La princesse était ce soir-là à Versailles, et sa loge resta à la
disposition de madame de Nangis, qui eut le chagrin de n'y recevoir
personne. On donnait Armide, et Valentine se livrait au plaisir
d'entendre ce chef-d'oeuvre, qui réunit tous les genres de
perfection, lorsque la comtesse lui dit de contempler le plus beau
visage qu'elle ait vu de sa vie. Imaginant que sa soeur lui désigne
une femme, elle regarde dans la loge qu'elle lui indique, et ses
yeux rencontrent ceux d'un jeune homme dont la figure était en effet
remarquable. Honteuse d'avoir été surprise dans ce mouvement de
curiosité par celui qui l'excitait, elle rougit, baisse les yeux,
et, sans oser le considérer davantage, elle répond à sa soeur
qu'elle est de son avis. «C'est probablement quelque étranger, dit
la comtesse, car un homme de cette tournure-là serait déja connu de
tout Paris, s'il y était seulement depuis deux mois. Vous, qui
dessinez si bien, vous devez trouver que c'est un beau portrait à
faire.» Valentine essaya une seconde fois de vérifier si
l'admiration de madame de Nangis était fondée; mais le même regard
qui l'avait déja troublée l'empêcha d'en voir davantage. Elle se
décida à croire sa belle-soeur sur parole. La comtesse ne se lassait
point de comparer les traits de cet étranger à ceux des plus belles
têtes grecques, mais elle en perdit bientôt le souvenir, tandis que
Valentine, qui les avait à peine entrevus, se les rappelait encore.
Au commencement du quatrième acte, madame de Nangis, n'ayant pas
aperçu le chevalier, et présumant qu'il pourrait peut-être venir
chez elle, proposa à Valentine de s'en aller pour éviter les
embarras de la sortie de l'opéra, et l'inconvénient d'être obligée
d'accepter la main de quelque ennuyeux. Valentine émue par le
bonheur d'Armide, regretta vivement de ne point entendre ses
touchantes plaintes, et se promit de revenir à la prochaine
représentation de ce bel ouvrage.
Pendant que ces dames attendaient sous le vestibule, elles virent
descendre du grand escalier deux hommes, dont le plus jeune fut
bientôt reconnu; l'autre paraissait âgé de cinquante ans, c'était
l'ancien gouverneur ou plutôt l'ami d'Anatole, de ce jeune étranger
qu'avait remarqué la comtesse. Un hasard heureux, si l'on peut
appeler ainsi ce desir vague qui entraîne à suivre les pas d'une
jolie personne, avait heureusement amené ces messieurs au moment où
l'on vint avertir madame de Nangis que son carrosse l'attendait.
Valentine exige qu'elle y monte la première, et s'élance pour la
suivre, lorsque les chevaux qui n'étaient retenus que par un cocher
ivre, partent comme un éclair, entraînent le laquais qui tenait la
portière; et Valentine tombe sous les pieds des chevaux d'une
voiture qui se trouvait derrière celle de la comtesse. Elle allait
en être atteinte, quand un homme se précipite sur le timon de cette
voiture, en reçoit un coup violent, repousse avec effort les chevaux
que les cris animaient, et relevant Valentine, il la porte évanouie
sous le vestibule. Au même instant, les gens de madame de Nangis
reviennent suivis du carrosse, pour la chercher. On l'y transporte,
après s'être assuré que la frayeur est seule cause de l'état où elle
est, sans s'inquiéter de celui où on laisse l'homme qui l'a sauvée.
Un flacon de sels que portait toujours la comtesse, ranima bientôt
les esprits de Valentine: elle s'efforça de tranquilliser sa
belle-soeur, dont les inquiétudes étaient d'autant plus vives,
qu'elle se reprochait le caprice qui l'avait conduite à l'opéra en
dépit de tout, et s'accusait du malheur de Valentine. C'est en
pareille occasion que l'on pouvait juger de la bonté du coeur de
madame de Nangis, et lui pardonner tous les travers de son esprit.
Rien n'égalait sa touchante sollicitude pour un ami souffrant, ni sa
générosité pour un ami malheureux. Alors tous les intérêts
d'amour-propre qui la gouvernaient dans le monde, étaient sacrifiés
au desir d'obliger. Souvent envieuse du bonheur des autres, le
malheur la trouvait toujours noble et courageuse. Et l'on peut dire
que le tort d'abandonner ses amis dans la disgrace, était la seule
mode qu'elle ne suivit pas.
De retour à l'hôtel, madame de Nangis raconta franchement à son mari
ce qui lui était arrivé à l'opéra, en lui disant que ses reproches
ne sauraient aller au-delà de ceux qu'elle se fesait à elle-même.
Aussi ne lui en adressa-t-il aucun, dans la crainte d'ajouter au
chagrin dont elle était pénétrée en pensant au danger qu'avait couru
sa soeur. Elle desirait passer la nuit auprès de son lit, mais
Valentine n'y voulut pas consentir. Elle assurait n'éprouver d'autre
effet de sa chûte qu'un peu de courbature et un tremblement dans les
nerfs causé par la frayeur. Comme il ne lui restait qu'un souvenir
confus de cet événement, elle ne put satisfaire aux questions que
son frère lui fit à ce sujet; et l'on sonna Richard, qui en avait
été témoin, pour lui en demander les détails. Il raconta d'abord
simplement le fait, mais quand il vint à dépeindre celui qui s'était
si courageusement précipité au secours de la marquise, madame de
Nangis s'écria: «Il n'en faut pas douter, ma chère, c'est notre bel
étranger, et voilà un commencement de roman dans les formes. Vous
êtes charmante, il est beau comme Apollon, vous ne l'avez jamais vu,
il vous sauve la vie; c'est la perfection du genre. Mais ne
faudra-t-il pas connaître un peu votre héros? Qu'est-il devenu,
Richard, après notre départ?--Comme il me fallait suivre madame, je
n'ai guère eu le temps de le savoir. J'ai seulement vu deux
domestiques avec une livrée que je ne connais pas, transporter dans
une belle voiture le jeune homme qui avait relevé madame la
marquise. Ils étaient suivis d'un vieux monsieur qui se désespérait,
en disant: «Le malheureux a l'épaule cassée.» Et je crois que cela
se pourrait bien, car à la manière dont il s'est jeté sur les
chevaux, il doit avoir reçu un violent coup de timon.» Valentine fut
saisie d'effroi en apprenant l'affreux accident dont le sien était
cause; elle donna l'ordre qu'on s'informât à qui elle avait tant
d'obligation, et se promit de ne rien négliger pour lui en témoigner
sa reconnaissance. M. de Nangis qui partageait ce sentiment,
s'engagea à faire des démarches pour apprendre le nom de cet
étranger, et l'aller remercier d'une action aussi généreuse.
L'esprit trop agité de cet événement, Valentine passa la nuit sans
dormir. Elle médita sur le hasard qui avait conduit ce jeune homme à
sortir de l'Opéra en même temps qu'elle, et sur le mouvement
d'humanité qui l'avait porté à tout risquer pour la sauver. Une
grande ame pouvait seule être susceptible d'un si noble
désintéressement; et Valentine se plaisait à faire l'énumération de
toutes les qualités qui dérivent de celle-là. Son imagination,
exaltée par la reconnaissance, se peignait toutes les vertus réunies
dans celui qui venait de lui offrir la preuve d'un coeur aussi
compatissant; elle aurait voulu trouver quelque ingénieux moyen de
l'en remercier, sans être obligée d'avoir recours à ces phrases
vulgaires qu'on adresse également à l'homme qui vous sauve la vie,
et à celui qui ramasse votre éventail. Mais l'idée de se trouver en
présence de cet étranger l'embarrassait; elle sentait que sa
jeunesse et les agréments qui le distinguaient, intimideraient sa
reconnaissance, et le trouble qui naissait de ces diverses
réflexions la jetait dans des pensées vagues, que rien ne pouvait ni
fixer ni distraire.