La première idée de madame de Saverny fut d'avoir recours à son
frère pour tâcher d'en apprendre davantage de M. de Saint-Albert;
mais elle pensa que le commandeur pourrait lui savoir mauvais gré de
cette indiscrétion. «Puisqu'il m'a refusée, se dit-elle, sa
politesse ne lui permet plus de céder aux instances d'un autre.
D'ailleurs la cause de ce mystère est peut-être respectable.» A
cette réflexion se joignirent toutes les suppositions qu'on pouvait
faire sur une aventure aussi étrange. Valentine essaya de traiter ce
prétendu secret comme une plaisanterie qui cesserait bientôt, mais
son esprit s'obstinait à y penser sérieusement; et, sans se rendre
compte des motifs qui la retenaient, elle résolut de n'en parler à
personne.
Peu de jours après l'entretien du commandeur, mademoiselle Cécile
vint annoncer à sa maîtresse que ce pauvre Saint-Jean, à qui madame
la marquise avait bien voulu promettre sa protection, venait la
réclamer. On dit à mademoiselle Cécile de le laisser entrer; et
Saint-Jean après avoir longuement parlé de sa reconnaissance, apprit
à Valentine qu'il trouvait à se placer, mais que son nouveau maître
exigeait un mot de recommandation de la main de madame de
Saverny.--«Vous vous trompez, Saint-Jean, dit la marquise, c'est
sûrement de la recommandation de ma belle-soeur dont on vous a
parlé, et je m'engage à vous la faire obtenir.--J'en demande bien
pardon à madame, reprit Saint-Jean, mais je ne puis pas me tromper,
car ayant bien pensé qu'on ne pouvait me demander un certificat que
des maîtres que j'avais servis, j'ai nommé madame la comtesse de
Nangis; mais on m'a répondu qu'il était inutile de prendre des
informations auprès d'elle, et que je ne serais reçu que sur un mot
de recommandation de madame la marquise de Saverny.--Voilà un
singulier caprice! Comment nommez-vous ce monsieur, si confiant dans
mes recommandations?--Je ne sais pas son nom, madame;--Mais vous
l'avez vu?--Non madame, j'étais hier soir tout tranquillement chez
ma mère, quand un monsieur fort élégant, que j'ai bien vîte reconnu
pour être un valet de chambre, est venu me demander si c'était moi
qui étais cause de la chûte que madame avait faite à la sortie de
l'opéra. Je ne lui dis d'abord ni oui, ni non, car je pensais bien
que s'il s'agissait d'une place, on ne voudrait peut-être pas d'un
cocher qui avait fait une si grande sottise. Mais, comme il vit mon
embarras, il m'engagea à lui dire la vérité, et m'apprit qu'il était
chargé de proposer une bonne place à celui qui venait de perdre la
sienne pour avoir si mal retenu ses chevaux.--Et vous ne lui avez
pas demandé qui l'avait chargé de cette commission, interrompit
Valentine, avec un peu d'impatience.--Si fait, madame, mais il m'a
répondu que je le saurais quand je serais au service de son
maître.--On vous propose peut-être là une fort mauvaise maison.--Oh!
cela n'est pas possible, madame, on me donne encore plus de gages
que je n'en avais chez madame la comtesse; et si ce que dit le
valet de chambre est vrai, on n'est pas plus généreux que son
maître.--Quoi, vous ne savez pas même où il demeure?--Je sais
seulement qu'il est à la campagne, à dix lieues de Paris, et que si
madame la marquise a la bonté de me donner le petit mot qu'on me
demande, on viendra me prendre demain pour me conduire au château
qu'il habite.--Enfin, dit Valentine, après un moment de silence,
puisqu'un si grand avantage pour vous est attaché à un mot de moi,
je vais vous le donner: je ne crois pas me compromettre en affirmant
le bien que j'ai entendu dire de vous.--Ah! madame peut s'informer,
et tout le monde lui dira bien dans l'hôtel, que sans ce maudit
déjeûner de noce, on n'aurait jamais eu de reproche à me faire.»
Valentine fit cesser les regrets de Saint-Jean, en lui remettant son
billet, et l'invita à venir lui dire à son retour de la campagne,
s'il était content de son nouveau sort. Saint-Jean se trouva fort
honoré d'une semblable preuve d'intérêt. Il ne l'attribua qu'à
l'extrême bonté de madame de Saverny, et laissa à la finesse de
mademoiselle Cécile l'honneur de découvrir qu'il pouvait bien ne
devoir tant de protection qu'à la curiosité de la marquise.
Il est certain que Valentine commençait à s'impatienter de
l'obscurité répandue sur tout ce qu'elle desirait savoir, et sans
la crainte d'entendre sa belle-soeur raconter en riant, à tous ses
amis, ce que Saint-Jean venait de dire, elle l'aurait consultée pour
savoir ce qu'on devait en penser. Mais l'ironie continuelle de
madame de Nangis intimidait la confiance de Valentine; elle était
sûre que la comtesse se récrierait sur le romanesque des aventures
qui se succédaient, et ne manquerait pas de soupçonner tout haut que
ce _bel inconnu_, dont elle avait déja tant ri, faisait courir après
le cocher qui avait failli tuer Valentine, et lui assurerait sans
doute une pension, en reconnaissance du bonheur qu'il lui devait
d'avoir sauvé son héroïne. La certitude d'avoir à supporter ces
mauvaises plaisanteries, confirma Valentine dans le dessein de ne
pas plus parler du récit de Saint-Jean, que de la visite du
commandeur. C'est ainsi que la moquerie détruit tout épanchement,
même dans l'amitié; et l'on peut affirmer que la peur d'être trahi
empêche moins de confidences, que la crainte d'être plaisanté.