De tous les sentiments qui tourmentent l'esprit, l'impatience étant
bien certainement le plus difficile à dissimuler, on aime à s'y
livrer sans témoin; aussi madame de Saverny forma-t-elle le projet
de s'enfermer chez elle pendant quelques jours, pour calmer
l'agitation que fesaient naître en son ame tant d'incidents
étranges, et méditer sur la conduite qu'elle devait tenir.
Elle s'occupa d'abord des moyens de détruire les espérances du
chevalier d'Émerange sur son prétendu mariage, et de faire cesser un
bruit dont elle se plaisait à exagérer les conséquences dangereuses,
sans oser s'avouer celle qu'elle redoutait le plus. La difficulté
était de faire connaître ses intentions au chevalier; comment
imposer silence à un homme qui ne s'explique point, et l'obliger à
nier un projet qui n'a peut-être jamais été le sien? Ces réflexions
arrêtaient Valentine, et plus encore, l'idée de partager le ridicule
attaché aux femmes qui se croient adorées au premier mot galant
qu'on leur adresse, et qui se vantent de leurs rigueurs avant qu'on
ait songé à leur plaire. Après s'être long-temps consultée sur le
parti qu'elle devait prendre à ce sujet, Valentine résolut d'avoir
recours aux conseils de son frère: elle était sûre de trouver en lui
un défenseur des usages du monde, qui ne lui permettrait pas de les
blesser en cette circonstance, et pleine de confiance dans la
manière dont il la guiderait, elle ne chercha plus qu'à se distraire
d'une pensée qui l'agitait péniblement, pour se livrer à des
conjectures plus agréables.
L'envoi de ce beau jasmin, et le mystère qui l'accompagnait, étaient
bien dignes d'exercer l'imagination d'une femme déja tourmentée par
un sentiment de curiosité qui s'augmentait de jour en jour. Mais
pour cette fois Valentine se crut au moment de voir cesser
l'obscurité qui lui causait tant d'impatience. Elle ne pensa pas
qu'il lui fût permis d'accepter ce présent sans savoir de qui elle
le tenait, et il lui parut fort simple de questionner le duc de
Moras sur un fait qu'il ne pouvait ignorer. Dans cette résolution
elle ne chercha plus qu'une occasion prochaine de rencontrer
l'ambassadeur d'Espagne; mais mademoiselle Cécile entra, remit une
lettre à sa maîtresse, et la marquise changea de projet.
A la seule vue de l'adresse, Valentine reconnut l'écriture, et
rougit; elle hésita quelque temps à rompre le cachet; et voyant que
mademoiselle Cécile ne se disposait point à sortir, elle demanda si
l'on attendait la réponse. Non, madame, répondit Cécile, cette
lettre est venue par la poste, mais j'attends, pour savoir les
ordres de Madame, et quelle robe je dois lui apprêter.--Je
m'habillerai plus tard, reprit avec impatience la marquise.--Madame
ne dînera donc pas aujourd'hui chez madame la comtesse, car le
maître d'hôtel vient de me dire que l'on était au moment de
servir.--Non, je resterai chez moi: faites dire à ma belle-soeur
qu'une légère indisposition m'y retient.--Si Madame est malade, je
puis en prévenir le docteur Petit; je viens de le voir entrer, il
n'y a qu'un instant, chez madame de Nangis.--Elles Gardez-vous en
bien; je n'ai besoin que de repos et ne veux être troublée par
personne.» Ces derniers mots furent dits d'un ton à prouver à
mademoiselle Cécile qu'on ne fesait point d'exception pour elle.
Aussi s'empressa-t-elle d'aller remplir sa commission, tout en
méditant sur l'émotion qu'elle avait remarquée dans les yeux de sa
maîtresse en lui remettant cette lettre, et sur le desir qu'elle
avait si franchement manifesté de la lire sans témoin.
Voici ce qu'elle contenait:
«S'il est vrai, Madame, qu'un heureux hasard m'ait donné quelques
droits à votre reconnaissance, permettez que je les réclame, en vous
suppliant de me sacrifier le faible intérêt de curiosité que je
vous inspire; encore un mot de vous, et le mystère qui me dérobe à
vos yeux cesserait bientôt; mais alors tout serait anéanti pour moi.
Réduit à fuir l'objet d'un sentiment divin qui remplit mon ame, mon
existence ne serait plus qu'un long deuil. Ah! par pitié,
laissez-moi l'unique bonheur auquel je puisse prétendre! Si vous
saviez combien l'idée d'occuper quelquefois sa pensée fait
tressaillir mon coeur! avec quels soins je m'informe de ses projets,
de ses desirs! à quels transports me livre la seule espérance de
l'apercevoir! non, jamais vous ne consentiriez à me ravir une si
douce félicité.
«Je n'en doute point, Madame, vous accueillerez ma prière; le ciel
n'a pas réuni tant de charmes, sans y joindre la sensibilité qui
sait respecter et plaindre le malheur; et je vous devrai encore le
seul bien qui puisse m'attacher à la vie.
«Je suis, etc.
«ANATOLE.»
«Oui, s'écria Valentine, après avoir lu; sa prière est sacrée, et la
reconnaissance me fait une loi de la respecter; je renonce dès ce
moment à tout espoir de le connaître: il aime, il est malheureux,
son sort paraît dépendre du mystère qui l'entoure. Ah! que je meure
plutôt que de troubler la vie de celui à qui je dois la mienne!
Mais comment le rassurer? comment lui faire savoir le serment que je
fais de ne plus chercher à pénétrer le secret qu'il exige?» En
disant ces mots, les yeux de Valentine retombèrent sur la lettre
d'Anatole, et y virent, auprès de la signature, l'adresse du
ministre des affaires étrangères. Elle présuma que c'était là
qu'Anatole attendait sa réponse, et qu'il avait probablement chargé
un des secrétaires du ministre de recevoir pour lui les lettres dont
l'adresse ne portait que son nom de baptême. Persuadée qu'elle
remplissait un devoir indispensable, elle s'empressa d'écrire un
billet dont les expressions nobles et simples attestaient la
franchise du sentiment qui les avait dictées. Pas un trait piquant,
pas un mot dont la coquetterie eût pu tirer parti. C'était la
promesse positive d'observer religieusement le silence imposé par
Anatole, et dont la reconnaissance lui fesait un devoir.
Lorsque l'ame est émue d'un sentiment généreux, les petites
considérations disparaissent; aussi Valentine ne fut-elle point
troublée dans cette démarche par l'idée de répondre à un inconnu,
dont le but était peut-être de s'amuser de sa crédulité, et de
profiter de la lettre qu'il avait si facilement obtenue d'elle, pour
divertir ses confidents; une telle supposition n'entra pas dans son
esprit, malgré sa disposition naturelle à un peu de méfiance.
Cependant la conduite mystérieuse d'Anatole en pouvait inspirer à de
plus confiants. Mais, sait-on jamais bien par quel motif on doute,
ou l'on croit? N'a-t-on pas vu des illusions durer toute la vie,
malgré l'évidence attachée à les détruire! Et la vérité qui prouve
n'est-elle pas souvent sacrifiée à l'erreur qui persuade?