Le jour de la semaine où madame de Nangis recevait du monde étant
arrivé, Valentine pensa qu'à moins de se dire malade, elle ne
pouvait se dispenser de paraître chez sa belle-soeur; mais, pour
éviter l'effet de quelque nouveau caprice, elle lui fit demander si
elle serait visible. Tant de cérémonial rappella à madame de Nangis
ses impolitesses envers madame de Saverny, et lui inspira quelque
desir de les réparer. Elle fit répondre qu'elle la verrait avec le
plus grand plaisir. Mais quand Valentine entra chez elle, brillante
de fraîcheur et d'élégance, la comtesse sentit expirer sa bonne
volonté, et quelques mots plus froidement polis qu'affectueux
remplacèrent l'accueil qu'elle s'était promis de lui faire.
La curiosité avait attiré beaucoup de monde chez madame de Nangis.
La jalousie que lui inspirait sa belle-soeur n'était plus un secret
pour personne; il est vrai que M. d'Émerange, en la niant partout,
ne manquait pas une occasion de la provoquer; chaque jour amenait,
entre lui et la comtesse, de ces petites scènes qui font ordinairement
le désespoir des acteurs et l'amusement du public; on s'attendait à
tous moments à quelque bon scandale dont les détails piquants
alimenteraient pendant trois jours au moins la conversation générale;
et chacun desirait pouvoir les raconter avec toute l'autorité d'un
témoin.
M. de Nangis était, comme c'est assez l'ordinaire, le seul qui ne
s'aperçût pas du trouble qui régnait dans sa maison; il allait se
plaignant à tous ses amis de la mauvaise santé de sa femme, dont les
maux de nerfs augmentaient d'une manière inquiétante. Les plus
charitables l'engageaient à faire faire un voyage à la comtesse,
soit à Plombières ou à Barège; mais la saison ne permettait pas de
prendre les eaux, et ce conseil restait au nombre de ceux qu'on
donne sans y penser, bien sûr qu'ils seront écoutés de même. Après
avoir longuement fait remarquer que sa femme maigrissait et
changeait beaucoup, M. de Nangis s'approcha de sa soeur, et
par l'effet d'un de ces à-propos dont la malignité est si
reconnaissante, il s'écria: «Vous voilà donc enfin? J'ai cru que
c'était un parti pris de nous abandonner. Savez-vous bien que depuis
près de quinze jours on n'a pas eu le plaisir de vous voir ici.--Ce
n'est pas ma faute, répondit Valentine, en cachant mal l'embarras
que lui causait la position ridicule de son frère aux yeux des gens
qui l'écoutaient en souriant.--Ah! je m'en doute bien, reprit le
comte, en s'efforçant de prendre un ton léger, c'est peut-être une
plume, un chapeau, ou quelques grands intérêts de ce genre qui nous
ont valu cette longue absence. Il faut si peu de chose pour
brouiller deux jeunes femmes!» Fort heureusement pour tous deux, la
visite d'un grand personnage vint interrompre cette conversation.
Valentine tenta de se rapprocher de quelques femmes avec lesquelles
elle causait habituellement, mais elle ne vit pas sans surprise que
toutes semblaient l'éviter, et affecter de lui répondre avec une
sorte de dédain qui tenait de l'indignation. La plupart se levaient
à chaque instant pour aller demander à la comtesse comment elle se
trouvait, et cela d'un ton de pitié qui semblait dire: Pauvre
femme! comme elle vous rend malheureuse. L'une d'elles, moins
discrète que les autres, se mit à dire, de manière à être entendue
de madame de Saverny: «C'est une véritable indignité; jouer un
pareil tour à une amie qui vous accueille ainsi!» Fatiguée de toutes
ces impertinences, Valentine se serait retirée chez elle, si madame
de Nangis n'était venue la prier de faire le whist de trois graves
personnes de qui l'âge et le rang réclamaient des attentions
particulières, et dont la comtesse était bien aise de s'acquitter,
par les soins complaisants de sa belle-soeur. Reléguée, pour ainsi
dire, dans un autre siècle, madame de Saverny passa la soirée dans
l'ignorance de ce qui occupa le reste de la société; elle entendit
seulement quelques éclats de rire de madame de Nangis, qui lui
firent présumer que le chevalier d'Émerange racontait une histoire
dont le récit plaisant avait triomphé de la langueur de la comtesse.
Lorsque ce long whist fut terminé, le chevalier s'approcha de
Valentine, dans l'intention de reprendre la conversation que madame
de Nangis avait si tragiquement interrompue; mais le souvenir de
cette scène ridicule inspira à Valentine une si vive frayeur de la
voir recommencer, qu'elle s'éloigna du chevalier sans presque se
donner le temps de lui répondre. Cet empressement à le quitter parut
d'autant plus affecté, que Valentine resta seule quelques moments
au milieu du salon sans savoir à qui adresser la parole; madame de
Nangis, qu'un plus long entretien entre le chevalier et sa
belle-soeur aurait sans doute portée à quelque nouvelle
extravagance, se blessa du motif qui avait déterminé Valentine à
s'éloigner si brusquement de lui; tant il est vrai que rien ne peut
calmer les agitations d'un amour-propre jaloux! Tout l'offense ou
l'humilie, et, pour l'orgueil irrité, les égards mêmes sont encore
des outrages.
La situation de madame de Saverny au milieu de ce cercle de curieux,
d'envieux ou d'ennemis, lui devint bientôt insupportable, et elle
profita de la première occasion qui s'offrit, pour s'y soustraire.
Quand elle se vit heureusement délivrée des ennuis qui l'avaient
accablée dans cette soirée, elle réfléchit aux moyens de s'en
épargner de semblables. Cette manière de vivre lui présageait des
chagrins de famille qu'il fallait éviter à tout prix; mais comment y
parvenir? Elle ne pouvait réclamer les conseils de son frère dans
cette circonstance, sans trahir la comtesse; et son coeur en était
incapable. Cependant elle sentait la nécessité de s'éloigner d'une
maison où sa présence jetait autant de trouble; et si la saison
l'avait permis, elle serait retournée au château de Saverny. Mais
quitter ainsi Paris au milieu de l'hiver, et sans pouvoir donner à
son voyage un motif raisonnable, c'était presque constater une
rupture dont le public aurait tiré de grandes conséquences; et puis
s'éloigner de l'objet de sa reconnaissance pour aller vivre seule et
livrée à de tristes souvenirs, c'était renoncer à tout espoir de
bonheur. Ces inconvénients se représentant sans cesse à l'esprit de
Valentine, la décidèrent à se résigner encore quelque temps à
supporter ceux de sa situation présente. Elle se flatta de l'idée
que, touchée de ses soins à détruire toute apparence de rivalité
entre elles, sa belle-soeur reviendrait bientôt à la raison, et par
conséquent à ses devoirs. Ce n'est pas que Valentine supposât
qu'elle y eût jamais complètement manqué; elle pensait avec justice
qu'une femme dominée par la vanité peut se donner bien des torts
avant d'être tout-à-fait coupable. Mais elle sentait bien aussi que
le monde ne jugeait pas avec la même indulgence, et elle redoutait
pour la comtesse les arrêts de ce tribunal sévère qui condamne sans
entendre. Elle en eût été moins effrayée, si l'expérience lui avait
appris que ces funestes arrêts ne tombent jamais sur les gens
heureux.