CHAPITRE XXI.

A dater de ce jour, madame de Saverny perdit de son goût pour la

retraite, et en prit un très-vif pour la promenade et les

spectacles; il est vrai qu'un hasard assez explicable l'y fesait

rencontrer souvent Anatole, placé presque toujours dans l'endroit le

plus obscur de la salle, aux loges du rez-de-chaussée; il était

plutôt deviné qu'aperçu par Valentine, à qui la moindre lueur

suffisait pour lire sur les traits d'Anatole tout ce qui se passait

dans son coeur. Une certaine retenue l'engageait parfois à fuir ses

regards; mais alors un attrait irrésistible semblait triompher de sa

volonté, et ses yeux revenaient d'eux-mêmes puiser dans ceux

d'Anatole le feu qui les animait.

Depuis que madame de Nangis affectait de s'éloigner de Valentine,

madame de Réthel s'en rapprochait. Une grande conformité de

principes et de goût rendait chaque jour leur liaison plus intime.

Le commandeur s'en réjouissait, car c'était son ouvrage. En effet,

révolté de l'abandon où madame de Nangis laissait sa belle-soeur, il

avait conçu l'idée d'engager sa nièce à la suivre quelquefois dans

le monde, où la réputation d'une jeune femme dépend si souvent de

celle qui l'accompagne: madame de Réthel, flattée de cette

préférence, se prêtait de bonne grace aux desirs que témoignait

Valentine, et trouvait tout simple qu'ayant été élevée à la

campagne, elle voulût un peu s'amuser des plaisirs de Paris. Madame

de Nangis voyait naître cette intimité avec satisfaction; car

elle connaissait l'antipathie de M. d'Émerange pour madame de

Réthel, et elle espérait que tous les charmes de Valentine ne

le détermineraient pas à braver le mal-aise qu'il éprouvait

toujours en présence de madame de Réthel. Pendant quelque temps

cette supposition se trouva juste; mais le chevalier se lassa bientôt

d'un éloignement si contraire à ses projets. On le vit redoubler

d'assiduités auprès de madame de Saverny, en dépit de tout ce

qu'elle tentait pour s'y soustraire. Il imagina un moyen de la

contraindre à recevoir ses soins, en confiant sous le secret, au

comte de Nangis, le dessein qu'il avait de lui demander la main de

sa soeur, aussitôt que la mort d'un vieil oncle le rendrait héritier

d'un grand titre et d'une fortune considérable. M. de Nangis savait

que les espérances du chevalier étaient bien fondées; et de plus que

cet oncle, attaqué d'une maladie grave, ne pouvait prolonger

long-temps l'impatience de son neveu. L'idée de ce mariage

enchantait la vanité de M. de Nangis, et il ne doutait pas que sa

soeur n'en fût aussi flattée que lui; il voyait d'avance dans son

futur beau-frère, un homme dont l'esprit et la fortune obtiendraient

bientôt le plus grand crédit à la cour; et l'on sait qu'aux yeux de

M. de Nangis, avoir du crédit, c'était posséder toutes les qualités

humaines.

D'après l'effet d'un sentiment délicat, que le chevalier sut bien

faire valoir, il prévint le comte que rien ne l'engagerait à se

déclarer à madame de Saverny, avant l'événement qui devait le mettre

à portée de lui offrir une fortune digne d'elle. Cette réserve fut

très-approuvée; et M. de Nangis promit de récompenser tant de

délicatesse, en donnant au chevalier les occasions les plus

fréquentes de témoigner à Valentine le desir qu'il avait de lui

plaire. C'est par suite de cette convention que M. d'Émerange se

fesait conduire par le comte, dans tous les lieux où il savait

rencontrer madame de Saverny, et qu'il s'assurait l'accueil que l'on

ne peut refuser à un ami de sa famille. On présume bien que le

chevalier avait fait promettre avant tout à M. de Nangis, de ne

point mettre la comtesse dans la confidence, sous le prétexte assez

plausible qu'elle n'en saurait pas garder le secret à sa

belle-soeur. Mais l'habitude que M. de Nangis avait de traiter sa

femme à-peu-près comme un enfant, rendait la recommandation

inutile.

Valentine, loin de deviner ce qui se passait entre eux, se demandait

souvent comment la gravité de son frère pouvait s'arranger de la

conversation d'un ami aussi léger; mais elle s'en étonnait moins en

pensant à l'extrême facilité de M. d'Émerange, à prendre le ton qui

convenait le mieux aux gens qu'il avait intérêt de captiver, et

cette réflexion lui fesait craindre de voir cette amitié durer

beaucoup trop long-temps pour le repos de toute sa famille. Le sien

en fut le premier troublé, car à la suite d'une soirée que le

chevalier avait passée dans la loge de madame de Saverny, voici le

billet qu'elle reçut:

Anatole, Vol. 1 · 第 32 / 36 题