A cette lettre était jointe la réponse du commandeur, qui annonçait
son prochain retour à Paris, sans dire un mot d'Anatole.
«Anatole, répéta tout haut Valentine, je sais enfin son nom, et je
connaîtrai bientôt celui de sa famille... Mais que m'importe le
secret de sa naissance, j'aimerais mieux savoir celui de ses
chagrins. Il paraît malheureux. On n'emploie tant de mystère que
pour cacher un tort ou un malheur; et l'ami de M. Saint-Albert ne
peut être un homme coupable. Il n'en faut pas douter, il est
malheureux. Mais, de quel malheur est-il affligé!» Voilà le sujet
sur lequel s'exerça long-temps l'esprit de Valentine. Plusieurs
indices lui prouvaient que la fortune n'avait point de torts envers
lui. La nature semblait l'avoir comblé de ses faveurs, et l'amour
seul devait causer ses peines. Peut-être avait-il été indignement
trahi, et s'était-il juré de fuir toutes les occasions de se laisser
de nouveau séduire: sa retraite était la suite de cette résolution:
et Valentine trouvait qu'un tel motif expliquait fort clairement
tout ce qui lui avait paru si étrange jusqu'alors. «Si j'étais
trompée, se disait-elle, je voudrais comme lui me soustraire aux
yeux de tout le monde, et même à la reconnaissance que l'on voudrait
me témoigner; je ne verrais partout que perfidie.»
C'est ainsi que l'on trouve toujours le moyen de justifier les
manies des gens qu'on favorise. En réfléchissant un peu mieux,
Valentine aurait vu que ce projet de retraite absolue s'arrangeait
mal avec sa rencontre à l'Opéra; bien que ce soit assez la mode de
nos misanthropes modernes de haïr les hommes sans pouvoir se passer
de leur société, et de fuir les femmes sans manquer un jour d'Opéra;
cependant il est rare d'y rencontrer celui qui cherche la solitude;
et madame de Saverny aurait du s'attendrir un peu moins sur les
malheurs d'un amant accessible à de pareilles distractions. Mais à
l'âge de Valentine, on raisonne avec son imagination, et l'on
calcule d'après son coeur; elle se dit qu'Anatole avait été au
spectacle par complaisance, qu'il ne l'avait si tendrement regardée
que par curiosité, et ne s'était généreusement exposé pour elle, que
par humanité et dégoût de la vie.
Après avoir relu plusieurs fois le billet d'Anatole, elle le serra
avec soin, et se rendit chez sa belle-soeur, où l'assemblée la mieux
choisie se plaignait depuis long-temps de son absence. «Qui donc
vous a retenue si tard, ma chère Valentine, s'écria madame de
Nangis, nous vous attendons depuis un siècle pour chanter les
couplets de M. de S...., prendre le thé, et commencer le quinze.--En
vérité, ma soeur, je ne méritais guère l'honneur d'être attendue
pour tout cela, répondit Valentine; vous savez que je chante fort
peu, et joue encore plus mal; Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant
vers le chevalier d'Émerange, voudra bien me remplacer, et l'auteur
des couplets y gagnera beaucoup.--Gardez-vous bien de lui rien
demander, reprit la comtesse, il est ce soir d'une humeur
détestable; il dit qu'il n'y a pas assez de monde pour jouer, qu'il
y en a trop pour faire de la musique, que la conversation est trop
brillante pour qu'il s'en mêle, enfin, il blâme tout en demandant la
permission de ne rien faire; voilà la seule réponse qu'on en puisse
obtenir.--Puisque c'est ainsi, je vais me rendre aux ordres de
Madame, dit le chevalier en s'adressant à Valentine.» Et se levant
ensuite pour demander à M. de S.... ses couplets, il laissa madame
de Nangis un peu déconcertée de ce nouveau caprice. Pendant que le
chevalier essayait l'air qui conviendrait le mieux à cette chanson,
et que l'auteur se confondait en phrases modestes, pour prouver
qu'il connaissait la médiocrité du genre et de l'exécution de ce
_petit ouvrage_, un indiscret s'avisa de dire qu'il voudrait bien
savoir quelle douce occupation avait fait oublier l'heure à madame
de Saverny.--Il faut le deviner, répondit M. de Nangis; moi je crois
qu'elle finissait quelques-uns de ces romans que ces dames
prétendent ne pas pouvoir quitter; et vous, chevalier, quelle est
votre idée?--Madame écrivait peut-être aux heureux voisins du
château de Saverny, dit le chevalier, d'un air malin.--Bah! dit la
comtesse, je parie qu'elle achevait sa toilette: il manque toujours
quelque chose à une robe neuve.--Qui sait, dit une voix qui surprit
Valentine, pour occuper long-temps une jeune femme, il ne faut
souvent qu'un billet.--Vous ici, M. le commandeur, s'écria
Valentine en se retournant, je vous croyais à la campagne!--J'en
arrive à l'instant, Madame, et si je n'ai pas eu l'honneur de me
présenter chez vous, c'est que j'espérais vous rencontrer ici.»
Madame de Saverny s'excusait avec embarras de n'avoir point aperçu
le commandeur en entrant dans le sallon, lorsque le son du piano se
fit entendre. Après avoir préludé, le chevalier décida qu'une
épigramme n'avait pas besoin d'accompagnement, et se mit à chanter,
sans le secours du piano, des couplets dirigés contre un ministre
nouvellement nommé: plusieurs femmes de la cour y étaient désignées
de la manière la moins décente, et la malignité ne s'arrêtait même
pas aux courtisans. Chacun parut enchanté de cette oeuvre du démon,
et la meilleure des satires de Boileau n'aurait pas excité plus
d'enthousiasme. On combla l'auteur d'éloges; ceux que lui adressa le
chevalier furent les mieux tournés, les plus outrés et par
conséquent les plus flatteurs. M. de Nangis seul ne rit point des
couplets, et témoigna à sa femme le regret de les avoir laissé
chanter chez lui; mais la comtesse devinant sa pensée, lui répondit:
Qu'il n'y avait rien à craindre du ressentiment des personnes
attaquées dans cette chanson; dans le fonds, ajouta-t-elle, il n'y a
que le prince de maltraité, et vous savez sur ce point jusqu'où va
son indulgence. Madame de Nangis avait raison: à cette époque on
risquait moins à faire une chanson contre le Roi, qu'une épigramme
sur un commis des finances.
De retour auprès de madame de Saverny, le chevalier se pencha
vers elle pour lui dire à voix basse: «Concevez-vous rien au
caprice de Mme de Nangis, de me faire chanter des pauvretés
pareilles?--N'avez-vous pas dit que vous trouviez ces couplets
charmants?--Oui, vraiment, je l'ai dit à l'auteur; ne voulez-vous
pas que je me fasse un ennemi de cet homme-là?--Mais il me semble
que, sans blesser son amour-propre, vous auriez pu être moins
prodigue d'éloges.--Ah! vous connaissez bien mal ces sortes de
gens-là: vous blâmez mon exagération envers lui, eh bien! je ne
serais pas étonné qu'il m'eût trouvé très-froid dans mes éloges, et
que pour s'en venger il ne méditât quelques petits refrains joyeux
contre moi.--En effet, si la mauvaise foi se devine, j'ai peur pour
vous; mais qui peut obliger à recevoir une personne dont l'aimable
esprit cause une si vive terreur?--On espère toujours l'avoir pour
soi, et comme il ne vous montre jamais que les méchancetés adressées
aux autres, à moins qu'il ne se trompe de poches, on ne risque pas
de savoir celles qu'on lui inspire.--Mais savez-vous bien que cela
fait un très-vilain métier.--Pas plus vilain qu'un autre. Au bout
du compte, cet homme-là ne fait que rimer la prose de tout le monde,
sa malice a rarement le mérite de l'invention; il peint ce qu'il
voit, copie ce qu'il entend, médit de tous; et l'on sait qu'il a son
couvert mis à la table de chacune de ses victimes.--Je puis vous
assurer qu'il ne sera jamais admis à la mienne.--Il n'en voudrait
pas de la vôtre: que ferait-il chez une femme qui ne peut ni goûter
ni inspirer la satire?--Ah! prenez-y garde, vous me flattez; me
croiriez-vous méchante?--Vraiment cette réflexion pourrait bien m'en
donner l'idée, et c'est me punir cruellement d'avoir compromis mes
éloges; mais je m'en rapporte à votre esprit, pour distinguer le
compliment que l'on cherche, de la vérité qui échappe. Au reste,
quelle que soit votre opinion, je ne me donnerai jamais la peine de
me justifier auprès de vous, tant je suis convaincu que vous savez
déja mieux que moi tout ce que je pense.» Le chevalier quitta son
ton léger pour dire ces derniers mots, qui furent interrompus par
les instances réitérées de madame de Nangis, qui voulait absolument
faire jouer sa belle-soeur. Valentine sut bon gré à la comtesse de
lui épargner l'embarras de répondre au chevalier; elle alla se
placer auprès d'elle, à la table de jeu, et fut étonnée de voir le
chevalier s'y établir aussi malgré le refus absolu qu'il avait fait
de jouer de la soirée. Madame de Nangis n'en fit point la remarque
tout haut; mais ses regards et l'inflexion de sa voix, quand elle
lui adressait la parole, prouvaient trop qu'elle était vivement
blessée. Pour la première fois Valentine souffrit du mécontentement
de sa belle-soeur, des soins empressés du chevalier, et de la
présence du commandeur.