CHAPITRE XVI.

De tous les sentiments qui tourmentent l'esprit, l'impatience étant

bien certainement le plus difficile à dissimuler, on aime à s'y

livrer sans témoin; aussi madame de Saverny forma-t-elle le projet

de s'enfermer chez elle pendant quelques jours, pour calmer

l'agitation que fesaient naître en son ame tant d'incidents

étranges, et méditer sur la conduite qu'elle devait tenir.

Elle s'occupa d'abord des moyens de détruire les espérances du

chevalier d'Émerange sur son prétendu mariage, et de faire cesser un

bruit dont elle se plaisait à exagérer les conséquences dangereuses,

sans oser s'avouer celle qu'elle redoutait le plus. La difficulté

était de faire connaître ses intentions au chevalier; comment

imposer silence à un homme qui ne s'explique point, et l'obliger à

nier un projet qui n'a peut-être jamais été le sien? Ces réflexions

arrêtaient Valentine, et plus encore, l'idée de partager le ridicule

attaché aux femmes qui se croient adorées au premier mot galant

qu'on leur adresse, et qui se vantent de leurs rigueurs avant qu'on

ait songé à leur plaire. Après s'être long-temps consultée sur le

parti qu'elle devait prendre à ce sujet, Valentine résolut d'avoir

recours aux conseils de son frère: elle était sûre de trouver en lui

un défenseur des usages du monde, qui ne lui permettrait pas de les

blesser en cette circonstance, et pleine de confiance dans la

manière dont il la guiderait, elle ne chercha plus qu'à se distraire

d'une pensée qui l'agitait péniblement, pour se livrer à des

conjectures plus agréables.

L'envoi de ce beau jasmin, et le mystère qui l'accompagnait, étaient

bien dignes d'exercer l'imagination d'une femme déja tourmentée par

un sentiment de curiosité qui s'augmentait de jour en jour. Mais

pour cette fois Valentine se crut au moment de voir cesser

l'obscurité qui lui causait tant d'impatience. Elle ne pensa pas

qu'il lui fût permis d'accepter ce présent sans savoir de qui elle

le tenait, et il lui parut fort simple de questionner le duc de

Moras sur un fait qu'il ne pouvait ignorer. Dans cette résolution

elle ne chercha plus qu'une occasion prochaine de rencontrer

l'ambassadeur d'Espagne; mais mademoiselle Cécile entra, remit une

lettre à sa maîtresse, et la marquise changea de projet.

A la seule vue de l'adresse, Valentine reconnut l'écriture, et

rougit; elle hésita quelque temps à rompre le cachet; et voyant que

mademoiselle Cécile ne se disposait point à sortir, elle demanda si

l'on attendait la réponse. Non, madame, répondit Cécile, cette

lettre est venue par la poste, mais j'attends, pour savoir les

ordres de Madame, et quelle robe je dois lui apprêter.--Je

m'habillerai plus tard, reprit avec impatience la marquise.--Madame

ne dînera donc pas aujourd'hui chez madame la comtesse, car le

maître d'hôtel vient de me dire que l'on était au moment de

servir.--Non, je resterai chez moi: faites dire à ma belle-soeur

qu'une légère indisposition m'y retient.--Si Madame est malade, je

puis en prévenir le docteur Petit; je viens de le voir entrer, il

n'y a qu'un instant, chez madame de Nangis.--Elles Gardez-vous en

bien; je n'ai besoin que de repos et ne veux être troublée par

personne.» Ces derniers mots furent dits d'un ton à prouver à

mademoiselle Cécile qu'on ne fesait point d'exception pour elle.

Aussi s'empressa-t-elle d'aller remplir sa commission, tout en

méditant sur l'émotion qu'elle avait remarquée dans les yeux de sa

maîtresse en lui remettant cette lettre, et sur le desir qu'elle

avait si franchement manifesté de la lire sans témoin.

Voici ce qu'elle contenait:

«S'il est vrai, Madame, qu'un heureux hasard m'ait donné quelques

droits à votre reconnaissance, permettez que je les réclame, en vous

suppliant de me sacrifier le faible intérêt de curiosité que je

vous inspire; encore un mot de vous, et le mystère qui me dérobe à

vos yeux cesserait bientôt; mais alors tout serait anéanti pour moi.

Réduit à fuir l'objet d'un sentiment divin qui remplit mon ame, mon

existence ne serait plus qu'un long deuil. Ah! par pitié,

laissez-moi l'unique bonheur auquel je puisse prétendre! Si vous

saviez combien l'idée d'occuper quelquefois sa pensée fait

tressaillir mon coeur! avec quels soins je m'informe de ses projets,

de ses desirs! à quels transports me livre la seule espérance de

l'apercevoir! non, jamais vous ne consentiriez à me ravir une si

douce félicité.

«Je n'en doute point, Madame, vous accueillerez ma prière; le ciel

n'a pas réuni tant de charmes, sans y joindre la sensibilité qui

sait respecter et plaindre le malheur; et je vous devrai encore le

seul bien qui puisse m'attacher à la vie.

«Je suis, etc.

«ANATOLE.»

«Oui, s'écria Valentine, après avoir lu; sa prière est sacrée, et la

reconnaissance me fait une loi de la respecter; je renonce dès ce

moment à tout espoir de le connaître: il aime, il est malheureux,

son sort paraît dépendre du mystère qui l'entoure. Ah! que je meure

plutôt que de troubler la vie de celui à qui je dois la mienne!

Mais comment le rassurer? comment lui faire savoir le serment que je

fais de ne plus chercher à pénétrer le secret qu'il exige?» En

disant ces mots, les yeux de Valentine retombèrent sur la lettre

d'Anatole, et y virent, auprès de la signature, l'adresse du

ministre des affaires étrangères. Elle présuma que c'était là

qu'Anatole attendait sa réponse, et qu'il avait probablement chargé

un des secrétaires du ministre de recevoir pour lui les lettres dont

l'adresse ne portait que son nom de baptême. Persuadée qu'elle

remplissait un devoir indispensable, elle s'empressa d'écrire un

billet dont les expressions nobles et simples attestaient la

franchise du sentiment qui les avait dictées. Pas un trait piquant,

pas un mot dont la coquetterie eût pu tirer parti. C'était la

promesse positive d'observer religieusement le silence imposé par

Anatole, et dont la reconnaissance lui fesait un devoir.

Lorsque l'ame est émue d'un sentiment généreux, les petites

considérations disparaissent; aussi Valentine ne fut-elle point

troublée dans cette démarche par l'idée de répondre à un inconnu,

dont le but était peut-être de s'amuser de sa crédulité, et de

profiter de la lettre qu'il avait si facilement obtenue d'elle, pour

divertir ses confidents; une telle supposition n'entra pas dans son

esprit, malgré sa disposition naturelle à un peu de méfiance.

Cependant la conduite mystérieuse d'Anatole en pouvait inspirer à de

plus confiants. Mais, sait-on jamais bien par quel motif on doute,

ou l'on croit? N'a-t-on pas vu des illusions durer toute la vie,

malgré l'évidence attachée à les détruire! Et la vérité qui prouve

n'est-elle pas souvent sacrifiée à l'erreur qui persuade?

Anatole, Vol. 1 · 第 27 / 36 题