Avant de se séparer, M. d'Émerange ailleurs dit: «Que je suis
étourdi! j'oubliais de vous parler de la nouvelle qui occupe
aujourd'hui tout Paris! de l'arrivée de ce fameux philosophe, qui
prétend deviner les défauts du coeur d'après les traits du
visage!--Quoi! Lavater est ici, s'écria madame de Nangis? Que je
voudrais le voir! je suis folle de son système, et je m'en sers déja
passablement bien. Cependant je n'en sais que les masses; ses
détails me paraissent trop incertains; mais sur les nez aquilins, et
les mentons crochus, je ne me tromperais guères.--Fiez-vous à ces
belles connaissances-là, reprit le chevalier, j'ai voulu aussi me
mêler de physiognomonie, et n'ai recueilli d'autre fruit de mes
études que le tort de supposer à mes amis beaucoup plus de défauts
que je ne leur en connaissais déja.--C'est que vous étiez
mal-instruit; d'ailleurs c'est une science que bien des gens ne se
soucient guères d'accréditer. Moi, qui ne me donne pas trop la peine
de cacher mes défauts, je serais charmée de connaître aussi bien
ceux des autres.--Je croyais, dit Valentine, qu'il y avait plus
à gagner à ne les pas voir; et je suis presque tentée de plaindre
ce pauvre M. Lavater, de n'avoir pas même les plaisirs de
l'illusion.--Ce doit être un homme d'une conversation bien
intéressante, dit la comtesse. On va se l'arracher; mais j'espère
bien être une des premières à le voir.--Ce ne sera pas une chose
facile, reprit le chevalier, car on le dit fort sauvage.--C'est
dans l'ordre, dit le commandeur, un homme qui a le secret de tout le
monde doit se cacher.--Mais il a des amis peut-être, reprit la
comtesse. On le rencontrera quelque part.--Je ne pense pas que ce
soit à la cour, dit en riant M. de Saint-Albert; mais si vous êtes,
mesdames, si curieuses de le rencontrer, je crois pouvoir vous en
offrir l'occasion.--Ah! M. le commandeur, s'écria madame de Nangis,
si vous me rendez un pareil service, je vous promets de ne plus me
plaindre de ces petites vérités que vous m'adressez avec tant de
ménagements.--Non, vraiment, je serais bien fâché que le plaisir de
vous obliger me coûtât une de vos injures. J'aime les réparties, et
les vôtres sont trop piquantes pour les sacrifier. C'est donc sans
aucune condition que je vous propose de me faire l'honneur de dîner
samedi chez moi. Lavater m'a promis ce matin de me donner cette
journée. Nous devions la consacrer au plaisir de nous rappeler les
moments que nous avons passés ensemble dans son hermitage en Suisse;
mais il ne m'en voudra pas de le tromper ainsi.»
Madame de Saverny accepta avec empressement l'invitation du
commandeur. Une secrète espérance de rencontrer chez lui cet
Anatole, dont le souvenir revenait souvent à sa pensée, ranima sa
gaîté. Elle redoubla de soins pour le commandeur, et jamais son
desir de plaire ne s'était montré plus visiblement. M. de
Saint-Albert n'osant pas s'en faire honneur, lui supposa un autre
motif, et dit à voix basse à Valentine: «Vous ne me diriez seulement
pas d'inviter le chevalier; et cependant vous en mourez d'envie.
Mais on ne peut jamais espérer de franchise de la part d'une femme
bien élevée.» A ces mots, Valentine se sentit rougir d'impatience;
elle allait répondre de manière à détromper le commandeur, lorsque
le chevalier vint s'informer des projets qu'elle avait pour le
lendemain. M. de Saint-Albert profita de cette occasion pour remplir
ce qu'il disait être le voeu de madame de Saverny; et la
reconnaissance que lui en témoigna M. d'Émerange, dut le confirmer
dans l'opinion que la moitié de ses conjectures était au moins bien
fondée.
Au jour convenu on se rendit chez le commandeur. Madame de Nangis
s'étonna d'en être reçue d'une manière aussi affectueuse; elle
ignorait le respect de M. de Saint-Albert pour les devoirs de
l'hospitalité, et ne concevait pas comment ce même homme, si
frondeur, si brusque chez les autres, pouvait devenir chez lui aussi
prévenant qu'aimable pour tous ceux qui s'y trouvaient. Un vieux
préjugé d'éducation avait persuadé au commandeur, qu'en général il
faut être reconnaissant envers les personnes qu'on reçoit; car il
est rare qu'elles ne fassent point un sacrifice en quittant leur
maison, même pour s'amuser dans celle d'un autre. D'ailleurs il
prétendait que la manière de recevoir plus ou moins bien les gens
étant toujours un aveu des sentiments d'estime qu'on leur portait,
ils avaient le droit de se blesser d'une distraction, ou de se
venger d'une impolitesse.
En entrant dans le salon, Valentine était vivement émue; son premier
regard n'avait osé s'arrêter particulièrement sur personne, et ce ne
fut que long-temps après qu'elle put vérifier que son espérance
était vaine. La réunion n'était pas nombreuse: madame de Réthel,
nièce de M. de Saint-Albert en fesait les honneurs; elle paraissait
fort occupée du soin d'observer Valentine, et plus encore de lui
témoigner la préférence la plus flatteuse. Le chevalier, à qui le
trouble de madame de Saverny n'avait point échappé, en éprouvait
une joie d'amour-propre qui se décelait dans tous ses discours.
Il s'empressa de venir lui dire:--Sur lequel de tous ces
visages placeriez-vous l'esprit ingénieux de Lavater.--Je
voudrais, répondit-elle, en désignant quelqu'un, que cette
figure, dont l'expression est si noble et si calme, fût celle d'un
philosophe;--et le ciel, qui veut tout ce que vous voulez, a donné
cette belle figure à Lavater.--Ah! je suis bien aise de l'avoir
deviné, reprit Valentine; et, si j'osais, je m'en vanterais à lui
pour lui prouver la vérité de son systême.» Dans ce moment, le
commandeur vint prendre la main de ces dames pour les conduire à
table. Selon le desir de madame de Nangis, Lavater fut placé près
d'elle; mais sa curiosité n'y gagna rien. En vain son esprit
trouva-t-il le moyen d'amener la conversation sur tous les sujets
qu'elle croyait devoir l'intéresser: en vain lui témoignait-elle par
ses prévenances le desir qu'elle avait de l'entendre causer; il
garda le plus profond silence. La comtesse crut que c'était par
_dédain philosophique_, et changea au même instant son enthousiasme
pour Lavater, en indignation contre lui:--Savez-vous bien,
dit-elle au commandeur, que votre savant ami n'est qu'un
ennuyeux? Nous croit-il indignes de ses paroles, ou trop sots
pour le comprendre?--Il serait possible, répondit M. de Saint-Albert,
qu'avec tout votre esprit, vous ne le comprissiez pas.--Voilà bien
cet orgueil masculin, reprit la comtesse, qui, tout en accordant
beaucoup d'esprit aux femmes, les croit incapables d'apprécier le
mérite d'un homme supérieur. On s'imaginerait à vous entendre que
Dieu, vous ayant faits à son image, nous devons aussi vous adorer
sans vous comprendre?--Pourquoi pas? nous vous donnons assez
souvent l'exemple d'un pareil culte.--Cela n'excuse pas vos dédains
pour notre esprit, et la peine que vous prenez à nous persuader que
la nature l'a réduit au bonheur de vous amuser, sans pouvoir jamais
atteindre à l'honneur de vous imiter, même dans la moindre de vos
productions.--Ah! ce serait par trop injuste, reprit tout haut le
commandeur, et ces messieurs me sont témoins qu'hier encore je
vantais les jolis ouvrages de plusieurs femmes, et sur-tout les
petits vers de madame de B... Ce n'est pas ma faute à moi si ces
dames ne font pas de belles tragédies: je les vanterais d'aussi bon
coeur.--Cela n'est pas sûr, dit la comtesse.--Et moi j'en réponds,
dit le chevalier. Les succès littéraires des femmes ne peuvent être
disputés que par des hommes médiocres. C'est la rivalité qui rend
injuste, et plus encore le sentiment de son infériorité. Comment
voulez-vous qu'un pédant ennuyeux pardonne à madame de La Fayette
d'occuper une place dans toutes les bibliothèques, tandis que les
misérables brochures qu'il enfante avec tant de peine, expirent en
naissant? Il n'appartient qu'aux gens d'un vrai mérite de savoir
approuver le talent par-tout où il se trouve, et j'affirmerais bien
que Racine ne médisait pas des vers de madame Deshoulières, malgré
son injustice envers lui.» La discussion s'établit sur ce sujet si
souvent rebattu. Le chevalier plaida la cause des femmes en
chevalier français, et fut bien étonné d'avoir à combattre madame de
Saverny, dont l'avis était, que les talents les plus distingués, et
le succès qui en résultait, ne pouvaient dédommager une femme du
malheur attaché à la célébrité. Madame de Nangis insista pour savoir
l'opinion de M. Lavater sur cette réflexion de Valentine, et le
commandeur fut obligé de lui avouer que Lavater entendait assez bien
le français, mais ne répondait jamais qu'en allemand. C'est
pourquoi, ajouta-t-il, j'ai osé vous dire que vous pourriez bien ne
pas le comprendre.» Cet aveu rendit à la comtesse toute sa
bienveillance pour Lavater; elle pria le commandeur de lui servir
d'interprète, et la conversation s'engagea bientôt comme elle le
desirait. Elle eut beaucoup à se louer de l'aimable indulgence du
philosophe pour celles qu'il appelait _ses chères pécheresses_; mais
elle fut souvent contrariée de son attention à considérer Valentine.
En effet, rien ne pouvait le distraire du plaisir qu'il prenait à
contempler l'ensemble de ce beau visage: ses yeux y restaient fixés
comme sur un livre dont chaque page augmente l'intérêt. C'est en
regardant Valentine qu'il s'écria: «L'expression d'une ame pure sur
des traits enchanteurs n'a-t-elle pas tout le charme d'une
_harmonie céleste_!»
Vers la fin du dîner, M. de Saint-Albert parla d'un billet qu'il
venait de recevoir, où se trouvaient mêlés des vers adressés à
Lavater, et qu'il croyait dignes de lui. De qui sont-ils,
demandèrent aussitôt plusieurs personnes, car pour un grand nombre
de gens, le jugement qu'on doit porter sur un ouvrage est tout
entier dans le nom de l'auteur. Le commandeur répondit que le billet
était d'un de ses amis, qui s'excusait de ne pouvoir profiter de
l'honneur de dîner avec ces dames; et que les vers étaient anonymes.
On voulut les connaître. Madame de Réthel fut charge de les lire.
C'était un parallèle de Fénelon et de Lavater, où les plus nobles
pensées étaient exprimées avec autant d'énergie que de grace; cet
éloge semblait être plutôt le jeu d'une imagination qui aime à
comparer, que l'oeuvre de ce démon de flatterie qui inspire tant de
madrigaux; et l'on devinait en lisant ces vers, que l'auteur les
avait faits bien plus pour son plaisir que pour vanter le génie de
Lavater. Ils obtinrent tous les suffrages; après les avoir entendus,
on voulut les lire, et lorsqu'ils arrivèrent à madame de Saverny,
elle ne réussit pas à cacher sa surprise, en reconnaissant que ces
vers avaient été tracés de la même main que la lettre d'Anatole. Le
mouvement involontaire qu'elle fit, fut remarqué de tout le monde:
on devina qu'elle avait reconnu l'écriture de l'auteur; et pour la
première fois, elle se félicita d'ignorer son nom de famille, afin
d'affirmer avec plus d'assurance qu'elle ne le connaissait pas.