CHAPITRE XXIII.

Valentine ne pouvant surmonter la tristesse qui l'accablait, prit le

parti de se retirer d'assez bonne heure, malgré les instances que

firent le commandeur et sa nièce pour l'engager à entendre deux

scènes d'une tragédie nouvelle que l'auteur avait promis de lire

après souper. Mais, pour être digne d'une semblable confidence, il

faut avoir l'esprit libre et paraître tout occupé de ce grand

intérêt. En pareil cas, la moindre distraction est un crime; et la

marquise se méfiait trop de son attention pour s'exposer au

ressentiment d'un auteur tragique.

Elle venait de rentrer dans son appartement, et mademoiselle Cécile

commençait déja à la déshabiller, lorsqu'un joli petit chien, de

race anglaise, vint sauter après elle, et lui faire mille caresses.

Elle demanda comment il se trouvait là. Mademoiselle Cécile répondit

d'un air fort naturel, qu'ayant entendu aboyer près de la petite

porte du jardin, la curiosité l'y avait conduite. «C'est-là,

ajouta-t-elle, que j'ai trouvé ce joli chien, qui a probablement

perdu son maître en entrant dans le jardin, pendant que le jardinier

en avait laissé la porte ouverte. J'ai d'abord regardé dans la rue

si quelqu'un le cherchait; mais n'ayant vu personne, et la nuit

commençant à venir, je n'ai pas voulu exposer un si joli petit

animal à être volé par quelques passants qui le maltraiteraient

peut-être. J'ai pensé que madame voudrait bien le garder jusqu'au

moment où son maître le réclamerait».--La marquise approuva l'action

charitable de mademoiselle Cécile, et témoigna le desir de garder le

chien, qu'elle trouvait charmant, et qui semblait déja s'attacher à

elle. Mais sa conscience ne lui permettait pas de se l'approprier

avant d'avoir fait toutes les démarches qui devaient le rendre à son

véritable maître. Un collier d'or qu'elle aperçut à son cou lui

parut devoir être un indice certain pour apprendre à qui il

appartenait; elle dit à mademoiselle Cécile d'approcher un flambeau,

et prenant le chien sur ses genoux: Je ne me trompe point, dit-elle,

il y a quelque chose de gravé sur son collier, c'est sûrement

l'adresse de son maître.--Je ne le crois pas, reprit mademoiselle

Cécile, en s'efforçant de cacher un sourire malin.--Cependant voici

bien.... Ici la marquise se tut... et la plus vive surprise éclata

dans ses yeux. Mademoiselle Cécile n'eut pas l'air d'y faire

attention, et se contenta de dire: «Puisque le collier ne dit rien,

nous pouvons garder le chien sans scrupule.» Cette réflexion tira

Valentine de la rêverie où elle était tombée. Elle se leva pour

achever de se déshabiller; et lorsque mademoiselle Cécile voulut

emmener le chien avec elle, la marquise lui donna l'ordre de le

laisser coucher sur un des coussins de son cabinet.

On veut savoir quels sont les caractères magiques qui ont causé

l'étonnement de Valentine et la douce émotion qui lui avait succédé.

On s'attend peut-être à quelques-unes de ces devises ingénieuses qui

sont les talismans ordinaires de l'amour, ou bien à ces emblèmes de

fidélité qu'on ne manque jamais de trouver sur le collier du chien

d'une coquette; mais rien d'aussi spirituel n'avait frappé les yeux

de Valentine; et ce simple mot _pardon_, avait causé tout le

trouble de son ame. Que de choses ce mot disait à Valentine!

Pouvait-elle méconnaître la main qui l'avait tracé, et ne pas

deviner que la crainte de voir renvoyer sa lettre n'eût engagé le

coupable à se servir d'un autre interprète! Ce seul mot lui

apprenait que le commandeur l'avait trahie, que son ressentiment

était connu, et qu'on voulait l'appaiser. En fallait-il davantage

pour livrer son coeur aux plus douces conjectures?

Dès ce moment _Love_ devint le favori de Valentine et le meilleur

ami d'Isaure, qui s'étonna beaucoup de lui voir caresser M. de

Saint-Albert la première fois qu'il vint chez sa tante, comme s'il

avait revu une ancienne connaissance. Ce nom de _Love_ avait

remplacé le mot gravé sur le collier, et semblait y répondre.

Cependant Valentine persistait dans la résolution de laisser ignorer

sa clémence; elle craignait qu'un premier tort aussi facilement

pardonné ne fût suivi d'un tort moins excusable, et quelque chose

l'avertissait que, sa faiblesse une fois connue, elle perdrait pour

toujours son indépendance. Ce raisonnement soutint quelque temps son

courage; mais il succomba bientôt à l'ennui d'une existence que rien

n'animait plus à ses yeux. Le plus grand des inconvénients de

l'amour n'est pas dans les peines qu'il cause, mais dans l'habitude

de ces mêmes agitations dont le coeur ne peut plus se passer. Ces

longues journées, passées sans l'espérance de recevoir une lettre ou

de rencontrer un regard d'Anatole, paraissaient à Valentine une

éternité à franchir. Elle essayait en vain d'accélérer les heures,

en les consacrant aux occupations qui l'amusaient autrefois; une

distraction vague, une tristesse sans objet, la rendaient incapable

d'aucune application. Elle s'étonnait de voir tant de gens s'agiter

pour des intérêts médiocres, quand les plus importants n'excitaient

que son indifférence; enfin, son ame était livrée à cette morne

langueur qui succède aux agitations de l'amour, et qui les fait

regretter. Dans cet état pénible, on voit souvent la femme la plus

sage desirer d'en sortir, même au prix d'un malheur; et l'on peut

mettre les fautes qui en résultent au nombre de celles que le besoin

de vivre fait commettre.

Un matin que Valentine ne se trouvait point disposée à recevoir des

visites, elle forma le projet de mener Isaure à l'abbaye de

Saint-Denis, qu'elle n'avait jamais vue. Isaure crut que c'était

pour la récompenser de son application à apprendre l'histoire de

France, et elle se promit d'étonner sa tante par son érudition.

Alors il se fit dans sa petite tête un bouleversement de noms et de

dates que le plus savant n'aurait pu démêler. Comme on ne lui avait

pas demandé le secret sur cette visite, elle alla dire à toute la

maison combien elle se réjouissait de passer la matinée à voir des

tombeaux; et c'est en sautant de joie, qu'elle monta dans la voiture

qui devait la conduire à cet asyle de la mort.

L'aspect d'un lieu aussi imposant modéra bientôt cette vive gaîté,

qui fit place au respect religieux qu'imprime à tous les âges la vue

d'un temple révéré. Le silence, habitant de ces voûtes gothiques,

semble inviter l'enfant qui les parcourt, comme le vieillard qui

vient y prier, à n'en point troubler le repos. Une sainte terreur

s'empara de l'ame de Valentine, lorsqu'elle se vit, pour ainsi

dire, seule entre ces trois puissances, la divinité, les grandeurs,

et la mort. C'est donc ici, pensa-t-elle, que viennent se briser les

sceptres de nos rois! Celui dont l'ambition ensanglanta la terre

repose à côté du héros qui mourut pour son pays, et le même caveau

renferme l'auteur de la Saint-Barthelemi, et la victime du

fanatisme. Ici pour le crime et pour la vertu les honneurs sont

égaux; le rang seul les assigne; mais toute la pompe des monuments

élevés à la tyrannie ne diffère pas de l'horreur qu'inspire le

souvenir de ses cruautés. On s'éloigne en frémissant du superbe

tombeau de Catherine de Médicis, pour venir tomber aux pieds de

celui de Henri IV, et l'arroser des larmes du regret et de la

reconnaissance.

Le suisse de l'abbaye vint interrompre les méditations de Valentine,

en lui débitant du ton le plus emphatique et le plus monotone, les

noms et les titres des princes qui étaient inhumés dans les

différentes chapelles. Après lui avoir fait passer en revue les

tombeaux de nos Rois, depuis la première jusqu'à la dernière race,

il la conduisit dans la chapelle particulière où se trouvait le beau

mausolée de cet infortuné duc d'Orléans, assassiné par le duc de

Bourgogne, et si vivement regretté par cette femme adorable dont il

avait souvent trahi l'amour. En considérant les traits nobles et

doux d'une statue en marbre, aux pieds de laquelle on voyait un

arrosoir penché et versant de l'eau en forme de larmes, la marquise

reconnut bientôt l'intéressant auteur de cette devise: «_Rien ne

m'est plus; plus ne m'est rien._» Émue par le souvenir des malheurs

de Valentine de Milan, elle ne put supporter l'idée d'en entendre le

récit de la bouche de l'homme qui l'accompagnait, et elle se mit à

raconter elle-même à sa nièce, comment cette vertueuse princesse

avait succombé à la douleur de n'avoir pu venger la mort de son

époux. Isaure demanda alors ingénuement, si elle n'aurait pas mieux

fait de pardonner.--En effet, reprit la marquise, c'eût été plus

digne d'elle et plus heureux pour ses enfants, qui l'auraient

peut-être perdue moins jeune; car le plaisir de faire grace doit

faire vivre plus long-temps que celui de se venger; mais on n'a pas

le droit de lui reprocher un tort qui lui coûta la vie, et que tant

de bonnes actions rachetèrent.

En cet instant, le démonstrateur un peu piqué de voir madame de

Saverny empiéter sur ses droits, se retira vers la grille de la

chapelle; et la marquise profita de ce moment de liberté pour

examiner à son aise le monument érigé à la mémoire des vertus et du

malheur. On ne peut réfléchir sur la destinée d'un être innocent et

constamment malheureux, sans éprouver le besoin d'espérer en cette

justice céleste, qui doit un jour tout punir et tout récompenser. De

cette consolante idée, découlent tous les sentiments religieux, et

cette noble résignation de l'ame qui fait regarder les tourments de

la vie comme autant de gages d'une éternelle félicité. L'aspect

d'une victime de l'amour et du sort ranima ces pensées dans l'esprit

de Valentine; animée d'une piété touchante, elle se prosterna sur

les marches d'un autel qui se trouvait en face du tombeau, et là,

pénétrée d'un saint respect, elle pria le Ciel de lui épargner les

tourments d'un amour malheureux, ou de lui inspirer la vertu qui les

surmonte.

En implorant la bonté divine sur sa destinée, Valentine éprouva

l'attendrissement qui naît du souvenir de ses peines, et de

l'espérance de les voir calmées. Son visage, embelli par la prière,

se couvrit de douces larmes. Elle voulut les cacher à Isaure, et se

servit, pour les essuyer, d'un voile de mousseline qui flottait sur

ses épaules; puis se retournant, elle aperçut Isaure, agenouillée à

ses côtés, et redisant sa prière du matin; ne voulant pas la

troubler dans cet acte de piété, la marquise ne fit aucun mouvement,

et fixa seulement les yeux sur le piédestal qui supportait la statue

de Valentine de Milan. Mais elle crut s'abuser, lorsqu'elle vit au

bas de la devise incrustée dans le marbre, ces mots tracés au

crayon: «_Elle aussi n'a jamais pardonné._» Persuadée qu'elle était

frappée d'une vision, Valentine se lève brusquement pour s'en

convaincre; ce mouvement précipité fait tomber son voile; une main

s'avance pour le ramasser, et c'est à travers les colonnes et les

ornements gothiques du monument funèbre, que Valentine aperçoit

Anatole. Il serre sur son coeur le voile encore humide des larmes

qu'elle vient de verser en pensant à lui. L'expression de son

visage, son attitude suppliante, semblent la conjurer de lui laisser

ce gage de réconciliation; et Valentine, succombant à son émotion,

n'ose ni l'accorder ni le reprendre. Son silence paraît un

consentement à Anatole. La joie et la reconnaissance brillent dans

ses yeux. Il porte le voile à ses lèvres, et disparaît.

L'espace d'un moment suffit à tant de sensations différentes; et

Valentine était seule, lorsqu'Isaure vint la rejoindre, après avoir

achevé sa prière. Elles sortirent toutes deux à pas lents de ce lieu

solennel, qui devait leur laisser de profonds souvenirs. Isaure en

revint, l'esprit frappé de cette impression que reçoit l'enfance à

la première vue des tombeaux, et Valentine en rapporta ce

recueillement céleste, ce bonheur de vivre, que peuvent seuls

inspirer la religion et l'amour.

Anatole, Vol. 1 · 第 35 / 36 题