Le commandeur, qui savait seul le secret de l'embarras de Valentine,
voulut y mettre fin en proposant de se lever de table; mais elle
était à peine remise de cette première émotion, qu'il en fallut
dissimuler une plus vive encore. Madame de Nangis avait desiré voir
la bibliothèque de M. de Saint-Albert; c'était une des plus
complètes de Paris. Il fesait remarquer sa plus belle édition à
madame de Saverny, lorsqu'on entendit la comtesse s'écrier en
éclatant de rire: «C'est lui, c'est lui-même: Valentine,
ajouta-t-elle en montrant un des bustes qui décoraient ce cabinet,
ma chère amie, dites-moi un peu à qui vous trouvez que ce buste
ressemble?--Vraiment, interrompit avec empressement le commandeur,
il doit ressembler au troyen Hector; c'est du moins ce qu'assure le
Romain qui me l'a vendu.--Il s'agit bien de votre guerrier troyen,
reprit la comtesse, moi je vous dis que c'est le portrait frappant
de notre _inconnu_, et qu'il est bien aussi beau, aussi brave, que
tous vos héros d'Homère. Mais, répondez donc, Valentine, n'êtes-vous
pas d'avis de cette ressemblance?» Madame de Saverny en était trop
frappée pour oser en convenir. L'affectation du commandeur à
détourner l'attention de la comtesse sur cette ressemblance, et plus
encore le souvenir de ces traits si bien empreints dans la mémoire
de Valentine, lui firent soupçonner que l'artiste chargé d'exécuter
ce buste, n'avait eu pour modèle qu'Anatole. Elle s'étonna du
trouble que cette idée fesait naître en son ame, et s'efforça d'en
triompher, en répondant avec gaîté aux plaisanteries de sa
belle-soeur; mais Valentine était loin de posséder cet art de
dissimuler les émotions du coeur sous les apparences d'un esprit
léger. Son regard, sa rougeur, combattaient avec son sourire. Elle
sentit bientôt l'impossibilité de continuer une conversation qui lui
coûtait tant d'efforts, et tâcha de porter l'attention de madame de
Nangis sur un nouvel objet; n'y pouvant réussir, elle se décida à
profiter de sa position pour satisfaire une partie de sa curiosité.
Elle conduisit Lavater auprès de ce buste, et lui témoigna le desir
de savoir, d'après son systême, le caractère qu'il supposait au
modèle de cette belle tête. Entraîné par le plaisir d'intéresser
Valentine, Lavater surmonte la timidité qui l'empêchait
ordinairement de s'exprimer en français, et rassuré par l'idée de
n'avoir à dénoncer que les défauts de quelque héros antique, il fait
l'analyse la plus détaillée de ce portrait moral, en donnant à
chaque mot une nouvelle preuve de sa profonde observation. Il
démontre par tous les principes de sa science, qu'un homme doué de
cette physionomie, doit posséder un esprit élevé, indépendant, mais
trop prompt à s'exalter; un coeur généreux et passionné, sensible
jusqu'à la faiblesse, jaloux jusqu'à l'emportement, timide et
courageux, modeste et fier, docile dans ses habitudes, inébranlable
dans ses résolutions; on peut l'occuper vivement, mais jamais le
distraire; il ajoute enfin que son imagination ardente, modérée par
un sentiment profond de mélancolie, lui promet de brillants succès
en poésie et en peinture, et de vifs chagrins en amour.
Jamais oracle ne fit plus d'impression sur les Grecs, que le
jugement de Lavater n'en produisit sur l'esprit de Valentine. A
mesure qu'il le prononçait, les yeux fixés sur le commandeur, madame
de Saverny cherchait à en vérifier l'exactitude, et voyait avec
plaisir le sourire d'approbation qui se répandait sur le visage de
M. de Saint-Albert, à chaque détail que Lavater se plaisait à donner
du caractère de son jeune ami. Convaincue de la fidélité de ce
portrait, elle dit au commandeur de manière à n'être entendue que
de lui:--Vous le voyez, tout le monde n'est pas aussi discret que
vous. Il ne me reste plus qu'un nom à savoir; je le saurai bientôt,
et j'aurai regret de ne rien devoir à votre confiance.--Vous devez
déja trop à mon indiscrétion, reprit-il; mais comment un intérêt de
ce genre peut-il vous occuper à travers tous ceux qui vous
captivent?--C'est qu'il est peut-être le plus vif, répondit
ingénûment Valentine.» Ce mot parut surprendre le commandeur; il
prit un air méfiant, se mit à rêver, et son regard semblait dire:
Serait-il vrai?
Pendant que Valentine se reprochait l'excès de sa franchise, le
chevalier riait de sa crédulité, et profitait du départ de Lavater
pour dire:--Je crois, en vérité, que vous ajoutez foi à cette
nouvelle magie! et que l'esprit éloquent de Lavater vous a subjuguée
au point de.....--Elle ne saurait mieux faire que de le croire,
interrompit madame de Nangis, puisqu'il donne à son héros toutes les
qualités de Grandisson, sans compter les défauts charmants qu'il lui
accorde.--Quoi! toujours ce personnage mystérieux, reprit le
chevalier, en témoignant de l'humeur. Ah! par grace, mesdames,
respectez son secret; il le garde si bien!--Il le garderait cent
fois mieux encore, reprit la comtesse, que je le saurais demain
s'il m'intéressait autant que vous le supposez.» Valentine fut
frappée de cette réflexion, et n'en entendit pas davantage de la
petite querelle qui s'engagea entre sa belle-soeur et le chevalier.
Accoutumée à les voir souvent d'un avis contraire, elle s'inquiétait
peu de leurs différends. Cependant elle aurait pu remarquer qu'ils
étaient plus fréquents, et qu'il régnait dans tous les discours de
la comtesse une sorte d'aigreur qui devenait chaque jour moins
supportable. L'innocence de Valentine l'empêcha long-temps d'en
soupçonner la cause; mais elle ne pouvait se dissimuler que madame
de Nangis paraissait souvent importunée de sa présence; et, sans
oser interpréter ce changement, elle en profitait pour se livrer
quelquefois à son goût pour la retraite. Ces jours-là elle ne
permettait qu'à la petite Isaure de venir la troubler, et c'est en
prodiguant les plus tendres soins à la fille qu'elle se vengeait des
caprices de la mère.