Mademoiselle Cécile avait si bien exagéré l'indisposition de sa
maîtresse, qu'aussitôt après le dîner, madame de Nangis, suivie de
tous ses convives, arriva chez la marquise, pour s'informer des
nouvelles de la malade, et lui tenir compagnie. Ce projet dérangeait
beaucoup celui que Valentine avait formé de passer la soirée toute
seule; mais elle n'en témoigna point d'humeur. En entrant, le
docteur s'écria: «Vraiment, je ne m'étonne pas qu'on ait la migraine
dans une chambre ainsi parfumée de fleurs!» Et sans attendre de
réponse, il donna l'ordre à un laquais de sortir tous les vases de
fleurs qui se trouvaient dans l'appartement; madame de Nangis,
accoutumée à ce despotisme doctoral, ne s'y opposa point. Mais
Valentine demanda grace pour son jasmin d'Espagne, dont le parfum
était trop doux, à ce qu'elle assurait, pour l'incommoder. Cette
exception lui valut bien des commentaires sur l'envoi du jasmin,
jusqu'au moment où chacun s'accorda pour le mettre sur le compte de
l'ambassadeur d'Espagne. Pendant que l'on s'occupait de ce grand
intérêt, le chevalier d'Émerange s'apercevant qu'il tenait encore à
la main une branche d'héliotrope, qu'il avait cueillie chez madame
de Nangis, la jeta dans le feu, en s'excusant auprès de la marquise,
de n'avoir pas pensé plutôt que cette fleur pouvait l'incommoder. La
comtesse s'aperçut de ce mouvement, et le trouva tout simple; mais
quand elle vit le chevalier remplacer le bouquet qu'il venait de
jeter, par une branche du jasmin de madame de Saverny, elle prit un
air boudeur qui ne la quitta plus. Cette familiarité déplut aussi à
Valentine; elle avait toujours présente à l'esprit la conversation
de la princesse, et convenait que les manières du chevalier
pouvaient bien avoir donné lieu au bruit qui circulait; pour en
détruire l'effet, elle prit avec lui un ton de réserve qu'il
remarqua avec étonnement; il crut d'abord que c'était un caprice, et
voulut en triompher, en redoublant de soins et de gaîté; mais
s'apercevant de l'inutilité des frais de son esprit, il joua le
dépit, et devint silencieux. Le docteur profita de l'auditoire qu'on
lui cédait, pour raconter un certain nombre d'anecdotes burlesques,
dont il connaissait pour le moins aussi bien l'effet que celui de
ses recettes. Il dut en être content, car l'on rit aux éclats; et ce
fut au milieu du bruit qu'il avait provoqué, que le docteur sortit
enchanté de son succès, et persuadé que lui seul s'entendait à
guérir de la migraine.
Le dépit du chevalier ne le servant pas mieux que sa coquetterie,
il résolut de demander franchement à madame de Saverny en quoi il
avait eu le malheur de lui déplaire? Chez beaucoup de gens la
franchise est encore une ruse, et souvent celle qui leur réussit le
mieux. Le chevalier en fit une heureuse épreuve. Valentine n'avait
pas prévu qu'il dût lui demander l'explication de sa nouvelle
manière de le traiter, et l'embarras qu'elle mit à lui répondre
quelques mots insignifiants, fut interprété par le chevalier en
faveur de son amour-propre. Il supposa que l'humeur jalouse de
madame de Nangis avait inspiré à Valentine le désir généreux de
calmer les inquiétudes de sa belle-soeur, en affectant plus de
froideur pour lui; et, sans laisser apercevoir le plaisir qu'il
ressentait de cette prétendue découverte, il dit à voix basse à la
marquise, que si elle persistait à le traiter avec tant de sévérité,
il regarderait ce changement de manière, comme un ordre de ne la
plus revoir, et qu'il s'y résignerait malgré toute l'étendue du
sacrifice. En écoutant le chevalier, Valentine, qui n'osait lever
les yeux sur lui, les jeta sur madame de Nangis; elle la vit pâlir
et se trouver mal; son premier mouvement fut d'aller la secourir,
mais la comtesse revenant bientôt à elle, la remercia sèchement de
l'intention qu'elle avait de la ramener dans son appartement pour
lui donner ses soins; elle prétendit n'avoir besoin de ceux de
personne, et prit le bras de M. d'Émerange, qui lui offrit de la
reconduire. Les amis qu'avait amenés madame de Nangis, troublés par
cet événement, prirent congé de Valentine, sans qu'elle y fît
attention. L'oreille encore frappée des derniers mots de sa
belle-soeur, et le coeur oppressé du refus qu'elle avait fait de ses
soins, elle sentit ses yeux se remplir de larmes, et s'affligea d'un
procédé dont elle craignit de deviner la cause. L'arrivée d'Isaure
la tira de sa triste rêverie. «Eh mon dieu! qu'est-ce donc qui se
passe, s'écria la petite, en embrassant Valentine. Quoi! vous
pleurez! Est-ce que maman vous a grondée aussi?--Non, mon enfant,
mais je l'ai vue souffrir, et cela m'a fait de la peine.--Elle a été
malade, n'est-il pas vrai? Mademoiselle Cécile nous l'avait bien
dit.--Cela n'est pas inquiétant, elle est beaucoup mieux
maintenant.--Ah! je le sais bien, puisque j'ai été la voir
tout-à-l'heure. Mais elle était si en colère contre M. d'Émerange,
qu'elle m'a renvoyée en disant à ma bonne de me coucher tout de
suite; cependant il n'est pas encore neuf heures. Aussi j'ai demandé
à venir passer un petit moment avec vous. Savez-vous qu'il faut que
ce M. d'Émerange ait bien désobéi à maman, pour qu'elle se fâche
ainsi?--Que cela te fait-il? Je t'ai cent fois répété qu'à ton âge
on comprenait tout de travers ce que les grandes personnes se
disent entre elles, et que le mieux était de ne jamais le
répéter.--Eh bien! je ne répéterai plus rien, je vous le promets, ma
tante.--Si tu tiens parole, je te récompenserai.--Ah! que je suis
contente, que me donnerez-vous?--Choisis ce que tu voudras.--Voici
bientôt le temps des étrennes, je sais que mon papa doit me donner
une montre, maman une grande poupée, il ne me manque plus qu'un
collier avec un joli médaillon; ah! si vous vouliez m'en donner un
avec votre portrait dessus, je serais aussi belle que la petite
fille de la princesse de L..., qui porte à son cou le portrait de la
Reine.--Puisque tu le desires, tu auras le collier et le portrait,
mais tu connais nos conditions.--Ah! je n'ai pas envie de les
oublier.--En disant ces mots, Isaure souhaita le bonsoir à sa tante,
et se promit bien de lui obéir.