La réflexion de madame de Nangis sur le secret d'Anatole, revint si
souvent à l'esprit de Valentine, qu'elle finit par la trouver toute
simple, et s'étonna d'avoir cessé aussi vîte les démarches qui
pouvaient lui offrir des renseignements certains sur ce qu'il lui
restait à savoir d'Anatole. Après avoir rejeté celles qui ne lui
paraissent pas convenables, elle se fit conduire un matin à l'opéra,
et sous prétexte de louer une loge à l'année, elle demande celle où
elle a vu pour la première fois Anatole. On lui répond que la loge
qu'elle désigne n'est pas libre, mais qu'on ne doute pas que
l'ambassadeur d'Espagne n'ait la complaisance de la lui céder dès
que Son Excellence apprendra que c'est madame la marquise de Saverny
qui le desire. Valentine insiste pour que l'on n'adresse point à
l'ambassadeur une demande aussi indiscrète, et défend positivement
qu'on la fasse en son nom. Le commis chargé de la location des
loges, ne voyant que l'intérêt de son administration, promet bien à
la marquise de se conformer à ses ordres, mais c'est en formant le
projet de lui désobéir. A peine l'a-t-elle quitté, qu'il écrit à
l'intendant de l'ambassadeur tout ce qu'il avait promis de ne pas
dire; il y ajouta quelques-unes des questions échappées à la
curiosité de Valentine, et finit par offrir à Son Excellence le
choix de deux autres loges en face de la sienne, qu'il assura être
meilleures.
La réponse du duc de Moras ne se fit pas attendre, et Valentine
l'ayant rencontré quelques jours après chez la princesse de L***,
resta interdite quand il vint la remercier de lui avoir offert
l'occasion de faire une chose qui lui fût agréable, en lui cédant sa
loge à l'opéra. «Elle sera bien mieux occupée, ajouta-t-il, et
je m'assure la reconnaissance de mes anciens voisins. Quelle
agréable surprise pour eux de voir arriver une aussi belle
personne à la place de leur vieux diplomate!» Valentine, révoltée
de l'indiscrétion commise en son nom, s'en défendit avec tant de
chaleur, qu'elle s'en justifia mal. Son trouble, en écoutant le duc
de Moras, son indignation contre ce commis qu'elle menaçait de faire
punir de son impertinence, enfin, ce dépit qu'on éprouve toujours à
la suite d'une démarche imprudente, et mal interprétée, lui donna
l'air d'une personne qui craint d'être devinée. On avait trouvé
tout simple le caprice qui l'avait engagée à desirer la loge du duc
de Moras, on s'étonna de lui voir mettre tant d'importance à s'en
défendre; et chacun y prêta le motif qui lui parut le plus probable.
C'est ainsi qu'on juge souvent dans le monde de l'étendue d'une
inconséquence par le plus ou moins de soin qu'on porte à s'en
disculper.
Fort heureusement pour Valentine, la princesse interrompit les
excuses et les remerciements qu'elle adressait au duc de Moras, en
disant: «Regardez, madame, le joli présent que je viens de
recevoir!» Et elle conduisit la marquise auprès d'une table sur
laquelle se trouvait un jasmin d'Espagne d'une rare beauté. Il
avait la forme d'un oranger: sa tige élancée était recouverte d'un
buisson de fleurs, et tout attestait qu'il avait déja bravé bien des
hivers. Valentine convint qu'elle n'en avait jamais vu de pareil, et
cependant son goût pour les fleurs lui avait fait souvent rechercher
les plus belles; et les serres du château de Saverny étaient citées
parmi les plus complètes en ce genre. Aux airs modestes que le duc
de Moras prit en voyant chacun admirer cet arbuste, Valentine devina
que c'était lui qui l'avait offert, et lui en fit compliment. Il y
répondit en avouant qu'il le tenait d'un de ses amis qui l'avait
fait venir d'Espagne, et qu'il ne croyait pas qu'il y en eût
d'aussi grand en France.
En sortant de chez la princesse, madame de Saverny se rendit chez la
présidente de C..., où devait se trouver madame de Nangis. Elles y
passèrent toutes deux le reste de la journée; et lorsque Valentine
rentra chez elle, le premier objet qui frappa sa vue fut un jasmin
semblable à celui qu'elle avait admiré le matin même chez la
princesse de L...: elle reconnut jusqu'au vase qui le contenait, et
ne douta pas un instant que la princesse ne lui en eût voulu faire
le sacrifice. Pour mieux s'en assurer, elle demanda à sa femme de
chambre de quelle part on l'avait apporté; mais mademoiselle Cécile,
qui avait toujours le talent d'ignorer ce qu'elle ne voulait pas
dire, répondit que deux hommes qu'elle avait pris pour des
jardiniers l'avaient déposé dans l'antichambre, en recommandant de
le placer auprès du lit de Madame. Cette réponse affermit Valentine
dans l'idée que la princesse, ayant remarqué son admiration pour cet
arbuste, avait voulu s'en priver pour elle. C'était à ses yeux une
indiscrétion de plus que de l'accepter, et cependant comment refuser
un sacrifice offert avec tant de délicatesse? Après s'être vivement
reproché tout ce qu'elle croyait avoir dit et fait d'inconvenant
depuis plusieurs jours, Valentine décida qu'elle irait le lendemain
au lever de la princesse, la remercier de son aimable attention, et
la conjurer au nom de l'ambassadeur, qu'elle privait déja de sa
loge, de conserver les fleurs qu'il lui avait offertes avec tant de
plaisir.
La princesse était encore au lit quand la marquise arriva. Un
valet-de-chambre alla s'informer si elle était visible, et madame de
Saverny entra dans le salon pour y attendre sa réponse. On peut se
figurer sa surprise lorsqu'elle aperçut sur la table de la princesse
le même jasmin qu'elle y avait vu la veille. Sans pouvoir expliquer
ce nouveau mystère, elle chercha un autre motif à donner à sa
visite. Car, sans se rendre compte du sentiment qui la retenait,
elle ne voulait point parler du présent qu'elle avait reçu, avant
d'avoir découvert celui qu'elle en devait remercier. Elle était
encore dans l'embarras de choisir un prétexte raisonnable, quand on
vint l'avertir que la princesse l'attendait. Elle arriva près d'elle
avec toute la confusion d'une personne qui ne sait ce qu'elle va
dire. La princesse ne s'en aperçut point, et termina son embarras en
lui disant: «Je devine ce qui m'attire le plaisir de vous voir
d'aussi bonne heure, ma chère Valentine, vous savez ce qui s'est dit
hier soir chez moi, et combien je me suis plainte de votre silence.
Me laisser apprendre la nouvelle de votre prochain mariage par le
bruit qu'il fait dans le monde, vous conviendrez que c'est me
traiter avec bien peu de confiance, et que mon amitié méritait mieux
de vous.» La princesse ajouta tant d'autres reproches obligeants à
ceux-ci, qu'elle donna à Valentine le temps de se remettre un peu de
son étonnement, et de chercher à profiter de la méprise.--Avant de
me justifier, lui dit-elle, d'un tort que je n'ai point,
permettez-moi, madame, de me plaindre aussi de votre facilité à
m'accuser.--Quoi! interrompit la princesse, ce mariage n'est point
vrai?--Je ne sais même pas à qui l'on me fait l'honneur de
m'accorder.--Ah! vous savez au moins que le chevalier d'Émerange
brûle de vous obtenir.--Moi... madame... répondit Valentine avec
embarras.--Pourquoi vous troubler, ma chère Valentine? je ne veux
pas arracher votre secret; croyez plutôt que si vous me réduisiez à
le deviner, je saurais le respecter. Votre situation m'est connue;
je sens tous les égards que vous devez à votre belle-soeur; mais
quand vous aurez beaucoup sacrifié à sa sensibilité, il faudra
toujours finir par lui porter le coup fatal, et je vous prédis que
son caractère emporté ne vous tiendra pas compte de vos
ménagements.--Ah! madame, pouvez-vous faire une semblable
supposition?--Je ne suppose rien, je vous jure, et ne fais que vous
répéter ce qui se dit dans le monde.--Oserait-on y calomnier la
conduite de madame de Nangis? Ce serait une indignité!--Je le pense
ainsi; mais ni vous ni moi n'avons la puissance de l'empêcher. Tant
qu'on voit une femme recevoir les soins d'un homme aimable, on dit
qu'elle les encourage; s'attriste-t-elle de ses assiduités auprès
d'une autre, on la dit jalouse. C'est une vieille routine adoptée
par la malignité, et que rien ne saurait changer: mais remarquez que
ces mêmes gens si prompts à supposer les torts qu'on leur cache,
n'en sont pas moins indulgents pour tous ceux qu'on leur montre, et
que souvent, pour les désarmer, il suffit de paraître ne les pas
craindre.--Et comment ne craindrait-on pas une méchanceté dont les
suites peuvent devenir si funestes? Le caractère de mon frère est
assez connu, je pense, pour ne pas laisser supposer qu'il endurât
patiemment de tels propos.--Soyez tranquille, le bruit n'en
parviendra jamais à ses oreilles; sur ce point, la discrétion
française l'emporte sur le plaisir de nuire: on verrait avec horreur
celui qui troublerait par une lâche trahison la paix conjugale d'un
mari; et la société en ferait bientôt justice.»
Ce ne fut pas sans peine que la princesse parvint à faire comprendre
à Valentine les subtilités de ce code des lois mondaines, qui
condamne la délation sans punir la calomnie. Les idées que madame
de Saverny s'était faites du véritable honneur s'accordaient mal
avec cet honneur de convention, parfois sévère et parfois
complaisant, qu'on lui assurait avoir un si grand empire dans le
monde. Si toute autre personne lui en eût ainsi parlé, elle l'aurait
accusée d'une légèreté blâmable; mais les vertus, la conduite de la
princesse de L..., ne laissaient aucun doute sur la pureté de ses
principes. Elle parlait des travers de la société comme de ces
infirmités incurables qu'il faut bien tolérer chez les autres, mais
dont on ne saurait trop se garantir pour son propre compte; et ce
fut d'elle que Valentine reçut la première leçon de cette aimable
indulgence, qui est le sceau de la supériorité en tous genres.