CHAPITRE XX.

Une de ces matinées où les rayons du soleil semblent engager les

élégantes de Paris à braver le froid pour venir se promener en foule

sur la terrasse des Tuileries, Isaure vint proposer à sa tante de

l'y conduire. Valentine, après s'être assurée que madame de Nangis y

consentait, fit monter Isaure dans sa voiture, et toutes deux

arrivèrent bientôt dans ce beau jardin, qui était alors le

rendez-vous de la meilleure compagnie. Valentine n'y resta pas

long-temps sans rencontrer un grand nombre de personnes de sa

connaissance; mais la seule dont elle voulut accepter le bras fut M.

de Saint-Albert, qui dit, en la remerciant du choix: Voilà les

profits de mon âge. En achevant ces mots, il sentit tressaillir le

bras de Valentine. Surpris de ce mouvement, il regarde ce qui peut

l'avoir occasionné, et ses yeux rencontrent ceux d'Anatole. Il le

voit saluer respectueusement madame de Saverny; puis s'approchant de

lui, Anatole lui serre la main en levant les yeux au ciel, comme

pour lui dire: _Que vous êtes heureux!_

Sans faire la moindre réflexion sur l'émotion qu'il avait remarquée,

le commandeur proposa à Valentine de s'asseoir dans un endroit

échauffé par le soleil; elle y consentit d'autant mieux, qu'elle

avait assez de peine à se soutenir. L'aspect inattendu d'Anatole

avait produit sur tous ses sens une impression nouvelle qui la

dominait au point de ne plus être en état de parler que de lui; mais

comme elle voulait avant tout respecter son secret, elle chercha ce

qu'elle en pourrait dire sans risquer de violer la promesse qu'elle

lui avait faite, et ne trouva rien de mieux que de vanter l'extrême

ressemblance du buste qui se trouvait dans la bibliothèque du

commandeur.--En effet, reprit ce dernier, j'en ai été frappé comme

vous lorsque je le vis pour la première fois dans l'atelier du

fameux G... Il revenait alors d'Italie, d'où il rapportait des

objets d'art précieux, que se disputèrent bientôt les amateurs. Ravi

de retrouver les traits d'un de mes amis dans cette belle tête, j'en

fis l'acquisition; l'artiste crut en rehausser le prix à mes yeux,

en m'assurant qu'elle était copiée d'après l'Hector antique; mais

lorsque je lui dis franchement le motif qui me déterminait à

l'acheter, il m'avoua de même qu'ayant eu le bonheur de rencontrer à

Rome un jeune homme d'une figure admirable, il s'était permis de

faire plusieurs copies du portrait qui lui en avait été demandé.

Après diverses questions, j'acquis la certitude que ce bel Hector

n'était autre qu'Anatole, et la ressemblance fut expliquée.--Il dut

être fort étonné, je pense, reprit Valentine, de se retrouver ainsi

chez vous.--Comment donc! il m'a fait une véritable querelle pour

avoir encouragé la mauvaise foi du sculpteur, qui se permettait de

le vendre ainsi déguisé en grec; il prétendait que le ridicule en

retombait sur lui; j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher

de briser ce malheureux buste, et je ne l'ai conservé qu'à la

condition de nier qu'il eût le moindre rapport avec ses

traits.--Madame de Nangis peut attester que vous lui tenez votre

parole.--Et madame de Saverny, que j'y manque: n'est-ce pas ce que

vous voulez dire?--Non vraiment, vous savez bien qu'on ne se croit

jamais indigne d'une confidence; d'ailleurs, votre ami a des droits

à ma discrétion, et je crois déjà lui avoir prouvé qu'il y pouvait

compter.--En effet, j'admire la vôtre, et je m'accuse même d'avoir

voulu l'éprouver. Dans la joie qui l'enivrait, Anatole m'a confié la

promesse qu'il a reçue de vous; je n'ai douté ni de votre sincérité

en la donnant, ni de votre résolution d'y rester fidèle; mais entre

la volonté de remplir un voeu, et la puissance de l'accomplir, la

distance est fort grande, et j'ai été bien aise de me convaincre

que, pour vous, prendre et tenir un engagement était une même

chose.--Puisque vous savez la parole qui me lie, je ne crains pas

d'y manquer avec vous. Mais, pour concilier ma religion sur ce point

avec le plaisir de m'entretenir d'une personne à laquelle j'ai tant

d'obligations, convenons d'un point qui tranquillisera ma conscience

et la vôtre. Le motif du mystère qu'il exige vous est connu; eh

bien! ne me répondez jamais sur ce qu'il faut que j'ignore; par ce

moyen, je vous parlerai sans crainte, et je vous écouterai sans

scrupule.--Rien ne s'oppose à cette condition, et je vous promets de

l'observer; mais à quoi vous mènera-t-elle? Qui sait? peut-être

aurai-je besoin de vos avis.--Pour l'aimer, interrompit en souriant

le commandeur; ah! je ne donne jamais de conseils dans ces grands

intérêts. Que voulez-vous que fasse la raison où règne la

fantaisie?--Mais, qui vous parle d'aimer? Ne saurait-on réclamer vos

conseils que pour une fantaisie? En vérité vous découragez la

confiance.--J'ai cela de commun avec ceux qui la méritent; mais je

ne veux pas perdre la vôtre pour une mauvaise plaisanterie,

qu'Anatole ne me pardonnerait pas.--Ah! c'est uniquement par égard

pour lui que vous me ménagez? Je me croyais plus de droits à votre

complaisance.--Vous en avez sur tous mes sentiments; mais je dois

l'avouer, les droits d'Anatole l'emportent dans mon coeur, et je ne

puis vous cacher que s'il arrivait que je fusse obligé de sacrifier

votre intérêt au sien, je n'hésiterais pas.--Voilà de la bonne foi;

et, malgré ce que cette déclaration a de peu flatteur pour moi, je

ne puis m'empêcher d'estimer beaucoup celui qui vous inspire une

telle amitié. Je crois vous connaître assez pour être sûre que vous

ne pouvez aimer autant, qu'un homme fort distingué.--Et vous avez

raison, reprit le commandeur en se levant pour rejoindre madame de

Réthel, qui l'attendait.

Dans ce moment le chevalier d'Émerange vint à passer, et fut arrêté

par un jeune homme qui lui dit: «Ah, mon ami, dites-moi quelle est

cette belle femme, qui parle tout près d'ici à une petite fille

aussi fort jolie? J'arrive d'Allemagne, où mon père m'a laissé

impitoyablement pendant un an, et je ne connais plus une de vos

beautés à la mode.» A cette exclamation, le chevalier reconnut

l'effet que produisait ordinairement la première vue de madame de

Saverny. Il la nomma à son admirateur, qui s'empressa de lui

demander s'il ne pourrait pas le présenter chez elle.--Non, certes,

répondit le chevalier, d'un air qu'il s'efforçait de rendre modeste;

je suis bien loin d'avoir assez d'intimité dans sa maison pour oser

y présenter personne. En disant cela, il s'approchait de Valentine,

qui venait de se lever dans l'intention de rejoindre sa voiture; il

lui offrit de l'y conduire, et n'ayant point de bonnes raisons pour

le refuser, elle fut contrainte de l'accepter. Le regret qu'elle en

ressentait redoubla, lors qu'elle rencontra pour la seconde fois

Anatole. Le desir d'éviter les plaisanteries du chevalier sur cette

rencontre, lui fit tourner la tête de son côté, et lui adresser la

parole pour fixer son attention, et l'empêcher de remarquer Anatole.

Cette petite ruse réussit. Le chevalier enchanté de se montrer à

tout Paris, presqu'en tête-à-tête avec madame de Saverny, et plus

heureux encore de la bonne grace qu'elle mettait à lui parler,

n'aperçut point Anatole; Valentine aussi s'efforça de ne le pas

voir, et cependant la pâleur qu'elle remarqua sur son visage, vint

attrister la fin d'une journée qui promettait d'assez doux

souvenirs.

Anatole, Vol. 1 · 第 31 / 36 题