CHAPITRE XIX.

Le jour de la semaine où madame de Nangis recevait du monde étant

arrivé, Valentine pensa qu'à moins de se dire malade, elle ne

pouvait se dispenser de paraître chez sa belle-soeur; mais, pour

éviter l'effet de quelque nouveau caprice, elle lui fit demander si

elle serait visible. Tant de cérémonial rappella à madame de Nangis

ses impolitesses envers madame de Saverny, et lui inspira quelque

desir de les réparer. Elle fit répondre qu'elle la verrait avec le

plus grand plaisir. Mais quand Valentine entra chez elle, brillante

de fraîcheur et d'élégance, la comtesse sentit expirer sa bonne

volonté, et quelques mots plus froidement polis qu'affectueux

remplacèrent l'accueil qu'elle s'était promis de lui faire.

La curiosité avait attiré beaucoup de monde chez madame de Nangis.

La jalousie que lui inspirait sa belle-soeur n'était plus un secret

pour personne; il est vrai que M. d'Émerange, en la niant partout,

ne manquait pas une occasion de la provoquer; chaque jour amenait,

entre lui et la comtesse, de ces petites scènes qui font ordinairement

le désespoir des acteurs et l'amusement du public; on s'attendait à

tous moments à quelque bon scandale dont les détails piquants

alimenteraient pendant trois jours au moins la conversation générale;

et chacun desirait pouvoir les raconter avec toute l'autorité d'un

témoin.

M. de Nangis était, comme c'est assez l'ordinaire, le seul qui ne

s'aperçût pas du trouble qui régnait dans sa maison; il allait se

plaignant à tous ses amis de la mauvaise santé de sa femme, dont les

maux de nerfs augmentaient d'une manière inquiétante. Les plus

charitables l'engageaient à faire faire un voyage à la comtesse,

soit à Plombières ou à Barège; mais la saison ne permettait pas de

prendre les eaux, et ce conseil restait au nombre de ceux qu'on

donne sans y penser, bien sûr qu'ils seront écoutés de même. Après

avoir longuement fait remarquer que sa femme maigrissait et

changeait beaucoup, M. de Nangis s'approcha de sa soeur, et

par l'effet d'un de ces à-propos dont la malignité est si

reconnaissante, il s'écria: «Vous voilà donc enfin? J'ai cru que

c'était un parti pris de nous abandonner. Savez-vous bien que depuis

près de quinze jours on n'a pas eu le plaisir de vous voir ici.--Ce

n'est pas ma faute, répondit Valentine, en cachant mal l'embarras

que lui causait la position ridicule de son frère aux yeux des gens

qui l'écoutaient en souriant.--Ah! je m'en doute bien, reprit le

comte, en s'efforçant de prendre un ton léger, c'est peut-être une

plume, un chapeau, ou quelques grands intérêts de ce genre qui nous

ont valu cette longue absence. Il faut si peu de chose pour

brouiller deux jeunes femmes!» Fort heureusement pour tous deux, la

visite d'un grand personnage vint interrompre cette conversation.

Valentine tenta de se rapprocher de quelques femmes avec lesquelles

elle causait habituellement, mais elle ne vit pas sans surprise que

toutes semblaient l'éviter, et affecter de lui répondre avec une

sorte de dédain qui tenait de l'indignation. La plupart se levaient

à chaque instant pour aller demander à la comtesse comment elle se

trouvait, et cela d'un ton de pitié qui semblait dire: Pauvre

femme! comme elle vous rend malheureuse. L'une d'elles, moins

discrète que les autres, se mit à dire, de manière à être entendue

de madame de Saverny: «C'est une véritable indignité; jouer un

pareil tour à une amie qui vous accueille ainsi!» Fatiguée de toutes

ces impertinences, Valentine se serait retirée chez elle, si madame

de Nangis n'était venue la prier de faire le whist de trois graves

personnes de qui l'âge et le rang réclamaient des attentions

particulières, et dont la comtesse était bien aise de s'acquitter,

par les soins complaisants de sa belle-soeur. Reléguée, pour ainsi

dire, dans un autre siècle, madame de Saverny passa la soirée dans

l'ignorance de ce qui occupa le reste de la société; elle entendit

seulement quelques éclats de rire de madame de Nangis, qui lui

firent présumer que le chevalier d'Émerange racontait une histoire

dont le récit plaisant avait triomphé de la langueur de la comtesse.

Lorsque ce long whist fut terminé, le chevalier s'approcha de

Valentine, dans l'intention de reprendre la conversation que madame

de Nangis avait si tragiquement interrompue; mais le souvenir de

cette scène ridicule inspira à Valentine une si vive frayeur de la

voir recommencer, qu'elle s'éloigna du chevalier sans presque se

donner le temps de lui répondre. Cet empressement à le quitter parut

d'autant plus affecté, que Valentine resta seule quelques moments

au milieu du salon sans savoir à qui adresser la parole; madame de

Nangis, qu'un plus long entretien entre le chevalier et sa

belle-soeur aurait sans doute portée à quelque nouvelle

extravagance, se blessa du motif qui avait déterminé Valentine à

s'éloigner si brusquement de lui; tant il est vrai que rien ne peut

calmer les agitations d'un amour-propre jaloux! Tout l'offense ou

l'humilie, et, pour l'orgueil irrité, les égards mêmes sont encore

des outrages.

La situation de madame de Saverny au milieu de ce cercle de curieux,

d'envieux ou d'ennemis, lui devint bientôt insupportable, et elle

profita de la première occasion qui s'offrit, pour s'y soustraire.

Quand elle se vit heureusement délivrée des ennuis qui l'avaient

accablée dans cette soirée, elle réfléchit aux moyens de s'en

épargner de semblables. Cette manière de vivre lui présageait des

chagrins de famille qu'il fallait éviter à tout prix; mais comment y

parvenir? Elle ne pouvait réclamer les conseils de son frère dans

cette circonstance, sans trahir la comtesse; et son coeur en était

incapable. Cependant elle sentait la nécessité de s'éloigner d'une

maison où sa présence jetait autant de trouble; et si la saison

l'avait permis, elle serait retournée au château de Saverny. Mais

quitter ainsi Paris au milieu de l'hiver, et sans pouvoir donner à

son voyage un motif raisonnable, c'était presque constater une

rupture dont le public aurait tiré de grandes conséquences; et puis

s'éloigner de l'objet de sa reconnaissance pour aller vivre seule et

livrée à de tristes souvenirs, c'était renoncer à tout espoir de

bonheur. Ces inconvénients se représentant sans cesse à l'esprit de

Valentine, la décidèrent à se résigner encore quelque temps à

supporter ceux de sa situation présente. Elle se flatta de l'idée

que, touchée de ses soins à détruire toute apparence de rivalité

entre elles, sa belle-soeur reviendrait bientôt à la raison, et par

conséquent à ses devoirs. Ce n'est pas que Valentine supposât

qu'elle y eût jamais complètement manqué; elle pensait avec justice

qu'une femme dominée par la vanité peut se donner bien des torts

avant d'être tout-à-fait coupable. Mais elle sentait bien aussi que

le monde ne jugeait pas avec la même indulgence, et elle redoutait

pour la comtesse les arrêts de ce tribunal sévère qui condamne sans

entendre. Elle en eût été moins effrayée, si l'expérience lui avait

appris que ces funestes arrêts ne tombent jamais sur les gens

heureux.

Anatole, Vol. 1 · 第 30 / 36 题