CHAPITRE XI.

La première idée de madame de Saverny fut d'avoir recours à son

frère pour tâcher d'en apprendre davantage de M. de Saint-Albert;

mais elle pensa que le commandeur pourrait lui savoir mauvais gré de

cette indiscrétion. «Puisqu'il m'a refusée, se dit-elle, sa

politesse ne lui permet plus de céder aux instances d'un autre.

D'ailleurs la cause de ce mystère est peut-être respectable.» A

cette réflexion se joignirent toutes les suppositions qu'on pouvait

faire sur une aventure aussi étrange. Valentine essaya de traiter ce

prétendu secret comme une plaisanterie qui cesserait bientôt, mais

son esprit s'obstinait à y penser sérieusement; et, sans se rendre

compte des motifs qui la retenaient, elle résolut de n'en parler à

personne.

Peu de jours après l'entretien du commandeur, mademoiselle Cécile

vint annoncer à sa maîtresse que ce pauvre Saint-Jean, à qui madame

la marquise avait bien voulu promettre sa protection, venait la

réclamer. On dit à mademoiselle Cécile de le laisser entrer; et

Saint-Jean après avoir longuement parlé de sa reconnaissance, apprit

à Valentine qu'il trouvait à se placer, mais que son nouveau maître

exigeait un mot de recommandation de la main de madame de

Saverny.--«Vous vous trompez, Saint-Jean, dit la marquise, c'est

sûrement de la recommandation de ma belle-soeur dont on vous a

parlé, et je m'engage à vous la faire obtenir.--J'en demande bien

pardon à madame, reprit Saint-Jean, mais je ne puis pas me tromper,

car ayant bien pensé qu'on ne pouvait me demander un certificat que

des maîtres que j'avais servis, j'ai nommé madame la comtesse de

Nangis; mais on m'a répondu qu'il était inutile de prendre des

informations auprès d'elle, et que je ne serais reçu que sur un mot

de recommandation de madame la marquise de Saverny.--Voilà un

singulier caprice! Comment nommez-vous ce monsieur, si confiant dans

mes recommandations?--Je ne sais pas son nom, madame;--Mais vous

l'avez vu?--Non madame, j'étais hier soir tout tranquillement chez

ma mère, quand un monsieur fort élégant, que j'ai bien vîte reconnu

pour être un valet de chambre, est venu me demander si c'était moi

qui étais cause de la chûte que madame avait faite à la sortie de

l'opéra. Je ne lui dis d'abord ni oui, ni non, car je pensais bien

que s'il s'agissait d'une place, on ne voudrait peut-être pas d'un

cocher qui avait fait une si grande sottise. Mais, comme il vit mon

embarras, il m'engagea à lui dire la vérité, et m'apprit qu'il était

chargé de proposer une bonne place à celui qui venait de perdre la

sienne pour avoir si mal retenu ses chevaux.--Et vous ne lui avez

pas demandé qui l'avait chargé de cette commission, interrompit

Valentine, avec un peu d'impatience.--Si fait, madame, mais il m'a

répondu que je le saurais quand je serais au service de son

maître.--On vous propose peut-être là une fort mauvaise maison.--Oh!

cela n'est pas possible, madame, on me donne encore plus de gages

que je n'en avais chez madame la comtesse; et si ce que dit le

valet de chambre est vrai, on n'est pas plus généreux que son

maître.--Quoi, vous ne savez pas même où il demeure?--Je sais

seulement qu'il est à la campagne, à dix lieues de Paris, et que si

madame la marquise a la bonté de me donner le petit mot qu'on me

demande, on viendra me prendre demain pour me conduire au château

qu'il habite.--Enfin, dit Valentine, après un moment de silence,

puisqu'un si grand avantage pour vous est attaché à un mot de moi,

je vais vous le donner: je ne crois pas me compromettre en affirmant

le bien que j'ai entendu dire de vous.--Ah! madame peut s'informer,

et tout le monde lui dira bien dans l'hôtel, que sans ce maudit

déjeûner de noce, on n'aurait jamais eu de reproche à me faire.»

Valentine fit cesser les regrets de Saint-Jean, en lui remettant son

billet, et l'invita à venir lui dire à son retour de la campagne,

s'il était content de son nouveau sort. Saint-Jean se trouva fort

honoré d'une semblable preuve d'intérêt. Il ne l'attribua qu'à

l'extrême bonté de madame de Saverny, et laissa à la finesse de

mademoiselle Cécile l'honneur de découvrir qu'il pouvait bien ne

devoir tant de protection qu'à la curiosité de la marquise.

Il est certain que Valentine commençait à s'impatienter de

l'obscurité répandue sur tout ce qu'elle desirait savoir, et sans

la crainte d'entendre sa belle-soeur raconter en riant, à tous ses

amis, ce que Saint-Jean venait de dire, elle l'aurait consultée pour

savoir ce qu'on devait en penser. Mais l'ironie continuelle de

madame de Nangis intimidait la confiance de Valentine; elle était

sûre que la comtesse se récrierait sur le romanesque des aventures

qui se succédaient, et ne manquerait pas de soupçonner tout haut que

ce _bel inconnu_, dont elle avait déja tant ri, faisait courir après

le cocher qui avait failli tuer Valentine, et lui assurerait sans

doute une pension, en reconnaissance du bonheur qu'il lui devait

d'avoir sauvé son héroïne. La certitude d'avoir à supporter ces

mauvaises plaisanteries, confirma Valentine dans le dessein de ne

pas plus parler du récit de Saint-Jean, que de la visite du

commandeur. C'est ainsi que la moquerie détruit tout épanchement,

même dans l'amitié; et l'on peut affirmer que la peur d'être trahi

empêche moins de confidences, que la crainte d'être plaisanté.

Anatole, Vol. 1 · 第 20 / 36 题