CHAPITRE XIII.

Avant de se séparer, M. d'Émerange ailleurs dit: «Que je suis

étourdi! j'oubliais de vous parler de la nouvelle qui occupe

aujourd'hui tout Paris! de l'arrivée de ce fameux philosophe, qui

prétend deviner les défauts du coeur d'après les traits du

visage!--Quoi! Lavater est ici, s'écria madame de Nangis? Que je

voudrais le voir! je suis folle de son système, et je m'en sers déja

passablement bien. Cependant je n'en sais que les masses; ses

détails me paraissent trop incertains; mais sur les nez aquilins, et

les mentons crochus, je ne me tromperais guères.--Fiez-vous à ces

belles connaissances-là, reprit le chevalier, j'ai voulu aussi me

mêler de physiognomonie, et n'ai recueilli d'autre fruit de mes

études que le tort de supposer à mes amis beaucoup plus de défauts

que je ne leur en connaissais déja.--C'est que vous étiez

mal-instruit; d'ailleurs c'est une science que bien des gens ne se

soucient guères d'accréditer. Moi, qui ne me donne pas trop la peine

de cacher mes défauts, je serais charmée de connaître aussi bien

ceux des autres.--Je croyais, dit Valentine, qu'il y avait plus

à gagner à ne les pas voir; et je suis presque tentée de plaindre

ce pauvre M. Lavater, de n'avoir pas même les plaisirs de

l'illusion.--Ce doit être un homme d'une conversation bien

intéressante, dit la comtesse. On va se l'arracher; mais j'espère

bien être une des premières à le voir.--Ce ne sera pas une chose

facile, reprit le chevalier, car on le dit fort sauvage.--C'est

dans l'ordre, dit le commandeur, un homme qui a le secret de tout le

monde doit se cacher.--Mais il a des amis peut-être, reprit la

comtesse. On le rencontrera quelque part.--Je ne pense pas que ce

soit à la cour, dit en riant M. de Saint-Albert; mais si vous êtes,

mesdames, si curieuses de le rencontrer, je crois pouvoir vous en

offrir l'occasion.--Ah! M. le commandeur, s'écria madame de Nangis,

si vous me rendez un pareil service, je vous promets de ne plus me

plaindre de ces petites vérités que vous m'adressez avec tant de

ménagements.--Non, vraiment, je serais bien fâché que le plaisir de

vous obliger me coûtât une de vos injures. J'aime les réparties, et

les vôtres sont trop piquantes pour les sacrifier. C'est donc sans

aucune condition que je vous propose de me faire l'honneur de dîner

samedi chez moi. Lavater m'a promis ce matin de me donner cette

journée. Nous devions la consacrer au plaisir de nous rappeler les

moments que nous avons passés ensemble dans son hermitage en Suisse;

mais il ne m'en voudra pas de le tromper ainsi.»

Madame de Saverny accepta avec empressement l'invitation du

commandeur. Une secrète espérance de rencontrer chez lui cet

Anatole, dont le souvenir revenait souvent à sa pensée, ranima sa

gaîté. Elle redoubla de soins pour le commandeur, et jamais son

desir de plaire ne s'était montré plus visiblement. M. de

Saint-Albert n'osant pas s'en faire honneur, lui supposa un autre

motif, et dit à voix basse à Valentine: «Vous ne me diriez seulement

pas d'inviter le chevalier; et cependant vous en mourez d'envie.

Mais on ne peut jamais espérer de franchise de la part d'une femme

bien élevée.» A ces mots, Valentine se sentit rougir d'impatience;

elle allait répondre de manière à détromper le commandeur, lorsque

le chevalier vint s'informer des projets qu'elle avait pour le

lendemain. M. de Saint-Albert profita de cette occasion pour remplir

ce qu'il disait être le voeu de madame de Saverny; et la

reconnaissance que lui en témoigna M. d'Émerange, dut le confirmer

dans l'opinion que la moitié de ses conjectures était au moins bien

fondée.

Au jour convenu on se rendit chez le commandeur. Madame de Nangis

s'étonna d'en être reçue d'une manière aussi affectueuse; elle

ignorait le respect de M. de Saint-Albert pour les devoirs de

l'hospitalité, et ne concevait pas comment ce même homme, si

frondeur, si brusque chez les autres, pouvait devenir chez lui aussi

prévenant qu'aimable pour tous ceux qui s'y trouvaient. Un vieux

préjugé d'éducation avait persuadé au commandeur, qu'en général il

faut être reconnaissant envers les personnes qu'on reçoit; car il

est rare qu'elles ne fassent point un sacrifice en quittant leur

maison, même pour s'amuser dans celle d'un autre. D'ailleurs il

prétendait que la manière de recevoir plus ou moins bien les gens

étant toujours un aveu des sentiments d'estime qu'on leur portait,

ils avaient le droit de se blesser d'une distraction, ou de se

venger d'une impolitesse.

En entrant dans le salon, Valentine était vivement émue; son premier

regard n'avait osé s'arrêter particulièrement sur personne, et ce ne

fut que long-temps après qu'elle put vérifier que son espérance

était vaine. La réunion n'était pas nombreuse: madame de Réthel,

nièce de M. de Saint-Albert en fesait les honneurs; elle paraissait

fort occupée du soin d'observer Valentine, et plus encore de lui

témoigner la préférence la plus flatteuse. Le chevalier, à qui le

trouble de madame de Saverny n'avait point échappé, en éprouvait

une joie d'amour-propre qui se décelait dans tous ses discours.

Il s'empressa de venir lui dire:--Sur lequel de tous ces

visages placeriez-vous l'esprit ingénieux de Lavater.--Je

voudrais, répondit-elle, en désignant quelqu'un, que cette

figure, dont l'expression est si noble et si calme, fût celle d'un

philosophe;--et le ciel, qui veut tout ce que vous voulez, a donné

cette belle figure à Lavater.--Ah! je suis bien aise de l'avoir

deviné, reprit Valentine; et, si j'osais, je m'en vanterais à lui

pour lui prouver la vérité de son systême.» Dans ce moment, le

commandeur vint prendre la main de ces dames pour les conduire à

table. Selon le desir de madame de Nangis, Lavater fut placé près

d'elle; mais sa curiosité n'y gagna rien. En vain son esprit

trouva-t-il le moyen d'amener la conversation sur tous les sujets

qu'elle croyait devoir l'intéresser: en vain lui témoignait-elle par

ses prévenances le desir qu'elle avait de l'entendre causer; il

garda le plus profond silence. La comtesse crut que c'était par

_dédain philosophique_, et changea au même instant son enthousiasme

pour Lavater, en indignation contre lui:--Savez-vous bien,

dit-elle au commandeur, que votre savant ami n'est qu'un

ennuyeux? Nous croit-il indignes de ses paroles, ou trop sots

pour le comprendre?--Il serait possible, répondit M. de Saint-Albert,

qu'avec tout votre esprit, vous ne le comprissiez pas.--Voilà bien

cet orgueil masculin, reprit la comtesse, qui, tout en accordant

beaucoup d'esprit aux femmes, les croit incapables d'apprécier le

mérite d'un homme supérieur. On s'imaginerait à vous entendre que

Dieu, vous ayant faits à son image, nous devons aussi vous adorer

sans vous comprendre?--Pourquoi pas? nous vous donnons assez

souvent l'exemple d'un pareil culte.--Cela n'excuse pas vos dédains

pour notre esprit, et la peine que vous prenez à nous persuader que

la nature l'a réduit au bonheur de vous amuser, sans pouvoir jamais

atteindre à l'honneur de vous imiter, même dans la moindre de vos

productions.--Ah! ce serait par trop injuste, reprit tout haut le

commandeur, et ces messieurs me sont témoins qu'hier encore je

vantais les jolis ouvrages de plusieurs femmes, et sur-tout les

petits vers de madame de B... Ce n'est pas ma faute à moi si ces

dames ne font pas de belles tragédies: je les vanterais d'aussi bon

coeur.--Cela n'est pas sûr, dit la comtesse.--Et moi j'en réponds,

dit le chevalier. Les succès littéraires des femmes ne peuvent être

disputés que par des hommes médiocres. C'est la rivalité qui rend

injuste, et plus encore le sentiment de son infériorité. Comment

voulez-vous qu'un pédant ennuyeux pardonne à madame de La Fayette

d'occuper une place dans toutes les bibliothèques, tandis que les

misérables brochures qu'il enfante avec tant de peine, expirent en

naissant? Il n'appartient qu'aux gens d'un vrai mérite de savoir

approuver le talent par-tout où il se trouve, et j'affirmerais bien

que Racine ne médisait pas des vers de madame Deshoulières, malgré

son injustice envers lui.» La discussion s'établit sur ce sujet si

souvent rebattu. Le chevalier plaida la cause des femmes en

chevalier français, et fut bien étonné d'avoir à combattre madame de

Saverny, dont l'avis était, que les talents les plus distingués, et

le succès qui en résultait, ne pouvaient dédommager une femme du

malheur attaché à la célébrité. Madame de Nangis insista pour savoir

l'opinion de M. Lavater sur cette réflexion de Valentine, et le

commandeur fut obligé de lui avouer que Lavater entendait assez bien

le français, mais ne répondait jamais qu'en allemand. C'est

pourquoi, ajouta-t-il, j'ai osé vous dire que vous pourriez bien ne

pas le comprendre.» Cet aveu rendit à la comtesse toute sa

bienveillance pour Lavater; elle pria le commandeur de lui servir

d'interprète, et la conversation s'engagea bientôt comme elle le

desirait. Elle eut beaucoup à se louer de l'aimable indulgence du

philosophe pour celles qu'il appelait _ses chères pécheresses_; mais

elle fut souvent contrariée de son attention à considérer Valentine.

En effet, rien ne pouvait le distraire du plaisir qu'il prenait à

contempler l'ensemble de ce beau visage: ses yeux y restaient fixés

comme sur un livre dont chaque page augmente l'intérêt. C'est en

regardant Valentine qu'il s'écria: «L'expression d'une ame pure sur

des traits enchanteurs n'a-t-elle pas tout le charme d'une

_harmonie céleste_!»

Vers la fin du dîner, M. de Saint-Albert parla d'un billet qu'il

venait de recevoir, où se trouvaient mêlés des vers adressés à

Lavater, et qu'il croyait dignes de lui. De qui sont-ils,

demandèrent aussitôt plusieurs personnes, car pour un grand nombre

de gens, le jugement qu'on doit porter sur un ouvrage est tout

entier dans le nom de l'auteur. Le commandeur répondit que le billet

était d'un de ses amis, qui s'excusait de ne pouvoir profiter de

l'honneur de dîner avec ces dames; et que les vers étaient anonymes.

On voulut les connaître. Madame de Réthel fut charge de les lire.

C'était un parallèle de Fénelon et de Lavater, où les plus nobles

pensées étaient exprimées avec autant d'énergie que de grace; cet

éloge semblait être plutôt le jeu d'une imagination qui aime à

comparer, que l'oeuvre de ce démon de flatterie qui inspire tant de

madrigaux; et l'on devinait en lisant ces vers, que l'auteur les

avait faits bien plus pour son plaisir que pour vanter le génie de

Lavater. Ils obtinrent tous les suffrages; après les avoir entendus,

on voulut les lire, et lorsqu'ils arrivèrent à madame de Saverny,

elle ne réussit pas à cacher sa surprise, en reconnaissant que ces

vers avaient été tracés de la même main que la lettre d'Anatole. Le

mouvement involontaire qu'elle fit, fut remarqué de tout le monde:

on devina qu'elle avait reconnu l'écriture de l'auteur; et pour la

première fois, elle se félicita d'ignorer son nom de famille, afin

d'affirmer avec plus d'assurance qu'elle ne le connaissait pas.

Anatole, Vol. 1 · 第 24 / 36 题