«Serait-il possible que l'être le plus parfait se fût laissé séduire
par les agréments frivoles d'un homme incapable d'aimer; tant de
beauté, de qualités célestes, deviendraient le partage d'un coeur
égoïste? et celui que le plus pur amour anime, n'obtiendrait pas
même un souvenir! Non, sur ce fait, je n'en croirai que vous; s'il
est vrai que l'insensibilité, l'ironie, enfin toutes les vertus d'un
fat, aient le don de vous plaire, je ne dois plus rien adorer au
monde, et vous me verrez fuir désespéré, comme le malheureux dont un
profane vient de renverser l'idole.»
Le ton de ce billet offensa Valentine, et, sans pitié pour le
sentiment qu'il exprimait, elle ne vit que l'injustice de vouloir
dicter des lois sans s'exposer à en recevoir.
Puisqu'un obstacle que j'ignore, pensa-t-elle, doit me priver
éternellement du plaisir de le voir, de quel droit m'imposerait-il
le sacrifice des soins qu'un autre peut m'offrir? Certes, je
n'encourage pas ceux du chevalier, et ne cache pas même assez à quel
point je les redoute; mais si des motifs qui me sont personnels
m'engagent à détruire ses espérances, je n'en veux recevoir l'ordre
de personne. C'est ainsi que la fierté de Valentine s'indignait de
l'empire qu'Anatole se croyait déja sur elle. Tant de despotisme
lui semblait autorisé par la faiblesse qu'elle avait eue de recevoir
ses lettres après l'aveu qu'il avait osé lui faire, elle se
reprochait même d'avoir répondu à la première, et plus encore, de
s'être laissée tromper par l'apparence de cette respectueuse
soumission qui paraissait devoir la rassurer sur tous les sentiments
d'Anatole. Cependant elle aurait bien voulu accorder les intérêts de
son coeur et ceux de sa dignité; mais son imagination chercha
vainement un moyen d'instruire Anatole de l'indifférence que lui
inspiraient tous les agréments du chevalier, sans qu'elle fût
obligée de se justifier elle-même du tort de le trouver aimable.
Une visite du commandeur vint très-à-propos la tirer de cet
embarras. Il s'aperçut bientôt du ressentiment qu'elle tâchait de
dissimuler, et sans en demander la cause, il s'amusa à la deviner;
il parla d'abord des folies de madame de Nangis, comme d'un sujet
très-propre à donner de l'humeur; mais Valentine se mit à excuser la
comtesse avec tant de douceur et d'indulgence, que le commandeur se
dit: Non, ce n'est pas cela: et il passa au chevalier d'Émerange.
Valentine ne laissa point échapper cette occasion de lui avouer
combien elle était contrariée du bruit qui se répandait dans le
monde sur son prétendu mariage avec le chevalier; elle entra dans
tous les détails qui devaient le mieux convaincre M. de
Saint-Albert, du peu de succès du chevalier auprès d'elle, et comme
elle en parlait naturellement et sans dépit, le commandeur se dit:
Ce n'est pas encore cela. Après avoir tenté aussi inutilement
plusieurs autres épreuves, il pria Valentine de lui montrer ce
fameux jasmin dont madame de Réthel raffolait, et qu'elle prétendait
être plus beau que celui de la princesse de L...--Je suis charmée
qu'il lui plaise autant, répondit Valentine, avec un empressement
extraordinaire, je vais le faire porter chez elle. En disant ces
mots, elle sonna pour en donner l'ordre, et mit tant de vivacité
dans ce mouvement, que le commandeur soupçonna qu'il était l'effet
d'une résolution pénible; il assura que madame de Réthel ne
consentirait jamais à causer tant de chagrin à celui qui lui avait
offert ce bel arbuste.--Vraiment, reprit Valentine, en affectant un
air gai que l'inflexion de sa voix démentait; en le donnant, je ne
fais d'injure à personne, car j'ignore à qui je le dois.--Et moi, je
le sais, répliqua le commandeur; et c'est au nom de l'amitié que je
vous prie de le conserver. Ma nièce saura l'aimable intention que
vous aviez de lui faire ce joli présent; un autre l'apprendra
peut-être aussi, cela doit suffire à votre vengeance. En finissant
ces mots, M. de Saint-Albert quitta madame de Saverny, et la laissa
confondue de se voir ainsi devinée; mais il rit en lui-même du
succès de sa petite ruse. En se rappelant les soins de Valentine à
lui prouver qu'elle n'aimait point le chevalier, son agitation au
premier mot qu'il lui avait adressé sur un sujet relatif à Anatole,
et le dépit qu'elle avait montré en sacrifiant un présent qu'elle
croyait tenir de lui, il présuma que quelques reproches dictés par
la jalousie avaient excité cette grande colère; et il se dit: Pour
le coup, c'est cela.