CHAPITRE IX.

Le malheureux cocher dont l'imprudence avait causé tout ce désastre,

fut impitoyablement chassé. Valentine tenta vainement de demander

sa grace; M. de Nangis ne se laissa point fléchir; mais le pauvre

Saint-Jean, en quittant la maison, reçut de madame de Saverny, pour

consolation, quelques louis, et l'assurance de sa protection.

Mademoiselle Cécile, la nouvelle femme de chambre de la marquise,

qui avait été chargée de remplir cette commission auprès de lui, y

joignit la promesse de rappeler à sa maîtresse les recommandations

qu'elle lui avait fait espérer dès qu'il trouverait à se placer.

L'accident arrivé à Valentine fit bientôt assez de bruit pour que

l'on envoyât de toutes parts s'informer de ses nouvelles. Elle fut

accablée de visites, et en supporta patiemment l'importunité, dans

l'espérance d'apprendre le nom de celui qu'elle desirait tant

connaître. Mais personne ne se trouvait avoir d'ami à qui il fût

arrivé une semblable aventure; et les questions de Valentine

n'eurent pas plus de succès que les démarches de son frère. Pour

expliquer ce mystère, on décida que Richard s'était trompé en

croyant ce jeune homme grièvement blessé, et que c'était

probablement un étranger qui ne devait pas séjourner à Paris, et que

les suites de cet événement n'y avaient pas retenu. Cette

explication suffit à tout le monde, excepté à Valentine, qui ne la

trouva pas assez positive pour la dispenser de toutes recherches.

On lui dit que le commandeur de Saint-Albert avait envoyé son valet

de chambre s'informer de l'état où elle se trouvait, quelques

moments après qu'on l'eut ramenée de l'opéra. Cette circonstance la

frappa, elle était sûre de n'avoir point vu le commandeur au

spectacle; et il n'y avait à la sortie que les deux personnes dont

elle desirait tant savoir le nom: elle pensa donc que le commandeur

n'avait pu être aussitôt instruit de sa chûte que par le récit de

l'une de ces deux personnes, et conçut l'espérance d'apprendre de

lui tout ce qui pouvait satisfaire sa curiosité. Le motif en était

trop noble pour le cacher; et Valentine écrivit un billet au

commandeur, pour l'inviter à venir la voir un instant. Mais on fit

répondre qu'il était à la campagne, et n'en reviendrait que dans

huit jours. Il fallut se résigner à attendre, et peut-être à

paraître ingrate, lorsqu'on était pénétrée d'une si vive

reconnaissance.

Le chevalier d'Émerange n'avait pas manqué cette occasion de donner

des preuves d'intérêt à madame de Saverny; mais ne voulant plus se

compromettre avant de savoir l'effet que produiraient ses soins, il

se renferma dans les expressions d'une politesse affectueuse. La

préoccupation de Valentine lui parut d'un bon augure, il ne supposa

point qu'un autre pût en être l'objet, et répondit sans méfiance aux

questions de madame de Nangis, quand elle lui demanda s'il n'avait

pas rencontré dans le monde celui qu'elle appelait en riant, _le bel

Étranger_. Le chevalier dit qu'il était poursuivi par ce personnage

mystérieux qu'il n'avait jamais vu, et dont tout le monde lui

demandait le nom. Il ajouta qu'étant arrivé quelques jours avant aux

Tuileries, il avait été accosté par une foule de gens qui avaient

tous compté sur lui pour leur apprendre ce qu'était un homme fort

remarquable par la noblesse de sa taille et de ses traits, et qui

venait de monter à cheval, après s'être promené quelque temps avec

un de ses amis. «Je vous avoue, poursuivit le chevalier, que cette

curiosité me parut trop ridicule pour la partager: je m'en fais le

reproche, actuellement que je soupçonne ce beau monsieur d'être

votre héros. Cependant, calmez vos regrets par le souvenir de madame

de V..., qui fut sauvée du feu dans une auberge, par le plus bel

homme de France, dont elle devint folle, et qui aurait peut-être

fait la passion de sa vie, si elle n'avait pas eu l'idée d'aller

un jour acheter une robe de satin dans je ne sais quelle boutique

à Lyon, où son libérateur déroulait des étoffes au public avec

une grace toute particulière.--Ah! quelle chûte horrible,

s'écria la comtesse, quelle affreuse découverte!--Pour l'amour

peut-être, dit Valentine, mais pour la reconnaissance, je ne

vois pas ce qui rendrait honteuse d'en témoigner à un marchand

d'étoffes?--Certainement, reprit le chevalier, il n'y a là rien de

honteux, mais il est toujours gênant d'avoir des obligations à des

gens trop fiers pour recevoir de l'argent, et trop pauvres pour être

vos amis. On ne sait comment s'acquitter, et l'on devrait exiger

d'un garçon de boutique, qui vous rend un pareil service, d'ajouter

au bas de son mémoire; Tant pour avoir sauvé la vie de madame.» On

rit de cette idée folle, et le chevalier parvint à jeter tant de

ridicule sur ces prétendus héros mystérieux, toujours prêts à braver

quelque danger, que personne n'osa dire un mot en faveur de celui

qui s'était exposé pour Valentine.

La société de madame de Nangis était en général dominée par l'esprit

de M. d'Émerange. Les jeunes gens le prenaient pour modèle, et

croyaient imiter son élégance en singeant ses manières. Comme tous

les imitateurs, ils fesaient rarement un juste emploi des défauts ou

des agréments qu'ils lui empruntaient; l'un, séduit par l'ironie

piquante qui égayait sa conversation, sans choquer les convenances,

se moquait lourdement des choses les plus sacrées, croyant imiter la

grace avec laquelle le chevalier semblait se sacrifier en fesant

l'aveu de ses défauts. Un autre se vantait de vices abominables.

Tous exagéraient son affectation à plaire sans aimer; ils

traduisaient son naturel en familiarité, son indifférence en

impolitesse, et son enthousiasme en fureur. C'était enfin le chef le

plus séduisant d'une école détestable. Les vieux parents de ces

jeunes étourdis, accusant le chevalier de leurs travers, essayaient

vainement de les éloigner d'un modèle aussi dangereux. Dans le dépit

de voir leurs conseils méprisés, ils formaient un parti d'opposition

contre le chevalier, que celui-ci s'amusait quelquefois à gagner par

des prévenances flatteuses et des témoignages d'une estime

particulière. Personne ne savait mieux que lui, pour ainsi dire,

_jouer_ de l'amour-propre des autres; son talent allait jusqu'à

s'attirer la protection de la présidente de C..., qui arrivait

toujours chez sa nièce avec l'intention de l'engager à recevoir

moins souvent un homme dont les assiduités finiraient par la

compromettre, et qu'un éloge adroitement indirect, ou l'apologie de

quelque orateur du parlement, rendait aussi indulgente pour le

chevalier, qu'elle s'était promise d'être sévère. Quant aux autres

femmes de la société de madame de Nangis, elles en pensaient du bien

ou du mal, en raison du plus ou moins de soins qu'elles en

recevaient. Madame de Réthel était la seule qui se piquât sur ce

point d'une noble indépendance; elle écoutait sans impatience comme

sans intérêt, et s'amusait parfois des moyens qu'elle lui voyait

employer pour parvenir à son but. Aussi le chevalier avait-il pour

elle autant de haine que d'égards. C'est ainsi que les gens habitués

à dominer pardonnent plutôt au censeur qui les fronde, qu'au sage

qui les observe.

Anatole, Vol. 1 · 第 18 / 36 题