: il
finit par conclure que le bonheur d'être admirée remplirait tous les
instants de sa vie, et qu'elle était condamnée à ignorer toujours
les plaisirs de la tendresse. Il prononça cette sentence avec
l'accent de pitié que l'on prend ordinairement en parlant d'une
maladie incurable, qui ne permet plus de rien attendre du malheureux
qui en est atteint.
Cette manière de la juger déplut à Valentine; elle n'avait nulle
envie de détromper le chevalier, en lui témoignant plus d'affection,
mais elle était blessée de l'idée qu'il n'attribuât son indifférence
qu'à la sécheresse de son coeur; et cela, dans le moment même où
ce coeur était si douloureusement affecté d'un sentiment tendre!
Cette réflexion la rendit à toutes les pensées tristes dont la
réconciliation sincère de sa belle-soeur l'avait distraite un
instant. Elle en parut absorbée. Le chevalier et madame de Réthel le
remarquèrent, l'un s'en réjouit; l'autre tâcha de dissiper la
tristesse dont elle ignorait la cause. Dans cette espérance, madame
de Réthel proposa à la marquise de profiter de l'heure qui leur
restait encore avant le souper, pour aller voir le ballet nouveau.
Mais Valentine refusa obstinément. La crainte de revoir Anatole sans
pouvoir lui témoigner le ressentiment quelle éprouvait; la crainte,
mieux fondée encore, de trahir sa faiblesse par quelque regard trop
indulgent; et puis cette petite férocité amoureuse qui fait jouir de
l'idée que le coupable se désole peut-être en nous attendant
vainement; tout se réunit pour décider Valentine à fuir Anatole.
Elle se promit de ne pas répondre à sa dernière lettre, de n'en
plus recevoir de lui, et de rassembler toutes les forces de sa
raison et de son esprit pour détruire l'impression qu'il avait faite
sur son coeur: elle alla jusqu'à s'accuser de folie, en pensant
qu'elle avait pu se flatter un instant de trouver quelque bonheur
à captiver les sentiments d'un homme qui devait lui rester
éternellement inconnu. Elle se reprocha de lui avoir donné le droit
de la croire une femme légère, et finit par le justifier à ses
dépens. Que résulta-t-il de tant de beaux raisonnements, de tant de
sages résolutions? vous l'avez déja deviné, vous dont l'amour a
tourmenté ou embelli la vie.