Plusieurs jours se passèrent sans que Valentine pût rejoindre sa
belle-soeur. Elle était toujours sortie, ou n'était point visible.
Justement offensée de cette affectation à ne la pas recevoir, madame
de Saverny n'insista plus, et se refusa même le plaisir de voir son
frère, dans la crainte d'être obligée de répondre aux questions
qu'il lui ferait probablement sur le motif qui l'éloignait de sa
femme. Cependant l'ayant rencontré un soir chez la princesse de
L..., et s'étant approchée de lui pour lui témoigner ses regrets
d'être restée si long-temps sans le voir, elle fut très-étonnée d'en
être accueillie d'un air sévère, et de lui entendre dire qu'il était
tout naturel de sacrifier ses amis à ses adorateurs. Elle se serait
justifiée sans peine d'une aussi injuste accusation, si les témoins
qui les entouraient le lui avaient permis. Mais les réunions du
grand monde ont cela de particulier, qu'on y peut toujours lancer
une injure, et jamais entrer en explication; de là vient l'habitude
que tant de gens d'esprit ont contractée, de se justifier d'un tort
par une épigramme.
Tourmentée par de pénibles réflexions, Valentine pria la princesse
de la dispenser de faire une partie, et se plaça auprès de sa table
de jeu. Le commandeur de Saint-Albert vint bientôt l'y rejoindre, et
voyant l'expression de mécontentement répandue sur son visage, il
lui dit: «Comment se fait-il qu'on ait le regard aussi triste quand
on vient de causer tant de joie?--Je ne sais, répondit madame de
Saverny, sans avoir l'air de comprendre la fin de cette phrase,
mais il est vrai qu'aujourd'hui je suis assez maussade.--C'est
une manière de répondre que vous ne vous souciez pas de me dire
ce qui vous importune; tranquillisez-vous, je suis discret, et
ne demande jamais ce que je sais.--Puisque vous êtes si bien
instruit, faites-moi, je vous en prie, la confidence de ce
que j'éprouve?--Non, vraiment; je n'aime point à me mêler des
affaires de famille; d'ailleurs vous savez si l'on perd son
temps à m'interroger?--Aussi n'ai-je plus envie de rien savoir
de vous.--C'est dommage, car je me sens ce soir une certaine
disposition au bavardage, dont votre curiosité aurait pu
profiter.--Je ne suis plus curieuse.--Je l'avais bien prévu que ce
caprice ne durerait pas plus qu'un autre.--En vérité, vous jugez de
tout admirablement, reprit Valentine avec dépit; au reste, quand on
prend la reconnaissance pour du caprice, on peut bien prendre le
silence pour de l'oubli.--Que la colère vous sied bien! et que de
gens aimables m'envieraient le bonheur de vous animer ainsi?--Ah!
par grace, épargnez-moi votre ironie, je ne saurais la supporter
aujourd'hui; c'est de votre amitié seule que j'ai besoin.--Vous y
pouvez compter, reprit le commandeur d'un ton plus affectueux, et le
moment approche où cette amitié déconcertera, j'espère, plus d'un
projet.» Ces derniers mots auraient laissé une impression profonde
dans l'esprit de madame de Saverny, si une lettre qu'on lui remit
en rentrant chez elle n'eût changé le cours de ses idées. Cette
lettre contenait les remerciements d'Anatole; et comme une prière
exaucée en autorise nécessairement une autre, il suppliait
Valentine, dans les termes les plus humbles de lui accorder la
permission de lui écrire quelquefois. «Puisque le ciel me condamne,
ajoutait-il, à ne jamais goûter le bonheur de ceux qui vous
entourent, ne me privez pas du plaisir de vous peindre des
sentiments dignes de vous. Ils sont sans danger pour votre repos; et
votre coeur fût-il libre, vous n'y sauriez répondre. Je vous la
répète, madame, un obstacle invincible me sépare à jamais de vous;
mais la fatalité qui s'oppose à mes voeux ne me rend point indigne
de votre confiance ni de votre intérêt, et vous pouvez recevoir en
toute assurance l'hommage d'un culte qui n'est dû qu'à la divinité.»
Plus bas on lisait que le renvoi de cette lettre serait regardé
comme l'ordre de n'en plus adresser.
Il serait trop long d'analyser tous les sentiments que fit naître
cette lecture; le plus vif était bien certainement celui dont
Valentine n'osait convenir avec elle-même. C'était ce plaisir qui
ravit l'ame au premier aveu d'un amour qu'on désire; c'était cette
ivresse du coeur qui trouble la raison au point d'ôter tout souvenir
du passé, pour se livrer uniquement à l'espoir d'un avenir
enchanteur. Les chagrins, les obstacles, tout disparaît devant
l'idée d'être aimée; on croit sincèrement que l'amour a borné son
ambition à cet excès de félicité, et l'on défie le malheur. Heureuse
illusion, dont rien ne remplace la perte!
Absorbée dans sa douce rêverie, Valentine se demandait comment
Anatole pouvait avoir conçu pour elle un sentiment aussi vif, sans
la connaître. A cette question fort raisonnable, son coeur répondait
par un retour sur lui-même qui lui expliquait mieux ce mystère que
n'auraient pu le faire tous les calculs de son esprit. D'ailleurs M.
de Saint-Albert avait probablement instruit son ami de ce qui
l'intéressait, peut-être même s'était-il plu à parer Valentine de
toutes les qualités aimables, pour mieux séduire l'imagination
exaltée d'Anatole. Ce projet n'avait d'abord été que l'effet d'une
plaisanterie fondée sur l'aventure romanesque de l'Opéra; mais il
arrive parfois que le même événement qui fait rire un vieillard,
fait rêver un jeune homme; et tout prouvait que celui-là avait
laissé des traces profondes dans le souvenir d'Anatole; il est si
naturel de s'attacher aux objets de son dévouement, et de vouloir
aimer une femme déja captivée par la reconnaissance! Voilà les
suppositions qui occupèrent long-temps l'esprit de Valentine, avant
de s'arrêter sur la pensée de cet _obstacle invincible_, qui aurait
été le premier sujet des réflexions de toute autre personne. Son
imagination n'en fut pas vivement tourmentée: elle se peignit
Anatole soumis aux volontés d'un père ambitieux, et peut-être lié
par des promesses qu'il n'osait ni accomplir, ni enfreindre, réduit
à attendre sa liberté d'un malheur: elle ne voyait dans sa conduite
mystérieuse qu'une preuve de la délicatesse qui doit interdire à un
homme d'honneur le desir de faire partager un sentiment malheureux.
Enfin, à travers cette obscurité profonde, elle voyait clairement
tout ce qui expliquait à son gré la situation d'Anatole. C'est ainsi
que tout l'esprit imaginable ne sauve pas des absurdités du coeur.