Une de ces matinées où les rayons du soleil semblent engager les
élégantes de Paris à braver le froid pour venir se promener en foule
sur la terrasse des Tuileries, Isaure vint proposer à sa tante de
l'y conduire. Valentine, après s'être assurée que madame de Nangis y
consentait, fit monter Isaure dans sa voiture, et toutes deux
arrivèrent bientôt dans ce beau jardin, qui était alors le
rendez-vous de la meilleure compagnie. Valentine n'y resta pas
long-temps sans rencontrer un grand nombre de personnes de sa
connaissance; mais la seule dont elle voulut accepter le bras fut M.
de Saint-Albert, qui dit, en la remerciant du choix: Voilà les
profits de mon âge. En achevant ces mots, il sentit tressaillir le
bras de Valentine. Surpris de ce mouvement, il regarde ce qui peut
l'avoir occasionné, et ses yeux rencontrent ceux d'Anatole. Il le
voit saluer respectueusement madame de Saverny; puis s'approchant de
lui, Anatole lui serre la main en levant les yeux au ciel, comme
pour lui dire: _Que vous êtes heureux!_
Sans faire la moindre réflexion sur l'émotion qu'il avait remarquée,
le commandeur proposa à Valentine de s'asseoir dans un endroit
échauffé par le soleil; elle y consentit d'autant mieux, qu'elle
avait assez de peine à se soutenir. L'aspect inattendu d'Anatole
avait produit sur tous ses sens une impression nouvelle qui la
dominait au point de ne plus être en état de parler que de lui; mais
comme elle voulait avant tout respecter son secret, elle chercha ce
qu'elle en pourrait dire sans risquer de violer la promesse qu'elle
lui avait faite, et ne trouva rien de mieux que de vanter l'extrême
ressemblance du buste qui se trouvait dans la bibliothèque du
commandeur.--En effet, reprit ce dernier, j'en ai été frappé comme
vous lorsque je le vis pour la première fois dans l'atelier du
fameux G... Il revenait alors d'Italie, d'où il rapportait des
objets d'art précieux, que se disputèrent bientôt les amateurs. Ravi
de retrouver les traits d'un de mes amis dans cette belle tête, j'en
fis l'acquisition; l'artiste crut en rehausser le prix à mes yeux,
en m'assurant qu'elle était copiée d'après l'Hector antique; mais
lorsque je lui dis franchement le motif qui me déterminait à
l'acheter, il m'avoua de même qu'ayant eu le bonheur de rencontrer à
Rome un jeune homme d'une figure admirable, il s'était permis de
faire plusieurs copies du portrait qui lui en avait été demandé.
Après diverses questions, j'acquis la certitude que ce bel Hector
n'était autre qu'Anatole, et la ressemblance fut expliquée.--Il dut
être fort étonné, je pense, reprit Valentine, de se retrouver ainsi
chez vous.--Comment donc! il m'a fait une véritable querelle pour
avoir encouragé la mauvaise foi du sculpteur, qui se permettait de
le vendre ainsi déguisé en grec; il prétendait que le ridicule en
retombait sur lui; j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher
de briser ce malheureux buste, et je ne l'ai conservé qu'à la
condition de nier qu'il eût le moindre rapport avec ses
traits.--Madame de Nangis peut attester que vous lui tenez votre
parole.--Et madame de Saverny, que j'y manque: n'est-ce pas ce que
vous voulez dire?--Non vraiment, vous savez bien qu'on ne se croit
jamais indigne d'une confidence; d'ailleurs, votre ami a des droits
à ma discrétion, et je crois déjà lui avoir prouvé qu'il y pouvait
compter.--En effet, j'admire la vôtre, et je m'accuse même d'avoir
voulu l'éprouver. Dans la joie qui l'enivrait, Anatole m'a confié la
promesse qu'il a reçue de vous; je n'ai douté ni de votre sincérité
en la donnant, ni de votre résolution d'y rester fidèle; mais entre
la volonté de remplir un voeu, et la puissance de l'accomplir, la
distance est fort grande, et j'ai été bien aise de me convaincre
que, pour vous, prendre et tenir un engagement était une même
chose.--Puisque vous savez la parole qui me lie, je ne crains pas
d'y manquer avec vous. Mais, pour concilier ma religion sur ce point
avec le plaisir de m'entretenir d'une personne à laquelle j'ai tant
d'obligations, convenons d'un point qui tranquillisera ma conscience
et la vôtre. Le motif du mystère qu'il exige vous est connu; eh
bien! ne me répondez jamais sur ce qu'il faut que j'ignore; par ce
moyen, je vous parlerai sans crainte, et je vous écouterai sans
scrupule.--Rien ne s'oppose à cette condition, et je vous promets de
l'observer; mais à quoi vous mènera-t-elle? Qui sait? peut-être
aurai-je besoin de vos avis.--Pour l'aimer, interrompit en souriant
le commandeur; ah! je ne donne jamais de conseils dans ces grands
intérêts. Que voulez-vous que fasse la raison où règne la
fantaisie?--Mais, qui vous parle d'aimer? Ne saurait-on réclamer vos
conseils que pour une fantaisie? En vérité vous découragez la
confiance.--J'ai cela de commun avec ceux qui la méritent; mais je
ne veux pas perdre la vôtre pour une mauvaise plaisanterie,
qu'Anatole ne me pardonnerait pas.--Ah! c'est uniquement par égard
pour lui que vous me ménagez? Je me croyais plus de droits à votre
complaisance.--Vous en avez sur tous mes sentiments; mais je dois
l'avouer, les droits d'Anatole l'emportent dans mon coeur, et je ne
puis vous cacher que s'il arrivait que je fusse obligé de sacrifier
votre intérêt au sien, je n'hésiterais pas.--Voilà de la bonne foi;
et, malgré ce que cette déclaration a de peu flatteur pour moi, je
ne puis m'empêcher d'estimer beaucoup celui qui vous inspire une
telle amitié. Je crois vous connaître assez pour être sûre que vous
ne pouvez aimer autant, qu'un homme fort distingué.--Et vous avez
raison, reprit le commandeur en se levant pour rejoindre madame de
Réthel, qui l'attendait.
Dans ce moment le chevalier d'Émerange vint à passer, et fut arrêté
par un jeune homme qui lui dit: «Ah, mon ami, dites-moi quelle est
cette belle femme, qui parle tout près d'ici à une petite fille
aussi fort jolie? J'arrive d'Allemagne, où mon père m'a laissé
impitoyablement pendant un an, et je ne connais plus une de vos
beautés à la mode.» A cette exclamation, le chevalier reconnut
l'effet que produisait ordinairement la première vue de madame de
Saverny. Il la nomma à son admirateur, qui s'empressa de lui
demander s'il ne pourrait pas le présenter chez elle.--Non, certes,
répondit le chevalier, d'un air qu'il s'efforçait de rendre modeste;
je suis bien loin d'avoir assez d'intimité dans sa maison pour oser
y présenter personne. En disant cela, il s'approchait de Valentine,
qui venait de se lever dans l'intention de rejoindre sa voiture; il
lui offrit de l'y conduire, et n'ayant point de bonnes raisons pour
le refuser, elle fut contrainte de l'accepter. Le regret qu'elle en
ressentait redoubla, lors qu'elle rencontra pour la seconde fois
Anatole. Le desir d'éviter les plaisanteries du chevalier sur cette
rencontre, lui fit tourner la tête de son côté, et lui adresser la
parole pour fixer son attention, et l'empêcher de remarquer Anatole.
Cette petite ruse réussit. Le chevalier enchanté de se montrer à
tout Paris, presqu'en tête-à-tête avec madame de Saverny, et plus
heureux encore de la bonne grace qu'elle mettait à lui parler,
n'aperçut point Anatole; Valentine aussi s'efforça de ne le pas
voir, et cependant la pâleur qu'elle remarqua sur son visage, vint
attrister la fin d'une journée qui promettait d'assez doux
souvenirs.