CHAPITRE XVII.

Mademoiselle Cécile avait si bien exagéré l'indisposition de sa

maîtresse, qu'aussitôt après le dîner, madame de Nangis, suivie de

tous ses convives, arriva chez la marquise, pour s'informer des

nouvelles de la malade, et lui tenir compagnie. Ce projet dérangeait

beaucoup celui que Valentine avait formé de passer la soirée toute

seule; mais elle n'en témoigna point d'humeur. En entrant, le

docteur s'écria: «Vraiment, je ne m'étonne pas qu'on ait la migraine

dans une chambre ainsi parfumée de fleurs!» Et sans attendre de

réponse, il donna l'ordre à un laquais de sortir tous les vases de

fleurs qui se trouvaient dans l'appartement; madame de Nangis,

accoutumée à ce despotisme doctoral, ne s'y opposa point. Mais

Valentine demanda grace pour son jasmin d'Espagne, dont le parfum

était trop doux, à ce qu'elle assurait, pour l'incommoder. Cette

exception lui valut bien des commentaires sur l'envoi du jasmin,

jusqu'au moment où chacun s'accorda pour le mettre sur le compte de

l'ambassadeur d'Espagne. Pendant que l'on s'occupait de ce grand

intérêt, le chevalier d'Émerange s'apercevant qu'il tenait encore à

la main une branche d'héliotrope, qu'il avait cueillie chez madame

de Nangis, la jeta dans le feu, en s'excusant auprès de la marquise,

de n'avoir pas pensé plutôt que cette fleur pouvait l'incommoder. La

comtesse s'aperçut de ce mouvement, et le trouva tout simple; mais

quand elle vit le chevalier remplacer le bouquet qu'il venait de

jeter, par une branche du jasmin de madame de Saverny, elle prit un

air boudeur qui ne la quitta plus. Cette familiarité déplut aussi à

Valentine; elle avait toujours présente à l'esprit la conversation

de la princesse, et convenait que les manières du chevalier

pouvaient bien avoir donné lieu au bruit qui circulait; pour en

détruire l'effet, elle prit avec lui un ton de réserve qu'il

remarqua avec étonnement; il crut d'abord que c'était un caprice, et

voulut en triompher, en redoublant de soins et de gaîté; mais

s'apercevant de l'inutilité des frais de son esprit, il joua le

dépit, et devint silencieux. Le docteur profita de l'auditoire qu'on

lui cédait, pour raconter un certain nombre d'anecdotes burlesques,

dont il connaissait pour le moins aussi bien l'effet que celui de

ses recettes. Il dut en être content, car l'on rit aux éclats; et ce

fut au milieu du bruit qu'il avait provoqué, que le docteur sortit

enchanté de son succès, et persuadé que lui seul s'entendait à

guérir de la migraine.

Le dépit du chevalier ne le servant pas mieux que sa coquetterie,

il résolut de demander franchement à madame de Saverny en quoi il

avait eu le malheur de lui déplaire? Chez beaucoup de gens la

franchise est encore une ruse, et souvent celle qui leur réussit le

mieux. Le chevalier en fit une heureuse épreuve. Valentine n'avait

pas prévu qu'il dût lui demander l'explication de sa nouvelle

manière de le traiter, et l'embarras qu'elle mit à lui répondre

quelques mots insignifiants, fut interprété par le chevalier en

faveur de son amour-propre. Il supposa que l'humeur jalouse de

madame de Nangis avait inspiré à Valentine le désir généreux de

calmer les inquiétudes de sa belle-soeur, en affectant plus de

froideur pour lui; et, sans laisser apercevoir le plaisir qu'il

ressentait de cette prétendue découverte, il dit à voix basse à la

marquise, que si elle persistait à le traiter avec tant de sévérité,

il regarderait ce changement de manière, comme un ordre de ne la

plus revoir, et qu'il s'y résignerait malgré toute l'étendue du

sacrifice. En écoutant le chevalier, Valentine, qui n'osait lever

les yeux sur lui, les jeta sur madame de Nangis; elle la vit pâlir

et se trouver mal; son premier mouvement fut d'aller la secourir,

mais la comtesse revenant bientôt à elle, la remercia sèchement de

l'intention qu'elle avait de la ramener dans son appartement pour

lui donner ses soins; elle prétendit n'avoir besoin de ceux de

personne, et prit le bras de M. d'Émerange, qui lui offrit de la

reconduire. Les amis qu'avait amenés madame de Nangis, troublés par

cet événement, prirent congé de Valentine, sans qu'elle y fît

attention. L'oreille encore frappée des derniers mots de sa

belle-soeur, et le coeur oppressé du refus qu'elle avait fait de ses

soins, elle sentit ses yeux se remplir de larmes, et s'affligea d'un

procédé dont elle craignit de deviner la cause. L'arrivée d'Isaure

la tira de sa triste rêverie. «Eh mon dieu! qu'est-ce donc qui se

passe, s'écria la petite, en embrassant Valentine. Quoi! vous

pleurez! Est-ce que maman vous a grondée aussi?--Non, mon enfant,

mais je l'ai vue souffrir, et cela m'a fait de la peine.--Elle a été

malade, n'est-il pas vrai? Mademoiselle Cécile nous l'avait bien

dit.--Cela n'est pas inquiétant, elle est beaucoup mieux

maintenant.--Ah! je le sais bien, puisque j'ai été la voir

tout-à-l'heure. Mais elle était si en colère contre M. d'Émerange,

qu'elle m'a renvoyée en disant à ma bonne de me coucher tout de

suite; cependant il n'est pas encore neuf heures. Aussi j'ai demandé

à venir passer un petit moment avec vous. Savez-vous qu'il faut que

ce M. d'Émerange ait bien désobéi à maman, pour qu'elle se fâche

ainsi?--Que cela te fait-il? Je t'ai cent fois répété qu'à ton âge

on comprenait tout de travers ce que les grandes personnes se

disent entre elles, et que le mieux était de ne jamais le

répéter.--Eh bien! je ne répéterai plus rien, je vous le promets, ma

tante.--Si tu tiens parole, je te récompenserai.--Ah! que je suis

contente, que me donnerez-vous?--Choisis ce que tu voudras.--Voici

bientôt le temps des étrennes, je sais que mon papa doit me donner

une montre, maman une grande poupée, il ne me manque plus qu'un

collier avec un joli médaillon; ah! si vous vouliez m'en donner un

avec votre portrait dessus, je serais aussi belle que la petite

fille de la princesse de L..., qui porte à son cou le portrait de la

Reine.--Puisque tu le desires, tu auras le collier et le portrait,

mais tu connais nos conditions.--Ah! je n'ai pas envie de les

oublier.--En disant ces mots, Isaure souhaita le bonsoir à sa tante,

et se promit bien de lui obéir.

Anatole, Vol. 1 · 第 28 / 36 题