CHAPITRE XV.

La réflexion de madame de Nangis sur le secret d'Anatole, revint si

souvent à l'esprit de Valentine, qu'elle finit par la trouver toute

simple, et s'étonna d'avoir cessé aussi vîte les démarches qui

pouvaient lui offrir des renseignements certains sur ce qu'il lui

restait à savoir d'Anatole. Après avoir rejeté celles qui ne lui

paraissent pas convenables, elle se fit conduire un matin à l'opéra,

et sous prétexte de louer une loge à l'année, elle demande celle où

elle a vu pour la première fois Anatole. On lui répond que la loge

qu'elle désigne n'est pas libre, mais qu'on ne doute pas que

l'ambassadeur d'Espagne n'ait la complaisance de la lui céder dès

que Son Excellence apprendra que c'est madame la marquise de Saverny

qui le desire. Valentine insiste pour que l'on n'adresse point à

l'ambassadeur une demande aussi indiscrète, et défend positivement

qu'on la fasse en son nom. Le commis chargé de la location des

loges, ne voyant que l'intérêt de son administration, promet bien à

la marquise de se conformer à ses ordres, mais c'est en formant le

projet de lui désobéir. A peine l'a-t-elle quitté, qu'il écrit à

l'intendant de l'ambassadeur tout ce qu'il avait promis de ne pas

dire; il y ajouta quelques-unes des questions échappées à la

curiosité de Valentine, et finit par offrir à Son Excellence le

choix de deux autres loges en face de la sienne, qu'il assura être

meilleures.

La réponse du duc de Moras ne se fit pas attendre, et Valentine

l'ayant rencontré quelques jours après chez la princesse de L***,

resta interdite quand il vint la remercier de lui avoir offert

l'occasion de faire une chose qui lui fût agréable, en lui cédant sa

loge à l'opéra. «Elle sera bien mieux occupée, ajouta-t-il, et

je m'assure la reconnaissance de mes anciens voisins. Quelle

agréable surprise pour eux de voir arriver une aussi belle

personne à la place de leur vieux diplomate!» Valentine, révoltée

de l'indiscrétion commise en son nom, s'en défendit avec tant de

chaleur, qu'elle s'en justifia mal. Son trouble, en écoutant le duc

de Moras, son indignation contre ce commis qu'elle menaçait de faire

punir de son impertinence, enfin, ce dépit qu'on éprouve toujours à

la suite d'une démarche imprudente, et mal interprétée, lui donna

l'air d'une personne qui craint d'être devinée. On avait trouvé

tout simple le caprice qui l'avait engagée à desirer la loge du duc

de Moras, on s'étonna de lui voir mettre tant d'importance à s'en

défendre; et chacun y prêta le motif qui lui parut le plus probable.

C'est ainsi qu'on juge souvent dans le monde de l'étendue d'une

inconséquence par le plus ou moins de soin qu'on porte à s'en

disculper.

Fort heureusement pour Valentine, la princesse interrompit les

excuses et les remerciements qu'elle adressait au duc de Moras, en

disant: «Regardez, madame, le joli présent que je viens de

recevoir!» Et elle conduisit la marquise auprès d'une table sur

laquelle se trouvait un jasmin d'Espagne d'une rare beauté. Il

avait la forme d'un oranger: sa tige élancée était recouverte d'un

buisson de fleurs, et tout attestait qu'il avait déja bravé bien des

hivers. Valentine convint qu'elle n'en avait jamais vu de pareil, et

cependant son goût pour les fleurs lui avait fait souvent rechercher

les plus belles; et les serres du château de Saverny étaient citées

parmi les plus complètes en ce genre. Aux airs modestes que le duc

de Moras prit en voyant chacun admirer cet arbuste, Valentine devina

que c'était lui qui l'avait offert, et lui en fit compliment. Il y

répondit en avouant qu'il le tenait d'un de ses amis qui l'avait

fait venir d'Espagne, et qu'il ne croyait pas qu'il y en eût

d'aussi grand en France.

En sortant de chez la princesse, madame de Saverny se rendit chez la

présidente de C..., où devait se trouver madame de Nangis. Elles y

passèrent toutes deux le reste de la journée; et lorsque Valentine

rentra chez elle, le premier objet qui frappa sa vue fut un jasmin

semblable à celui qu'elle avait admiré le matin même chez la

princesse de L...: elle reconnut jusqu'au vase qui le contenait, et

ne douta pas un instant que la princesse ne lui en eût voulu faire

le sacrifice. Pour mieux s'en assurer, elle demanda à sa femme de

chambre de quelle part on l'avait apporté; mais mademoiselle Cécile,

qui avait toujours le talent d'ignorer ce qu'elle ne voulait pas

dire, répondit que deux hommes qu'elle avait pris pour des

jardiniers l'avaient déposé dans l'antichambre, en recommandant de

le placer auprès du lit de Madame. Cette réponse affermit Valentine

dans l'idée que la princesse, ayant remarqué son admiration pour cet

arbuste, avait voulu s'en priver pour elle. C'était à ses yeux une

indiscrétion de plus que de l'accepter, et cependant comment refuser

un sacrifice offert avec tant de délicatesse? Après s'être vivement

reproché tout ce qu'elle croyait avoir dit et fait d'inconvenant

depuis plusieurs jours, Valentine décida qu'elle irait le lendemain

au lever de la princesse, la remercier de son aimable attention, et

la conjurer au nom de l'ambassadeur, qu'elle privait déja de sa

loge, de conserver les fleurs qu'il lui avait offertes avec tant de

plaisir.

La princesse était encore au lit quand la marquise arriva. Un

valet-de-chambre alla s'informer si elle était visible, et madame de

Saverny entra dans le salon pour y attendre sa réponse. On peut se

figurer sa surprise lorsqu'elle aperçut sur la table de la princesse

le même jasmin qu'elle y avait vu la veille. Sans pouvoir expliquer

ce nouveau mystère, elle chercha un autre motif à donner à sa

visite. Car, sans se rendre compte du sentiment qui la retenait,

elle ne voulait point parler du présent qu'elle avait reçu, avant

d'avoir découvert celui qu'elle en devait remercier. Elle était

encore dans l'embarras de choisir un prétexte raisonnable, quand on

vint l'avertir que la princesse l'attendait. Elle arriva près d'elle

avec toute la confusion d'une personne qui ne sait ce qu'elle va

dire. La princesse ne s'en aperçut point, et termina son embarras en

lui disant: «Je devine ce qui m'attire le plaisir de vous voir

d'aussi bonne heure, ma chère Valentine, vous savez ce qui s'est dit

hier soir chez moi, et combien je me suis plainte de votre silence.

Me laisser apprendre la nouvelle de votre prochain mariage par le

bruit qu'il fait dans le monde, vous conviendrez que c'est me

traiter avec bien peu de confiance, et que mon amitié méritait mieux

de vous.» La princesse ajouta tant d'autres reproches obligeants à

ceux-ci, qu'elle donna à Valentine le temps de se remettre un peu de

son étonnement, et de chercher à profiter de la méprise.--Avant de

me justifier, lui dit-elle, d'un tort que je n'ai point,

permettez-moi, madame, de me plaindre aussi de votre facilité à

m'accuser.--Quoi! interrompit la princesse, ce mariage n'est point

vrai?--Je ne sais même pas à qui l'on me fait l'honneur de

m'accorder.--Ah! vous savez au moins que le chevalier d'Émerange

brûle de vous obtenir.--Moi... madame... répondit Valentine avec

embarras.--Pourquoi vous troubler, ma chère Valentine? je ne veux

pas arracher votre secret; croyez plutôt que si vous me réduisiez à

le deviner, je saurais le respecter. Votre situation m'est connue;

je sens tous les égards que vous devez à votre belle-soeur; mais

quand vous aurez beaucoup sacrifié à sa sensibilité, il faudra

toujours finir par lui porter le coup fatal, et je vous prédis que

son caractère emporté ne vous tiendra pas compte de vos

ménagements.--Ah! madame, pouvez-vous faire une semblable

supposition?--Je ne suppose rien, je vous jure, et ne fais que vous

répéter ce qui se dit dans le monde.--Oserait-on y calomnier la

conduite de madame de Nangis? Ce serait une indignité!--Je le pense

ainsi; mais ni vous ni moi n'avons la puissance de l'empêcher. Tant

qu'on voit une femme recevoir les soins d'un homme aimable, on dit

qu'elle les encourage; s'attriste-t-elle de ses assiduités auprès

d'une autre, on la dit jalouse. C'est une vieille routine adoptée

par la malignité, et que rien ne saurait changer: mais remarquez que

ces mêmes gens si prompts à supposer les torts qu'on leur cache,

n'en sont pas moins indulgents pour tous ceux qu'on leur montre, et

que souvent, pour les désarmer, il suffit de paraître ne les pas

craindre.--Et comment ne craindrait-on pas une méchanceté dont les

suites peuvent devenir si funestes? Le caractère de mon frère est

assez connu, je pense, pour ne pas laisser supposer qu'il endurât

patiemment de tels propos.--Soyez tranquille, le bruit n'en

parviendra jamais à ses oreilles; sur ce point, la discrétion

française l'emporte sur le plaisir de nuire: on verrait avec horreur

celui qui troublerait par une lâche trahison la paix conjugale d'un

mari; et la société en ferait bientôt justice.»

Ce ne fut pas sans peine que la princesse parvint à faire comprendre

à Valentine les subtilités de ce code des lois mondaines, qui

condamne la délation sans punir la calomnie. Les idées que madame

de Saverny s'était faites du véritable honneur s'accordaient mal

avec cet honneur de convention, parfois sévère et parfois

complaisant, qu'on lui assurait avoir un si grand empire dans le

monde. Si toute autre personne lui en eût ainsi parlé, elle l'aurait

accusée d'une légèreté blâmable; mais les vertus, la conduite de la

princesse de L..., ne laissaient aucun doute sur la pureté de ses

principes. Elle parlait des travers de la société comme de ces

infirmités incurables qu'il faut bien tolérer chez les autres, mais

dont on ne saurait trop se garantir pour son propre compte; et ce

fut d'elle que Valentine reçut la première leçon de cette aimable

indulgence, qui est le sceau de la supériorité en tous genres.

Anatole, Vol. 1 · 第 26 / 36 题