CHAPITRE XXII.

On était à la veille du jour de l'an, de ce jour où tout se fait par

étiquette, même une visite à son ami. On voyait les boutiques de

Paris remplies de gens qui, par économie ou par avarice,

marchandaient avec acharnement des objets de fantaisie, achetés à

regret, pour être quelquefois offerts et reçus sans plaisir. Chacun

se tourmentait pour deviner comment il pourrait satisfaire à bon

marché le caprice d'une parente ou d'une amie; après avoir rêvé

aussi sérieusement à ce grand intérêt, que s'il s'agissait de tous

ceux de l'Europe, le jour solennel arrivait et rien n'était décidé;

alors on se détermine à payer, deux fois sa valeur, la première

chose venue, pour s'acquitter à temps d'un impôt d'autant plus

exactement perçu, qu'il est mis sur l'amour-propre.

Madame de Nangis, placée auprès d'une table couverte de bonbons, de

joujoux, recevait de l'air le plus gracieux la foule de courtisans

qui venaient lui apporter leurs offrandes. Le plus ingénieux dans le

choix de ses étrennes avait l'honneur de les voir passer à la ronde,

et d'entendre toutes les femmes se récrier sur son bon goût; l'objet

de cette admiration n'était souvent que de la moindre valeur:

car, en ce genre, le _génie_ de la nouveauté est tout, et l'on

remarquait de vieux parents fort déconcertés de voir leurs solides

cadeaux reçus avec indifférence, tandis qu'un almanach ou un pantin

excitait la reconnaissance la plus vive. Le comte de Nangis éprouva

ce désagrément dans toute sa rigueur; il avait imaginé de donner à

sa femme une boîte à ouvrage la plus riche et la plus complète;

c'était à-peu-près le seul bijou qu'elle n'eut pas, et le comte

était ravi d'en avoir fait la découverte; mais madame de Nangis

l'eut à peine remercié de son présent, qu'elle dit à ses amies:--Que

vais-je faire de cette boîte à ouvrage, moi qui ne travaille

jamais!--Vous me la donnerez, dit la petite Isaure, qui entrait

dans ce moment suivie de sa gouvernante anglaise, dont l'air capable

et sévère annonçait quelque chose de solennel. En effet, elle

réclama quelques instants de silence pour qu'Isaure pût faire

entendre le compliment qu'elle devait adresser à sa mère. La pauvre

enfant, plus tremblante qu'un criminel que l'on va juger, se plaça

au milieu d'un grand cercle, et les yeux fixés à terre, elle

balbutia quelques mots d'anglais qu'elle avait appris sans les

comprendre, et qui furent applaudis sans être entendus. On s'extasia

sur la facilité des enfants à apprendre les langues étrangères; et

la petite Isaure fut bien récompensée de l'effort qu'elle venait de

faire, en parlant pour la première fois en public, par la quantité

d'étrennes qu'elle reçut de toutes parts.

Celles de sa tante furent les mieux accueillies, et l'on doit

ajouter à la gloire d'Isaure, qu'elle les avait bien méritées. On se

rappelle qu'elles devaient être le prix de sa discrétion. Pour

l'éprouver davantage, la marquise avait commandé au peintre qui

venait d'achever son portrait, de commencer celui d'Isaure. Elle se

proposait de l'offrir à la comtesse, mais, pour que la surprise fût

complète, il fallait obtenir d'Isaure qu'elle en gardât le secret.

C'était beaucoup pour une petite fille accoutumée à raconter tout ce

qu'elle voyait ou entendait dans la journée. Cependant le desir de

plaire à sa tante, de mériter ce qu'elle lui avait promis, et cette

petite vanité qui porte les enfants de tout âge à chercher les

moyens de triompher d'une difficulté que l'on paraît croire

au-dessus de leurs forces, donnèrent à Isaure le courage de tenir sa

parole, elle se trouva bien heureuse de ce premier avantage remporté

sur son caractère, quand elle vit la joie de sa mère, en reconnaissant

les traits de son enfant sur les simples tablettes que lui offrait

Valentine. Crainte, soupçons, chagrins, ressentiment, tout disparut

devant cette douce image; le coeur ému triompha de l'amour-propre

égaré; et la comtesse, les yeux remplis de larmes, vint se jeter

dans les bras de sa belle-soeur. Elles ne se dirent pas un mot;

mais l'expression de leurs visages ne laissa pas le moindre doute

sur la sincérité de leur réconciliation. Un petit nombre de

personnes en fut attendri, les autres s'en consolèrent, en disant:

Cela ne durera pas long-temps: et le ciel, qui exauce parfois le

voeu des méchants, accomplit cette prédiction.

Après avoir vanté la ressemblance du portrait d'Isaure, on discuta

celle du portrait de la marquise; les femmes le trouvaient trop

flatté, et les hommes, beaucoup moins joli qu'elle. Le chevalier

d'Émerange en paraissait plus mécontent qu'un autre; il y voyait

mille défauts: et le plus grand, c'était, disait-il en confidence à

Valentine, cet air sensible, ce regard presque tendre, et ce sourire

enchanteur que l'artiste a pris sur lui de vous donner. Non,

ajoutait-il, plus je le regarde, et moins je vois de rapport entre

cette femme et vous. Ce visage offre l'image parfaite d'une personne

qui ne saurait vivre sans aimer, et vous savez qu'avec le vôtre on

se contente de plaire. A cette première injure le chevalier en

ajouta d'autres sur la froideur, l'insensibilité de Valentine: il

finit par conclure que le bonheur d'être admirée remplirait tous les

instants de sa vie, et qu'elle était condamnée à ignorer toujours

les plaisirs de la tendresse. Il prononça cette sentence avec

l'accent de pitié que l'on prend ordinairement en parlant d'une

maladie incurable, qui ne permet plus de rien attendre du malheureux

qui en est atteint.

Cette manière de la juger déplut à Valentine; elle n'avait nulle

envie de détromper le chevalier, en lui témoignant plus d'affection,

mais elle était blessée de l'idée qu'il n'attribuât son indifférence

qu'à la sécheresse de son coeur; et cela, dans le moment même où

ce coeur était si douloureusement affecté d'un sentiment tendre!

Cette réflexion la rendit à toutes les pensées tristes dont la

réconciliation sincère de sa belle-soeur l'avait distraite un

instant. Elle en parut absorbée. Le chevalier et madame de Réthel le

remarquèrent, l'un s'en réjouit; l'autre tâcha de dissiper la

tristesse dont elle ignorait la cause. Dans cette espérance, madame

de Réthel proposa à la marquise de profiter de l'heure qui leur

restait encore avant le souper, pour aller voir le ballet nouveau.

Mais Valentine refusa obstinément. La crainte de revoir Anatole sans

pouvoir lui témoigner le ressentiment quelle éprouvait; la crainte,

mieux fondée encore, de trahir sa faiblesse par quelque regard trop

indulgent; et puis cette petite férocité amoureuse qui fait jouir de

l'idée que le coupable se désole peut-être en nous attendant

vainement; tout se réunit pour décider Valentine à fuir Anatole.

Elle se promit de ne pas répondre à sa dernière lettre, de n'en

plus recevoir de lui, et de rassembler toutes les forces de sa

raison et de son esprit pour détruire l'impression qu'il avait faite

sur son coeur: elle alla jusqu'à s'accuser de folie, en pensant

qu'elle avait pu se flatter un instant de trouver quelque bonheur

à captiver les sentiments d'un homme qui devait lui rester

éternellement inconnu. Elle se reprocha de lui avoir donné le droit

de la croire une femme légère, et finit par le justifier à ses

dépens. Que résulta-t-il de tant de beaux raisonnements, de tant de

sages résolutions? vous l'avez déja deviné, vous dont l'amour a

tourmenté ou embelli la vie.

Anatole, Vol. 1 · 第 34 / 36 题