Le malheureux cocher dont l'imprudence avait causé tout ce désastre,
fut impitoyablement chassé. Valentine tenta vainement de demander
sa grace; M. de Nangis ne se laissa point fléchir; mais le pauvre
Saint-Jean, en quittant la maison, reçut de madame de Saverny, pour
consolation, quelques louis, et l'assurance de sa protection.
Mademoiselle Cécile, la nouvelle femme de chambre de la marquise,
qui avait été chargée de remplir cette commission auprès de lui, y
joignit la promesse de rappeler à sa maîtresse les recommandations
qu'elle lui avait fait espérer dès qu'il trouverait à se placer.
L'accident arrivé à Valentine fit bientôt assez de bruit pour que
l'on envoyât de toutes parts s'informer de ses nouvelles. Elle fut
accablée de visites, et en supporta patiemment l'importunité, dans
l'espérance d'apprendre le nom de celui qu'elle desirait tant
connaître. Mais personne ne se trouvait avoir d'ami à qui il fût
arrivé une semblable aventure; et les questions de Valentine
n'eurent pas plus de succès que les démarches de son frère. Pour
expliquer ce mystère, on décida que Richard s'était trompé en
croyant ce jeune homme grièvement blessé, et que c'était
probablement un étranger qui ne devait pas séjourner à Paris, et que
les suites de cet événement n'y avaient pas retenu. Cette
explication suffit à tout le monde, excepté à Valentine, qui ne la
trouva pas assez positive pour la dispenser de toutes recherches.
On lui dit que le commandeur de Saint-Albert avait envoyé son valet
de chambre s'informer de l'état où elle se trouvait, quelques
moments après qu'on l'eut ramenée de l'opéra. Cette circonstance la
frappa, elle était sûre de n'avoir point vu le commandeur au
spectacle; et il n'y avait à la sortie que les deux personnes dont
elle desirait tant savoir le nom: elle pensa donc que le commandeur
n'avait pu être aussitôt instruit de sa chûte que par le récit de
l'une de ces deux personnes, et conçut l'espérance d'apprendre de
lui tout ce qui pouvait satisfaire sa curiosité. Le motif en était
trop noble pour le cacher; et Valentine écrivit un billet au
commandeur, pour l'inviter à venir la voir un instant. Mais on fit
répondre qu'il était à la campagne, et n'en reviendrait que dans
huit jours. Il fallut se résigner à attendre, et peut-être à
paraître ingrate, lorsqu'on était pénétrée d'une si vive
reconnaissance.
Le chevalier d'Émerange n'avait pas manqué cette occasion de donner
des preuves d'intérêt à madame de Saverny; mais ne voulant plus se
compromettre avant de savoir l'effet que produiraient ses soins, il
se renferma dans les expressions d'une politesse affectueuse. La
préoccupation de Valentine lui parut d'un bon augure, il ne supposa
point qu'un autre pût en être l'objet, et répondit sans méfiance aux
questions de madame de Nangis, quand elle lui demanda s'il n'avait
pas rencontré dans le monde celui qu'elle appelait en riant, _le bel
Étranger_. Le chevalier dit qu'il était poursuivi par ce personnage
mystérieux qu'il n'avait jamais vu, et dont tout le monde lui
demandait le nom. Il ajouta qu'étant arrivé quelques jours avant aux
Tuileries, il avait été accosté par une foule de gens qui avaient
tous compté sur lui pour leur apprendre ce qu'était un homme fort
remarquable par la noblesse de sa taille et de ses traits, et qui
venait de monter à cheval, après s'être promené quelque temps avec
un de ses amis. «Je vous avoue, poursuivit le chevalier, que cette
curiosité me parut trop ridicule pour la partager: je m'en fais le
reproche, actuellement que je soupçonne ce beau monsieur d'être
votre héros. Cependant, calmez vos regrets par le souvenir de madame
de V..., qui fut sauvée du feu dans une auberge, par le plus bel
homme de France, dont elle devint folle, et qui aurait peut-être
fait la passion de sa vie, si elle n'avait pas eu l'idée d'aller
un jour acheter une robe de satin dans je ne sais quelle boutique
à Lyon, où son libérateur déroulait des étoffes au public avec
une grace toute particulière.--Ah! quelle chûte horrible,
s'écria la comtesse, quelle affreuse découverte!--Pour l'amour
peut-être, dit Valentine, mais pour la reconnaissance, je ne
vois pas ce qui rendrait honteuse d'en témoigner à un marchand
d'étoffes?--Certainement, reprit le chevalier, il n'y a là rien de
honteux, mais il est toujours gênant d'avoir des obligations à des
gens trop fiers pour recevoir de l'argent, et trop pauvres pour être
vos amis. On ne sait comment s'acquitter, et l'on devrait exiger
d'un garçon de boutique, qui vous rend un pareil service, d'ajouter
au bas de son mémoire; Tant pour avoir sauvé la vie de madame.» On
rit de cette idée folle, et le chevalier parvint à jeter tant de
ridicule sur ces prétendus héros mystérieux, toujours prêts à braver
quelque danger, que personne n'osa dire un mot en faveur de celui
qui s'était exposé pour Valentine.
La société de madame de Nangis était en général dominée par l'esprit
de M. d'Émerange. Les jeunes gens le prenaient pour modèle, et
croyaient imiter son élégance en singeant ses manières. Comme tous
les imitateurs, ils fesaient rarement un juste emploi des défauts ou
des agréments qu'ils lui empruntaient; l'un, séduit par l'ironie
piquante qui égayait sa conversation, sans choquer les convenances,
se moquait lourdement des choses les plus sacrées, croyant imiter la
grace avec laquelle le chevalier semblait se sacrifier en fesant
l'aveu de ses défauts. Un autre se vantait de vices abominables.
Tous exagéraient son affectation à plaire sans aimer; ils
traduisaient son naturel en familiarité, son indifférence en
impolitesse, et son enthousiasme en fureur. C'était enfin le chef le
plus séduisant d'une école détestable. Les vieux parents de ces
jeunes étourdis, accusant le chevalier de leurs travers, essayaient
vainement de les éloigner d'un modèle aussi dangereux. Dans le dépit
de voir leurs conseils méprisés, ils formaient un parti d'opposition
contre le chevalier, que celui-ci s'amusait quelquefois à gagner par
des prévenances flatteuses et des témoignages d'une estime
particulière. Personne ne savait mieux que lui, pour ainsi dire,
_jouer_ de l'amour-propre des autres; son talent allait jusqu'à
s'attirer la protection de la présidente de C..., qui arrivait
toujours chez sa nièce avec l'intention de l'engager à recevoir
moins souvent un homme dont les assiduités finiraient par la
compromettre, et qu'un éloge adroitement indirect, ou l'apologie de
quelque orateur du parlement, rendait aussi indulgente pour le
chevalier, qu'elle s'était promise d'être sévère. Quant aux autres
femmes de la société de madame de Nangis, elles en pensaient du bien
ou du mal, en raison du plus ou moins de soins qu'elles en
recevaient. Madame de Réthel était la seule qui se piquât sur ce
point d'une noble indépendance; elle écoutait sans impatience comme
sans intérêt, et s'amusait parfois des moyens qu'elle lui voyait
employer pour parvenir à son but. Aussi le chevalier avait-il pour
elle autant de haine que d'égards. C'est ainsi que les gens habitués
à dominer pardonnent plutôt au censeur qui les fronde, qu'au sage
qui les observe.