A dater de ce jour, madame de Saverny perdit de son goût pour la
retraite, et en prit un très-vif pour la promenade et les
spectacles; il est vrai qu'un hasard assez explicable l'y fesait
rencontrer souvent Anatole, placé presque toujours dans l'endroit le
plus obscur de la salle, aux loges du rez-de-chaussée; il était
plutôt deviné qu'aperçu par Valentine, à qui la moindre lueur
suffisait pour lire sur les traits d'Anatole tout ce qui se passait
dans son coeur. Une certaine retenue l'engageait parfois à fuir ses
regards; mais alors un attrait irrésistible semblait triompher de sa
volonté, et ses yeux revenaient d'eux-mêmes puiser dans ceux
d'Anatole le feu qui les animait.
Depuis que madame de Nangis affectait de s'éloigner de Valentine,
madame de Réthel s'en rapprochait. Une grande conformité de
principes et de goût rendait chaque jour leur liaison plus intime.
Le commandeur s'en réjouissait, car c'était son ouvrage. En effet,
révolté de l'abandon où madame de Nangis laissait sa belle-soeur, il
avait conçu l'idée d'engager sa nièce à la suivre quelquefois dans
le monde, où la réputation d'une jeune femme dépend si souvent de
celle qui l'accompagne: madame de Réthel, flattée de cette
préférence, se prêtait de bonne grace aux desirs que témoignait
Valentine, et trouvait tout simple qu'ayant été élevée à la
campagne, elle voulût un peu s'amuser des plaisirs de Paris. Madame
de Nangis voyait naître cette intimité avec satisfaction; car
elle connaissait l'antipathie de M. d'Émerange pour madame de
Réthel, et elle espérait que tous les charmes de Valentine ne
le détermineraient pas à braver le mal-aise qu'il éprouvait
toujours en présence de madame de Réthel. Pendant quelque temps
cette supposition se trouva juste; mais le chevalier se lassa bientôt
d'un éloignement si contraire à ses projets. On le vit redoubler
d'assiduités auprès de madame de Saverny, en dépit de tout ce
qu'elle tentait pour s'y soustraire. Il imagina un moyen de la
contraindre à recevoir ses soins, en confiant sous le secret, au
comte de Nangis, le dessein qu'il avait de lui demander la main de
sa soeur, aussitôt que la mort d'un vieil oncle le rendrait héritier
d'un grand titre et d'une fortune considérable. M. de Nangis savait
que les espérances du chevalier étaient bien fondées; et de plus que
cet oncle, attaqué d'une maladie grave, ne pouvait prolonger
long-temps l'impatience de son neveu. L'idée de ce mariage
enchantait la vanité de M. de Nangis, et il ne doutait pas que sa
soeur n'en fût aussi flattée que lui; il voyait d'avance dans son
futur beau-frère, un homme dont l'esprit et la fortune obtiendraient
bientôt le plus grand crédit à la cour; et l'on sait qu'aux yeux de
M. de Nangis, avoir du crédit, c'était posséder toutes les qualités
humaines.
D'après l'effet d'un sentiment délicat, que le chevalier sut bien
faire valoir, il prévint le comte que rien ne l'engagerait à se
déclarer à madame de Saverny, avant l'événement qui devait le mettre
à portée de lui offrir une fortune digne d'elle. Cette réserve fut
très-approuvée; et M. de Nangis promit de récompenser tant de
délicatesse, en donnant au chevalier les occasions les plus
fréquentes de témoigner à Valentine le desir qu'il avait de lui
plaire. C'est par suite de cette convention que M. d'Émerange se
fesait conduire par le comte, dans tous les lieux où il savait
rencontrer madame de Saverny, et qu'il s'assurait l'accueil que l'on
ne peut refuser à un ami de sa famille. On présume bien que le
chevalier avait fait promettre avant tout à M. de Nangis, de ne
point mettre la comtesse dans la confidence, sous le prétexte assez
plausible qu'elle n'en saurait pas garder le secret à sa
belle-soeur. Mais l'habitude que M. de Nangis avait de traiter sa
femme à-peu-près comme un enfant, rendait la recommandation
inutile.
Valentine, loin de deviner ce qui se passait entre eux, se demandait
souvent comment la gravité de son frère pouvait s'arranger de la
conversation d'un ami aussi léger; mais elle s'en étonnait moins en
pensant à l'extrême facilité de M. d'Émerange, à prendre le ton qui
convenait le mieux aux gens qu'il avait intérêt de captiver, et
cette réflexion lui fesait craindre de voir cette amitié durer
beaucoup trop long-temps pour le repos de toute sa famille. Le sien
en fut le premier troublé, car à la suite d'une soirée que le
chevalier avait passée dans la loge de madame de Saverny, voici le
billet qu'elle reçut: