CHAPITRE X.

Au bout de huit jours le commandeur de Saint-Albert revint de la

campagne, et son premier soin, en arrivant, fut de se rendre à

l'invitation de madame de Saverny. Elle était seule quand il se fit

annoncer chez elle; l'entretien tomba naturellement sur le danger

qu'elle avait couru. «J'ai bien regretté, dit le commandeur, de ne

pouvoir vous témoigner, madame, à quel point je partageais les

inquiétudes de vos amis, mais un devoir impérieux me retenait à dix

lieues d'ici, auprès d'un malade; cela ne m'a point empêché d'avoir

tous les jours de vos nouvelles.--Je ne méritais pas tant de

sollicitude, dit Valentine; ce n'est pas moi qui ai souffert des

suites de cet événement, mais on assure que la personne à qui j'ai

tant d'obligation, est dangereusement blessée. A ces mots la

physionomie de M. de Saint-Albert prit un air si triste, que

Valentine ajouta, avec émotion: Ah! mon Dieu! serait-ce un de vos

amis?--Que je le connaisse ou non, reprit-il, en s'efforçant de

paraître calme, il a fait une action très-simple, et quand il lui en

coûterait quelque chose pour vous avoir secourue, il ne serait pas

fort à plaindre.--Certainement il ne le serait pas plus que moi, car

l'idée de savoir que je puis être cause d'un semblable malheur, ne

me laisse aucun repos. Encore si je pouvais découvrir à qui j'en

dois témoigner ma reconnaissance.--Il serait trop récompensé

vraiment, s'il était témoin de votre inquiétude; mais ce n'est

peut-être, de votre part, qu'un peu de curiosité. Ne vous blessez

pas de cette supposition, ajouta-t-il, en remarquant l'air offensé

de Valentine; il est aussi naturel de vouloir connaître son

bienfaiteur, que de l'oublier; passez-moi de grace ces petites

vérités-là; j'aime à penser qu'elles n'en sont pas pour vous, mais

l'habitude m'emporte: j'ai tant vu le monde, qu'il me reste bien peu

d'illusion sur les motifs qui le font agir; j'ai surtout le tort de

les dire aussitôt que je les devine, même au risque de me tromper;

et je vous demande, pour ma franchise, la même indulgence que l'on

accorde ordinairement à la dissimulation.--Ce ne serait pas beaucoup

exiger de moi, car je hais tout ce qui trompe; mais si je réclame

toute la sévérité de votre franchise, je ne veux pas qu'elle me

calomnie.--Vous me croyez donc injuste?--En ce moment, par

exemple.--Eh bien! tant mieux, vous vous défendrez et vous me verrez

bientôt persuadé de mon injustice.--Je suis fort honorée de cette

preuve de confiance, et.....--Il n'est pas besoin de confiance pour

entendre la vérité.--Et si je ne la disais pas? reprit en souriant

Valentine.--Je le verrais.--Vous êtes bien heureux de savoir

distinguer ainsi la vérité.--C'est un talent bien commun, je vous

jure; et les dupes sont plus rares qu'on ne pense. Les discours sont

devenus une monnaie de convention dont chacun sait la valeur réelle.

Quand un ministre promet une place au solliciteur qui le comble de

remerciements, ils savent parfaitement ce qu'ils doivent attendre

l'un de l'autre. Un amant jure de se donner la mort, sans causer le

moindre effroi à sa maîtresse, et lorsqu'elle paraît s'évanouir, en

entendant sa menace, il sait que c'est un procédé reçu, et qu'elle

n'en est pas moins bien décidée à lui survivre. Les souverains mêmes

ne sont plus dupes des flatteries de leurs courtisans, et n'ignorent

pas qu'en langage de cour: _Vous êtes le plus grand des rois_: veut

dire tout simplement, _accordez-moi une faveur_. Enfin, depuis que

l'on s'écoute des yeux, personne ne s'abuse; car rien n'est aussi

franc que la physionomie; et je puis vous assurer que, si dans le

monde on ment beaucoup, on trompe fort peu.--Alors pourquoi se

donner une peine inutile?--Je pense comme vous, qu'on pourrait se

l'épargner avec beaucoup de gens, mais on en rencontre toujours un

petit nombre dont l'inexpérience peut servir d'amusement.--Ceci

n'est pas fort rassurant pour une femme qui débute dans le

monde.--Ne croyez pas cela, le danger est tout entier pour celle que

la vanité aveugle: la femme qui ne cède qu'aux impulsions de son

coeur est rarement trompée; pour l'attendrir il faut l'aimer; et la

plus ignorante sait si bien apprécier la sincérité des sentiments

qu'elle inspire!--Vous m'étonnez; j'avais toujours entendu dire que

sur ce point les plus spirituelles étaient souvent dupes des hommes

les moins fins.--Elles le disent, parce que c'est une manière

d'excuser leurs faiblesses, et d'exciter l'intérêt qu'on a pour la

victime d'une perfidie; mais le fait est que rien ne s'imitant aussi

mal que le véritable amour, il faut bien se prêter aux ruses d'un

trompeur pour en être séduite. Vous avez peut-être déja remarqué des

preuves de cette vérité, car je vous crois l'esprit assez juste pour

apprécier la valeur des hommages que l'on vous prodigue. On a dû

vous répéter souvent que vous étiez belle, qu'on vous adorait; et

vous avez sagement jugé que de ces deux choses, l'une était vraie et

l'autre fort douteuse.» En disant ces mots, le commandeur regarda

Valentine attentivement. Il semblait vouloir deviner si son coeur

ignorait encore le bonheur d'être aimée. La naïveté qu'elle mit à

lui répondre, ne lui laissa aucun doute à ce sujet: elle ne lui

cacha point l'espèce d'effroi que lui causait ce tourbillon du monde

où elle se trouvait lancée malgré elle, et lui fit entendre qu'elle

attacherait un grand prix aux conseils d'un homme assez éclairé pour

la bien guider. C'était réclamer ceux de M. de Saint-Albert. Touché

de tant de confiance et de modestie, il lui promit tout le zèle d'un

ami dévoué, et finit par lui dire:--Savez-vous qu'il faut bien vous

aimer pour consentir ainsi à vous déplaire; car le rôle d'un vieil

ami est parfois celui d'un censeur.--Rappelez-vous le premier mot

que j'ai entendu de vous, et vous conviendrez qu'on peut me censurer

sans me déplaire.--Ah! je ne doute pas de votre indulgence pour les

sots jugements, je ne crains que pour ceux qui sont justes et

sévères; ce sont les seuls qu'on ne pardonne pas.--Qu'avez-vous à

craindre, je supporte bien vos injurieux soupçons, quand il vous

plaît de mettre sur le compte d'une curiosité frivole, le desir si

naturel de connaître une personne qui s'est blessée pour moi.--Ah!

vous y revenez: cela vous inquiète donc véritablement?--Plus que je

ne saurais vous le dire.--Aimable personne! ajouta le commandeur, en

voyant l'émotion de Valentine. Votre bon coeur ne peut supporter

l'idée du malheur d'un autre! même de l'être le plus indifférent

pour vous! Peut-être n'avez-vous pas même aperçu celui qui excite

votre reconnaissance?--Je crois... l'avoir... vu, répondit-elle, en

hésitant, et madame de Nangis assure qu'il est remarquable par la

tournure la plus distinguée.--Il l'est bien davantage par son esprit

et son coeur, dit en soupirant M. de Saint-Albert.--Vous le

connaissez, s'écria Valentine, en laissant tomber son ouvrage; ah!

de grace nommez-le moi!--Je ne le puis.--Quelle raison peut vous en

empêcher?--Ma parole.--On vous aura demandé le secret pour se

soustraire à des remerciements souvent importuns, et vous aurez

promis de seconder cet excès de délicatesse; mais on peut trahir

sans inconvénient une promesse de ce genre.--S'il fallait calculer

l'importance d'un engagement pour le tenir, on risquerait souvent

d'être infidèle: il est si commun de regarder comme une chose

indifférente celle qui ne touche que nos amis.--Ah! vous êtes

incapable de tant d'égoïsme; et votre raison vous éclaire assez pour

distinguer le serment qu'on doit tenir de la promesse qu'on peut

enfreindre.--Je n'entends rien à ces distinctions-là. Sans examiner

si le secret en vaut la peine, je le garderai; mais je ne serai pas

si discret sur votre sensibilité, et je vous demande la permission

d'en répéter les expressions touchantes.» En finissant ces mots, le

commandeur salua Valentine, et partit sans attendre sa réponse.

Anatole, Vol. 1 · 第 19 / 36 题