Valentine ne pouvant surmonter la tristesse qui l'accablait, prit le
parti de se retirer d'assez bonne heure, malgré les instances que
firent le commandeur et sa nièce pour l'engager à entendre deux
scènes d'une tragédie nouvelle que l'auteur avait promis de lire
après souper. Mais, pour être digne d'une semblable confidence, il
faut avoir l'esprit libre et paraître tout occupé de ce grand
intérêt. En pareil cas, la moindre distraction est un crime; et la
marquise se méfiait trop de son attention pour s'exposer au
ressentiment d'un auteur tragique.
Elle venait de rentrer dans son appartement, et mademoiselle Cécile
commençait déja à la déshabiller, lorsqu'un joli petit chien, de
race anglaise, vint sauter après elle, et lui faire mille caresses.
Elle demanda comment il se trouvait là. Mademoiselle Cécile répondit
d'un air fort naturel, qu'ayant entendu aboyer près de la petite
porte du jardin, la curiosité l'y avait conduite. «C'est-là,
ajouta-t-elle, que j'ai trouvé ce joli chien, qui a probablement
perdu son maître en entrant dans le jardin, pendant que le jardinier
en avait laissé la porte ouverte. J'ai d'abord regardé dans la rue
si quelqu'un le cherchait; mais n'ayant vu personne, et la nuit
commençant à venir, je n'ai pas voulu exposer un si joli petit
animal à être volé par quelques passants qui le maltraiteraient
peut-être. J'ai pensé que madame voudrait bien le garder jusqu'au
moment où son maître le réclamerait».--La marquise approuva l'action
charitable de mademoiselle Cécile, et témoigna le desir de garder le
chien, qu'elle trouvait charmant, et qui semblait déja s'attacher à
elle. Mais sa conscience ne lui permettait pas de se l'approprier
avant d'avoir fait toutes les démarches qui devaient le rendre à son
véritable maître. Un collier d'or qu'elle aperçut à son cou lui
parut devoir être un indice certain pour apprendre à qui il
appartenait; elle dit à mademoiselle Cécile d'approcher un flambeau,
et prenant le chien sur ses genoux: Je ne me trompe point, dit-elle,
il y a quelque chose de gravé sur son collier, c'est sûrement
l'adresse de son maître.--Je ne le crois pas, reprit mademoiselle
Cécile, en s'efforçant de cacher un sourire malin.--Cependant voici
bien.... Ici la marquise se tut... et la plus vive surprise éclata
dans ses yeux. Mademoiselle Cécile n'eut pas l'air d'y faire
attention, et se contenta de dire: «Puisque le collier ne dit rien,
nous pouvons garder le chien sans scrupule.» Cette réflexion tira
Valentine de la rêverie où elle était tombée. Elle se leva pour
achever de se déshabiller; et lorsque mademoiselle Cécile voulut
emmener le chien avec elle, la marquise lui donna l'ordre de le
laisser coucher sur un des coussins de son cabinet.
On veut savoir quels sont les caractères magiques qui ont causé
l'étonnement de Valentine et la douce émotion qui lui avait succédé.
On s'attend peut-être à quelques-unes de ces devises ingénieuses qui
sont les talismans ordinaires de l'amour, ou bien à ces emblèmes de
fidélité qu'on ne manque jamais de trouver sur le collier du chien
d'une coquette; mais rien d'aussi spirituel n'avait frappé les yeux
de Valentine; et ce simple mot _pardon_, avait causé tout le
trouble de son ame. Que de choses ce mot disait à Valentine!
Pouvait-elle méconnaître la main qui l'avait tracé, et ne pas
deviner que la crainte de voir renvoyer sa lettre n'eût engagé le
coupable à se servir d'un autre interprète! Ce seul mot lui
apprenait que le commandeur l'avait trahie, que son ressentiment
était connu, et qu'on voulait l'appaiser. En fallait-il davantage
pour livrer son coeur aux plus douces conjectures?
Dès ce moment _Love_ devint le favori de Valentine et le meilleur
ami d'Isaure, qui s'étonna beaucoup de lui voir caresser M. de
Saint-Albert la première fois qu'il vint chez sa tante, comme s'il
avait revu une ancienne connaissance. Ce nom de _Love_ avait
remplacé le mot gravé sur le collier, et semblait y répondre.
Cependant Valentine persistait dans la résolution de laisser ignorer
sa clémence; elle craignait qu'un premier tort aussi facilement
pardonné ne fût suivi d'un tort moins excusable, et quelque chose
l'avertissait que, sa faiblesse une fois connue, elle perdrait pour
toujours son indépendance. Ce raisonnement soutint quelque temps son
courage; mais il succomba bientôt à l'ennui d'une existence que rien
n'animait plus à ses yeux. Le plus grand des inconvénients de
l'amour n'est pas dans les peines qu'il cause, mais dans l'habitude
de ces mêmes agitations dont le coeur ne peut plus se passer. Ces
longues journées, passées sans l'espérance de recevoir une lettre ou
de rencontrer un regard d'Anatole, paraissaient à Valentine une
éternité à franchir. Elle essayait en vain d'accélérer les heures,
en les consacrant aux occupations qui l'amusaient autrefois; une
distraction vague, une tristesse sans objet, la rendaient incapable
d'aucune application. Elle s'étonnait de voir tant de gens s'agiter
pour des intérêts médiocres, quand les plus importants n'excitaient
que son indifférence; enfin, son ame était livrée à cette morne
langueur qui succède aux agitations de l'amour, et qui les fait
regretter. Dans cet état pénible, on voit souvent la femme la plus
sage desirer d'en sortir, même au prix d'un malheur; et l'on peut
mettre les fautes qui en résultent au nombre de celles que le besoin
de vivre fait commettre.
Un matin que Valentine ne se trouvait point disposée à recevoir des
visites, elle forma le projet de mener Isaure à l'abbaye de
Saint-Denis, qu'elle n'avait jamais vue. Isaure crut que c'était
pour la récompenser de son application à apprendre l'histoire de
France, et elle se promit d'étonner sa tante par son érudition.
Alors il se fit dans sa petite tête un bouleversement de noms et de
dates que le plus savant n'aurait pu démêler. Comme on ne lui avait
pas demandé le secret sur cette visite, elle alla dire à toute la
maison combien elle se réjouissait de passer la matinée à voir des
tombeaux; et c'est en sautant de joie, qu'elle monta dans la voiture
qui devait la conduire à cet asyle de la mort.
L'aspect d'un lieu aussi imposant modéra bientôt cette vive gaîté,
qui fit place au respect religieux qu'imprime à tous les âges la vue
d'un temple révéré. Le silence, habitant de ces voûtes gothiques,
semble inviter l'enfant qui les parcourt, comme le vieillard qui
vient y prier, à n'en point troubler le repos. Une sainte terreur
s'empara de l'ame de Valentine, lorsqu'elle se vit, pour ainsi
dire, seule entre ces trois puissances, la divinité, les grandeurs,
et la mort. C'est donc ici, pensa-t-elle, que viennent se briser les
sceptres de nos rois! Celui dont l'ambition ensanglanta la terre
repose à côté du héros qui mourut pour son pays, et le même caveau
renferme l'auteur de la Saint-Barthelemi, et la victime du
fanatisme. Ici pour le crime et pour la vertu les honneurs sont
égaux; le rang seul les assigne; mais toute la pompe des monuments
élevés à la tyrannie ne diffère pas de l'horreur qu'inspire le
souvenir de ses cruautés. On s'éloigne en frémissant du superbe
tombeau de Catherine de Médicis, pour venir tomber aux pieds de
celui de Henri IV, et l'arroser des larmes du regret et de la
reconnaissance.
Le suisse de l'abbaye vint interrompre les méditations de Valentine,
en lui débitant du ton le plus emphatique et le plus monotone, les
noms et les titres des princes qui étaient inhumés dans les
différentes chapelles. Après lui avoir fait passer en revue les
tombeaux de nos Rois, depuis la première jusqu'à la dernière race,
il la conduisit dans la chapelle particulière où se trouvait le beau
mausolée de cet infortuné duc d'Orléans, assassiné par le duc de
Bourgogne, et si vivement regretté par cette femme adorable dont il
avait souvent trahi l'amour. En considérant les traits nobles et
doux d'une statue en marbre, aux pieds de laquelle on voyait un
arrosoir penché et versant de l'eau en forme de larmes, la marquise
reconnut bientôt l'intéressant auteur de cette devise: «_Rien ne
m'est plus; plus ne m'est rien._» Émue par le souvenir des malheurs
de Valentine de Milan, elle ne put supporter l'idée d'en entendre le
récit de la bouche de l'homme qui l'accompagnait, et elle se mit à
raconter elle-même à sa nièce, comment cette vertueuse princesse
avait succombé à la douleur de n'avoir pu venger la mort de son
époux. Isaure demanda alors ingénuement, si elle n'aurait pas mieux
fait de pardonner.--En effet, reprit la marquise, c'eût été plus
digne d'elle et plus heureux pour ses enfants, qui l'auraient
peut-être perdue moins jeune; car le plaisir de faire grace doit
faire vivre plus long-temps que celui de se venger; mais on n'a pas
le droit de lui reprocher un tort qui lui coûta la vie, et que tant
de bonnes actions rachetèrent.
En cet instant, le démonstrateur un peu piqué de voir madame de
Saverny empiéter sur ses droits, se retira vers la grille de la
chapelle; et la marquise profita de ce moment de liberté pour
examiner à son aise le monument érigé à la mémoire des vertus et du
malheur. On ne peut réfléchir sur la destinée d'un être innocent et
constamment malheureux, sans éprouver le besoin d'espérer en cette
justice céleste, qui doit un jour tout punir et tout récompenser. De
cette consolante idée, découlent tous les sentiments religieux, et
cette noble résignation de l'ame qui fait regarder les tourments de
la vie comme autant de gages d'une éternelle félicité. L'aspect
d'une victime de l'amour et du sort ranima ces pensées dans l'esprit
de Valentine; animée d'une piété touchante, elle se prosterna sur
les marches d'un autel qui se trouvait en face du tombeau, et là,
pénétrée d'un saint respect, elle pria le Ciel de lui épargner les
tourments d'un amour malheureux, ou de lui inspirer la vertu qui les
surmonte.
En implorant la bonté divine sur sa destinée, Valentine éprouva
l'attendrissement qui naît du souvenir de ses peines, et de
l'espérance de les voir calmées. Son visage, embelli par la prière,
se couvrit de douces larmes. Elle voulut les cacher à Isaure, et se
servit, pour les essuyer, d'un voile de mousseline qui flottait sur
ses épaules; puis se retournant, elle aperçut Isaure, agenouillée à
ses côtés, et redisant sa prière du matin; ne voulant pas la
troubler dans cet acte de piété, la marquise ne fit aucun mouvement,
et fixa seulement les yeux sur le piédestal qui supportait la statue
de Valentine de Milan. Mais elle crut s'abuser, lorsqu'elle vit au
bas de la devise incrustée dans le marbre, ces mots tracés au
crayon: «_Elle aussi n'a jamais pardonné._» Persuadée qu'elle était
frappée d'une vision, Valentine se lève brusquement pour s'en
convaincre; ce mouvement précipité fait tomber son voile; une main
s'avance pour le ramasser, et c'est à travers les colonnes et les
ornements gothiques du monument funèbre, que Valentine aperçoit
Anatole. Il serre sur son coeur le voile encore humide des larmes
qu'elle vient de verser en pensant à lui. L'expression de son
visage, son attitude suppliante, semblent la conjurer de lui laisser
ce gage de réconciliation; et Valentine, succombant à son émotion,
n'ose ni l'accorder ni le reprendre. Son silence paraît un
consentement à Anatole. La joie et la reconnaissance brillent dans
ses yeux. Il porte le voile à ses lèvres, et disparaît.
L'espace d'un moment suffit à tant de sensations différentes; et
Valentine était seule, lorsqu'Isaure vint la rejoindre, après avoir
achevé sa prière. Elles sortirent toutes deux à pas lents de ce lieu
solennel, qui devait leur laisser de profonds souvenirs. Isaure en
revint, l'esprit frappé de cette impression que reçoit l'enfance à
la première vue des tombeaux, et Valentine en rapporta ce
recueillement céleste, ce bonheur de vivre, que peuvent seuls
inspirer la religion et l'amour.