CHAPITRE XVIII.

Plusieurs jours se passèrent sans que Valentine pût rejoindre sa

belle-soeur. Elle était toujours sortie, ou n'était point visible.

Justement offensée de cette affectation à ne la pas recevoir, madame

de Saverny n'insista plus, et se refusa même le plaisir de voir son

frère, dans la crainte d'être obligée de répondre aux questions

qu'il lui ferait probablement sur le motif qui l'éloignait de sa

femme. Cependant l'ayant rencontré un soir chez la princesse de

L..., et s'étant approchée de lui pour lui témoigner ses regrets

d'être restée si long-temps sans le voir, elle fut très-étonnée d'en

être accueillie d'un air sévère, et de lui entendre dire qu'il était

tout naturel de sacrifier ses amis à ses adorateurs. Elle se serait

justifiée sans peine d'une aussi injuste accusation, si les témoins

qui les entouraient le lui avaient permis. Mais les réunions du

grand monde ont cela de particulier, qu'on y peut toujours lancer

une injure, et jamais entrer en explication; de là vient l'habitude

que tant de gens d'esprit ont contractée, de se justifier d'un tort

par une épigramme.

Tourmentée par de pénibles réflexions, Valentine pria la princesse

de la dispenser de faire une partie, et se plaça auprès de sa table

de jeu. Le commandeur de Saint-Albert vint bientôt l'y rejoindre, et

voyant l'expression de mécontentement répandue sur son visage, il

lui dit: «Comment se fait-il qu'on ait le regard aussi triste quand

on vient de causer tant de joie?--Je ne sais, répondit madame de

Saverny, sans avoir l'air de comprendre la fin de cette phrase,

mais il est vrai qu'aujourd'hui je suis assez maussade.--C'est

une manière de répondre que vous ne vous souciez pas de me dire

ce qui vous importune; tranquillisez-vous, je suis discret, et

ne demande jamais ce que je sais.--Puisque vous êtes si bien

instruit, faites-moi, je vous en prie, la confidence de ce

que j'éprouve?--Non, vraiment; je n'aime point à me mêler des

affaires de famille; d'ailleurs vous savez si l'on perd son

temps à m'interroger?--Aussi n'ai-je plus envie de rien savoir

de vous.--C'est dommage, car je me sens ce soir une certaine

disposition au bavardage, dont votre curiosité aurait pu

profiter.--Je ne suis plus curieuse.--Je l'avais bien prévu que ce

caprice ne durerait pas plus qu'un autre.--En vérité, vous jugez de

tout admirablement, reprit Valentine avec dépit; au reste, quand on

prend la reconnaissance pour du caprice, on peut bien prendre le

silence pour de l'oubli.--Que la colère vous sied bien! et que de

gens aimables m'envieraient le bonheur de vous animer ainsi?--Ah!

par grace, épargnez-moi votre ironie, je ne saurais la supporter

aujourd'hui; c'est de votre amitié seule que j'ai besoin.--Vous y

pouvez compter, reprit le commandeur d'un ton plus affectueux, et le

moment approche où cette amitié déconcertera, j'espère, plus d'un

projet.» Ces derniers mots auraient laissé une impression profonde

dans l'esprit de madame de Saverny, si une lettre qu'on lui remit

en rentrant chez elle n'eût changé le cours de ses idées. Cette

lettre contenait les remerciements d'Anatole; et comme une prière

exaucée en autorise nécessairement une autre, il suppliait

Valentine, dans les termes les plus humbles de lui accorder la

permission de lui écrire quelquefois. «Puisque le ciel me condamne,

ajoutait-il, à ne jamais goûter le bonheur de ceux qui vous

entourent, ne me privez pas du plaisir de vous peindre des

sentiments dignes de vous. Ils sont sans danger pour votre repos; et

votre coeur fût-il libre, vous n'y sauriez répondre. Je vous la

répète, madame, un obstacle invincible me sépare à jamais de vous;

mais la fatalité qui s'oppose à mes voeux ne me rend point indigne

de votre confiance ni de votre intérêt, et vous pouvez recevoir en

toute assurance l'hommage d'un culte qui n'est dû qu'à la divinité.»

Plus bas on lisait que le renvoi de cette lettre serait regardé

comme l'ordre de n'en plus adresser.

Il serait trop long d'analyser tous les sentiments que fit naître

cette lecture; le plus vif était bien certainement celui dont

Valentine n'osait convenir avec elle-même. C'était ce plaisir qui

ravit l'ame au premier aveu d'un amour qu'on désire; c'était cette

ivresse du coeur qui trouble la raison au point d'ôter tout souvenir

du passé, pour se livrer uniquement à l'espoir d'un avenir

enchanteur. Les chagrins, les obstacles, tout disparaît devant

l'idée d'être aimée; on croit sincèrement que l'amour a borné son

ambition à cet excès de félicité, et l'on défie le malheur. Heureuse

illusion, dont rien ne remplace la perte!

Absorbée dans sa douce rêverie, Valentine se demandait comment

Anatole pouvait avoir conçu pour elle un sentiment aussi vif, sans

la connaître. A cette question fort raisonnable, son coeur répondait

par un retour sur lui-même qui lui expliquait mieux ce mystère que

n'auraient pu le faire tous les calculs de son esprit. D'ailleurs M.

de Saint-Albert avait probablement instruit son ami de ce qui

l'intéressait, peut-être même s'était-il plu à parer Valentine de

toutes les qualités aimables, pour mieux séduire l'imagination

exaltée d'Anatole. Ce projet n'avait d'abord été que l'effet d'une

plaisanterie fondée sur l'aventure romanesque de l'Opéra; mais il

arrive parfois que le même événement qui fait rire un vieillard,

fait rêver un jeune homme; et tout prouvait que celui-là avait

laissé des traces profondes dans le souvenir d'Anatole; il est si

naturel de s'attacher aux objets de son dévouement, et de vouloir

aimer une femme déja captivée par la reconnaissance! Voilà les

suppositions qui occupèrent long-temps l'esprit de Valentine, avant

de s'arrêter sur la pensée de cet _obstacle invincible_, qui aurait

été le premier sujet des réflexions de toute autre personne. Son

imagination n'en fut pas vivement tourmentée: elle se peignit

Anatole soumis aux volontés d'un père ambitieux, et peut-être lié

par des promesses qu'il n'osait ni accomplir, ni enfreindre, réduit

à attendre sa liberté d'un malheur: elle ne voyait dans sa conduite

mystérieuse qu'une preuve de la délicatesse qui doit interdire à un

homme d'honneur le desir de faire partager un sentiment malheureux.

Enfin, à travers cette obscurité profonde, elle voyait clairement

tout ce qui expliquait à son gré la situation d'Anatole. C'est ainsi

que tout l'esprit imaginable ne sauve pas des absurdités du coeur.

Anatole, Vol. 1 · 第 29 / 36 题