dans le désir d'atteindre enfin le but réel de sa mission, la
conclusion d'un traité d'alliance et de commerce, se pliait
complaisamment aux excentricités de la cuisine des Woongyis, et, ce
qui était bien autrement méritoire, aux incessants examens
métaphysico-religieux que lui faisait subir le roi, j'exécutai
plusieurs excursions autour de la capitale, en compagnie de notre
géologue, le docteur Oldman, que les Birmans qualifiaient du titre
pompeux de _professeur des roches_. La première, dirigée au nord, nous
conduisit successivement à Mengoun, sur la rive droite du fleuve, à
Madeya, localité importante de la rive gauche, aux carrières de marbre
blanc de Tsengo-myo, puis aux cavernes ou grottes de Malé, et enfin à
la ville de Tsampenago, chef-lieu d'un canton fertile, borné à
l'orient par la belle rangée de collines qui sépare l'Irawady du
district des mines de rubis. De là nous redescendîmes le grand fleuve
jusqu'au confluent du Myit-Nge, et pûmes contempler encore une fois,
du haut d'un pic que nous évaluâmes à environ dix-sept cents pieds, le
magnifique panorama qu'arrose cette petite et sinueuse rivière à son
débouché dans les vastes plaines où dorment, au milieu de la plus
épaisse verdure, Sagaïn et Ava, les vieilles capitales abandonnées.
Cette exploration permit au docteur de dresser une carte géologique de
toute la section du bassin de l'Irawady comprise entre les 22e et 23e
parallèles, et de recueillir, sur ces contrées, étudiées
scientifiquement pour la première fois, des observations auxquelles
mes lecteurs me sauront gré, à coup sûr, de faire quelques emprunts.
Mengoun, qui fut notre première étape, à seize kilomètres
d'Amarapoura, porte dans le pays le surnom caractéristique de _folie_
du roi Mentaragyi. Cet aïeul du roi actuel employa les trois derniers
quarts d'un règne de quarante ans, les sueurs et les bras non
rétribués de milliers de ses sujets, et des sommes incalculables, à
entasser les unes sur les autres, jusqu'à une hauteur de cinq cents
pieds, des masses énormes de briques et de mortiers: Pélion sur Ossa!
On prétend qu'une prédiction avait lié la fin de sa vie avec celle de
son oeuvre architecturale; mais il laissa celle-ci inachevée, et vingt
ans après lui, le terrible tremblement de terre de 1839 fit de son
temple de Mengoun la montagne de débris que la photographie nous a
permis de reproduire fidèlement (p. 203).
Vis-à-vis de ce témoignage du néant de l'homme et de ses oeuvres, une
pagode en miniature, proprette et sans félure, bien plus ancienne que
le géant écroulé, rappelle involontairement l'apologue du chêne et du
roseau.
Géologie de la vallée de l'Irawady. -- Les poissons familiers. Le
serpent hamadryade[11].
[Note 11: Tout ce chapitre est emprunté au journal du docteur
Oldman.]
«La formation géologique du pays arrosé par l'Irawady est assez
simple. Depuis le delta de la rivière, jusque dans le voisinage de la
vieille capitale d'Ava, le cours de la rivière ne présente que des
roches de formation tertiaire. Tantôt l'Irawady s'écoule dans des
gorges formées par ces roches, comme au-dessus de Prome; tantôt le
courant traverse des plaines étendues qui semblent desséchées comme
des lits d'anciens lacs. La direction générale de ces roches suit le
cours de ce fleuve, bien qu'en certains endroits leurs strates aient
fait obstacle au courant, qui a dû percer des couches assez épaisses
d'argile bleuâtre, entre des grès durs, et se faire un lit encaissé,
comme on le voit au-dessus de Prome.
«Si tel est le caractère général du sol, il faut remarquer pourtant
que les couches sont souvent disloquées, contournées et brisées.
«Appuyée sur les crêtes de ces couches bouleversées se trouve une
série de strates de grès et de conglomérats, moins consolidées que les
précédentes, mais aussi moins contournées. Souvent sablonneuses,
quelquefois calcaires, ces strates sont chargées de fer introduit par
voie de filtration. Ou y rencontre aussi d'innombrables ossements
fossiles de mastodontes, d'éléphants, de rhinocéros, de tapirs, à
cerfs, et de tortues.
«On peut fixer l'âge géologique des terrains les plus anciens à
l'époque éocène. Les terrains modernes, par leur analogie et
l'identité de leurs fossiles, paraissent devoir se rapporter à
l'époque miocène.
«Près de la capitale, on rencontre des chaînes de roches
métamorphiques et cristallines dans une direction nord et sud, et
formant une série de collines distinctes. Il est à présumer qu'elles
sont antérieures à la formation des couches tertiaires qui les
entourent. Après s'être déposées, ces couches ont été bouleversées par
des éruptions volcaniques qui, ayant brisé les roches anciennes, les
ont sillonnées, par intervalles, de longues dykes, et ailleurs les ont
recouvertes de leurs matières en fusion. Rien n'indique que ces
formations trappéennes soient antérieures aux couches que l'on peut
attribuer à l'époque miocène. Elles doivent sans doute leur origine
aux mêmes forces souterraines qui, de nos jours, couvent et grondent
encore sous le sol birman, qu'elles ébranlent de fois à autres, et qui
en 1839 notamment, secouèrent, comme des gerbes de blé mûr, les
gigantesques pagodes de Pagán et de Mengoun. Le même laboratoire
incandescent d'où jaillirent, dans les anciens âges, les étincelants
rubis du district de Momeit et les pépites d'or que roulent tous les
cours d'eau de la Birmanie, entretient ces vastes réservoirs d'huile
minérale qui font aujourd'hui la principale richesse du bassin de
l'Irawady et ces volcans de vase bouillante qui chaque jour hérissent
de cônes nouveaux la plaine de Membo (p. 301).
«En redescendant le fleuve, je fus témoin d'un incident qui m'étonna,
je le confesse, plus que tout ce que j'avais pu voir encore dans cet
étrange pays.
[Illustration: Rives de l'Irawady, près des mines de rubis.--D'après
H. Yule.]
«Arrivé à la proximité d'une petite île qui partageait le cours du
fleuve, le pilote se mit à pousser de toutes ses forces le cri _tet!
tet! tet! tet!_ et comme je lui en demandai la signification, il me
répondit tranquillement qu'il appelait les poissons. Effectivement je
ne tardai pas à voir bouillonner l'eau sur les deux côtés du bateau,
puis surgir à la surface une masse serrée de gros poissons au nez
blanc, ressemblant, par la forme de la tête du moins, au chien de mer,
et dont plusieurs atteignaient trois et quatre pieds de longueur. J'en
comptai plus de quarante autour du bateau, dressant presque
verticalement hors de leur élément une moitié au moins de leur corps,
et tenant leur bouche aussi ouverte que possible. Les gens du bateau,
prélevant des poignées de riz dans les plats préparés pour leur propre
dîner, s'empressèrent de les présenter à ces hôtes singuliers, et
chaque poisson, dès qu'il avait reçu sa portion, plongeait pour
l'avaler, puis se hâtait de reparaître le long du bord. Les bateliers
continuaient leur incessant _tet! tet! tet!_ et se penchant par-dessus
le plat-bord, caressaient de la main le dos de ces heureux poissons,
absolument comme on fait à des chiens favoris. Cette scène se
prolongea pendant une bonne demi-heure de navigation, et le seul effet
produit par le contact des mains des bateliers sur leurs aquatiques
convives, me parut être une surexcitation d'appétit et de familiarité.
On me dit que, durant le mois de mars, il y a dans ces parages une
grande fête et un grand concours de gens. Chacun s'efforce alors de
capturer un poisson, non pour en faire une friture ou une matelote,
mais pour lui rendre la liberté dès qu'on lui a décoré le dos d'une
couche bien appliquée de feuilles d'or, ni plus ni moins que si
c'était une idole. En effet, je remarquai sur plusieurs poissons des
traces de dorure. Jamais spectacle ne m'a autant amusé et intéressé
que celui-là. J'aurais bien désiré enrichir ma collection
ichthyologique d'au moins un spécimen de ces hôtes privilégiés du
fleuve. Mais au premier mot hasardé à ce sujet, tous les assistants,
saisis d'horreur, crièrent au sacrilége, et je crus prudent de me
tenir coi et muet sur ce point.
[Illustration: Petite pagode à Mengoun.--D'après H. Yule.]
«... Le lendemain, comme je revenais de visiter un gisement de houille
peu éloigné du fleuve, j'aperçus en travers du sentier un grand
serpent de l'espèce des _hamadryades_ (genre naja). Un homme de ma
suite, porteur d'un fusil à deux coups, se disposait à faire feu sur
la bête, quand tous ses camarades l'arrêtèrent par un concert de
gestes et de cris. Le serpent, mis en éveil par le bruit, leva la
tête, nous regarda un instant, puis s'évada sain et sauf. Je demandai
avec assez d'impatience au chasseur pourquoi il n'avait pas tiré sur
ce reptile; la réponse me frappa, comme venant à l'appui d'un fait
avancé par le naturaliste Mason dans son livre sur Tenasserim[12];
fait que j'avais jusque-là révoqué en doute. Mes gens affirmèrent que
si le serpent avait été blessé, il nous aurait fait face et nous
aurait poursuivis; qu'il valait donc mieux l'avoir laissé aller
paisiblement. L'animal avait bien trois mètres de longueur.»
[Note 12: Les natifs de Tenasserim décrivent un serpent
venimeux, dont la taille atteint dix à douze pieds, et qui,
d'une couleur plus foncée que la _cobra_ commune, est presque
entièrement noir. Je ne l'ai jamais rencontré, mais la
description qu'on m'en a faite concorde assez avec le
caractère générique des _hamadryades_ pour m'autoriser à le
regarder comme une variété du genre. «L'hamadryade, dit le
docteur Crantor, est excessivement farouche, toujours prête à
se jeter sur quiconque l'attaque et à poursuivre tout ce qui
l'irrite.» C'est là un grand trait d'analogie avec le serpent
de Tenasserim. Un Birman fort intelligent m'a raconté qu'un
de ses amis étant venu à heurter un jour une nichée de ces
serpents, battit immédiatement en retraite, mais il avait été
aperçu et la mère furieuse se lança immédiatement à sa
poursuite. L'homme s'enfuit de toutes ses forces à travers
coteaux, vallons, clairières et halliers; la terreur lui
donnait des ailes. Arrivé sur les bords d'une petite rivière,
il n'hésite pas à s'y jeter, dans l'espoir de faire ainsi
perdre sa piste à son terrible ennemi. Mais, hélas! en
atteignant la rive opposée, il y retrouve la furieuse
hamadryade, la tête haute, les yeux en feu et dilatés par la
rage, toute prête enfin à enfoncer ses crochets mortels dans
ses chairs palpitantes. Désespéré, il saisit son turban et,
par un mouvement instinctif, le lance au reptile, qui, se
jetant comme un éclair sur cet objet inanimé, le couvre de
furieuses morsures, et trompe ainsi sa colère et sa
vengeance; après quoi il regagne tranquillement son repaire.
(Mason, _Histoire naturelle de la Birmanie_, p. 345.)]
[Illustration: Grand temple de Mengoun, depuis le tremblement de terre
de 1839.--Dessin de K. Girardet d'après H. Yule.]
Les Shans et autres peuples indigènes du royaume d'Ava.
Ma seconde excursion fut dirigée au sud-est de la capitale, sur la
frontière des petits États shans, tributaires d'Ava.
Les Shans ou Tais, comme ils se nomment eux-mêmes sont, de toutes les
races indo-chinoises, la plus répandue et probablement la plus
nombreuse. Entourant les Birmans du nord-ouest au sud-est, ils forment
un chaînon continu depuis les confins du Munnipour (si tant est que
les habitants de cette vallée ne soient pas de la même race) jusqu'au
coeur du Yunan, et depuis la vallée d'Assam jusqu'à Bankok et à
Cambodje. Partout ils professent le bouddhisme, partout ils ont
atteint à un degré de civilisation assez élevé, et partout ils parlent
une même langue sans grandes variantes, circonstance remarquable au
milieu de cette diversité d'idiomes que l'on trouve parmi tant
d'autres tribus, en dépit du voisinage et de la parenté. Cette
identité caractéristique dans la langue des Shans, tendrait à prouver
qu'il y a longtemps qu'ils ont atteint le degré de civilisation où ils
sont arrivés, et que jadis ils ont dû constituer un peuple homogène,
avant leur dispersion.
Les traditions siamoises, aussi bien que celles des Shans
septentrionaux, ont gardé le souvenir d'un ancien royaume considérable
fondé par leur race, au nord du présent empire birman, et le nom de
«Grands-Tais» appliqué au peuple de ces pays vient corroborer la
tradition. Des germes de désunion ont dû briser l'unité de cette race,
la fractionner en petites principautés, et le royaume de Siam renferme
peut-être, à cette heure, le seul État indépendant de cette famille.
Tous les autres sont tributaires d'Ava, de la Chine, de la Cochinchine
ou de Siam.
Les États, dont je parlerai sommairement, occupent une étendue de terrain
que l'on peut comprendre en masse entre le quatre-vingt-dix-septième et
le cent unième méridien, le vingt-quatrième et le vingtième degré de
latitude. Ce territoire se termine à l'ouest par la chaîne qui forme
la frontière orientale de la Birmanie pure. À l'est, il est borné par
le Mekhong ou grande rivière de Cambodje; au nord, par la vice-royauté
de Yunan: il comprend les Koshanpris ou neuf États shans qui,
successivement, ont passé sous la domination des Chinois et des
Birmans, et qui maintenant appartiennent aux premiers. Au sud, il
joint, pendant quelque distance, le territoire des Karens rouges, et,
à partir de là, le Mekhong forme la frontière des principautés
tributaires de Siam.
La suzeraineté des Birmans est plus ou moins reconnue dans ces pays;
dans les États contigus à la Birmanie propre, c'est une réalité active
et tyrannique; vers l'est elle tend à se relâcher, et vers l'extrême
orient et le nord-est, bien que ces États payent hommage à Ava,
l'influence chinoise prédomine.
Toutes ces contrées sont sillonnées de chaînes de montagnes, dont la
direction est nord et sud, comme celles des principales rivières, le
Salouen et le Mekhong. Le Menam, ou rivière de Siam, prend sa source
dans ces régions. Le caractère général de ces fleuves est torrentiel;
ils sont profondément encaissés et sujets aux débordements.
Les montagnes sont habitées par des tribus plus ou moins sauvages et
connues sous plusieurs dénominations. La plus considérable, peut-être,
est celle des Laouos, que les Shans considèrent comme les restes
sauvages des anciens aborigènes. On prétend que leur langue ne
ressemble aucunement à celle des Shans. Quelque barbares qu'on les
dise, ils paraissent adonnés à l'agriculture, soignant fort bien
l'indigo, la canne à sucre et le coton, que leur achètent les
marchands chinois du Kiang-hung, du Kiang-tung et des États
limitrophes. Ils travaillent le fer, sont bons forgerons, et
fabriquent des _dhas_ ou sabres et des fusils à mèches. Ils sont de
taille médiocre, mal bâtis et laids; ils ont le nez plat, le front bas
et le ventre gros. Ces caractères feraient penser que les Laouos ne
sont que le type dégénéré de la race des Shans, telle qu'elle existait
avant d'avoir été modifiée par l'action de la civilisation bouddhiste.
Les tribus les plus considérables, les plus sauvages et les plus
indépendantes de ces Laouos, se trouvent dans la partie nord et ouest
de Muang-Lem. Ils ne permettent à personne de pénétrer chez eux; et on
dit qu'ils guettent, saisissent et décapitent les voyageurs, pour
emporter leurs têtes en manière de trophées, comme font les Garows,
les Kookis et autres sauvages, voisins de notre frontière du Sylhet.
La contrée habitée par les Karen-nis ou Karens rouges, qui se sont
maintenus indépendants des Birmans et des Shans, comprend cette masse
montagneuse qui sépare le Sitang du Salouen et s'étend entre la
latitude de Toungoo et le vingtième degré trente minutes. On les croit
de race shanne; cependant il ne m'a guère été possible de trouver
d'autres preuves de cette parenté, que l'usage qu'ils font de la braie
pour vêtement. On attribue leur dénomination de _rouges_ à leur teint,
qui, étant naturellement clair, rougit plus qu'il ne brunit à l'action
du hâle; mais je crois que la couleur de leurs pantalons rouges est
pour beaucoup dans ce surnom, les Shans portant le pantalon bleu.
Le nom que se donnent les Karen-nis est Koyas, et les Shans les
appellent Niangs. Leur tradition veut qu'ils soient les descendants
d'un corps d'armée chinois qui s'endormit et que l'armée laissa
derrière elle dans une retraite. Il est singulier que les Kyens de
Yoma-doung aient la même tradition sur leur origine, à la différence,
toutefois, que l'armée était birmane et non chinoise.
Les Karens rouges sont de petite taille, avec des jambes grêles et de
gros ventres; leur malpropreté est notoire. Ils vivent dans un état de
société qui n'est cependant pas la sauvagerie, et bien des Shans se
sont établis sur leur territoire, trouvant leur régime social plus
doux que celui des Birmans. Leurs seuls actes religieux consistent à
apaiser les esprits malins qui frappent de maladie, et les sacrifices
qu'ils leur font sont considérables. Ils se servent, dans leurs
transactions commerciales, d'une monnaie d'argent assez grossière et
des poids en usage en Birmanie; leur agriculture est remarquable sous
plus d'un rapport.
Tout leur pays est montagneux, et dans la partie sud de leur district
il y a des pics de deux mille cinq cents mètres d'élévation. Leurs
villages sont généralement situés sur des collines arrondies ou
planes. La population est considérable. Dans une partie de leur pays,
entre le Salouen et le Me-pon, on voit les cultures s'étendre jusqu'au
sommet des coteaux, les vallées se dérouler en terrasses à la mode
chinoise, les routes sillonner le pays, et les villages nombreux à ce
point que d'un coup d'oeil on peut en embrasser huit ou dix. Leur plus
fort village est Ngouè-doung, dont les habitants sont en majeure
partie des Shans fugitifs.
Ces Karens rouges sont la terreur des districts avoisinants de la
Birmanie, où ils vont faire des razzias et enlever les habitants,
qu'ils échangent comme esclaves contre des buffles et des boeufs chez
les Shans siamois. Ce sont aussi les receleurs des esclaves que font
entre elles les petites communautés karennes sur les frontières du
côté de Toungoo. Les villes voisines leur payent redevance pour se
garantir de leurs incursions, qui s'étendent assez loin pour forcer
les habitants de Nyoung-Ynoué, à trente-deux kilomètres de leurs
frontières, à se tenir constamment en garde contre eux.
Les principautés shannes peuvent être divisées en cis-salouennes et
trans-salouennes. Le premier des États cis-salouens, en quittant le
pays des Karen-ni, qui forme sa frontière sud, est celui de Mobyé.
Ce petit État, dans le voisinage des Karens rouges, a été tellement
dévasté par eux, qu'il ne reste plus au _tsauboua_ ou prince, que
l'espace compris dans les murs de sa ville. À la fin, n'ayant pu
obtenir de secours de son suzerain d'Ava, il cessa de lui payer tribut
et transféra son allégeance à ses redoutables voisins.
Puis vient l'État de Mokmé ou Moung-mé, à cinq jours de marche de Moyé
et à trois jours de la frontière des Karen-ni; il est tellement
harassé par les razzias des Karens rouges, que tous les chefs de
villages leur payent redevance. La ville de Mokmé peut contenir trois
cent cinquante maisons.
À deux jours de marche nord de Mokmé se trouve la capitale de l'État
de Moné, qui est le centre du gouvernement des Birmans sur les
principautés shannes; aussi les Birmans y sont nombreux. Le territoire
est assez étendu au delà du Salouen. La ville, qui est située à cinq
cents mètres au-dessus du niveau de la mer, est la plus grande de
toutes les cités shannes; elle peut contenir huit mille âmes. Elle est
bâtie au pied des collines qui bordent la fertile vallée de
Nam-toueen, tributaire du Me-pon. À cinquante-six kilomètres
nord-ouest de Moné se trouve le Nyoung-Ynoué. C'est le plus occidental
de tous ces États et ce fut jadis un des plus grands et des plus
importants. Mais les déprédations des Karens rouges, la tyrannie des
Birmans, les dissensions intérieures ont tellement réduit la puissance
de son tsauboua, qu'elle ne s'étend guère que sur une centaine de
familles.
La ville ne contient pas plus de cent cinquante maisons. Elle est
située dans un bassin d'alluvion assez étendu et se trouve à cinq cent
cinquante mètres au-dessus de la mer. L'ensemble de ce bassin paraît
avoir été le lit d'un lac assez semblable à la vallée de Munnipour; il
en reste des traces dans le centre de ce terrain, où se trouve un
petit lac de vingt-deux kilomètres d'étendue, peu profond, et qui tend
à se dessécher graduellement.
Bien que le nombre des habitations soit fort réduit sur le territoire
du tsauboua, cependant la population de la vallée est considérable et
paye un tribut direct à la cour d'Ava. On y cultive principalement le
riz, la canne à sucre, le maïs, etc.
C'est dans ce district que se trouve le lac Nyoung-Ynoué, à la surface
duquel flottent d'innombrables îles naturelles, formées de racines de
roseaux et d'herbes entremêlées et recouvertes d'un peu de terre.
Elles servent de bateaux de pêche; on y construit même des chaumières:
elles tremblent sous les pieds, et, par un temps d'orage, tournent à
tout vent; il y en a d'assez grandes pour qu'on y voie trois à quatre
chaumières. Une énorme vieille femme, qui habitait un de ces îlots, où
nous descendîmes pour déjeuner, s'amusa beaucoup de la peur que
manifestait un homme de notre suite en mettant le pied sur ce sol
mouvant.
Les tsaubouas de toutes ces petites principautés, même quand ils sont
dans la dépendance la plus absolue de la Birmanie, tranchent de la
royauté; ils épousent leurs demi-soeurs, ils ont, comme le _Phra_
d'Ava, leur _Einshe-men_, leurs _Atwen-woons_, _Thandaut-ens_,
_Nakhan-gyis_, etc. Leurs palais ont le triple toit, le htee sacré et
le parasol blanc; en un mot, tous les insignes de la royauté.
Le pouvoir que les Birmans exercent sur ces principicules est en
raison de la distance; les plus voisins du centre du royaume sont
tyranniquement opprimés; les tributs qu'envoie le Kiang-hung, situé
sur les frontières de Chine, est une simple affaire de forme. Les
contingents que tous ces tributaires réunis doivent aux Birmans en
temps de guerre, peuvent s'élever à vingt mille hommes.
Il est à remarquer que tous les voyageurs s'accordent à mentionner
quel sentiment amer tous les Shans tributaires nourrissent contre les
Birmans, et à signaler les éloges exagérés qu'ils donnent à la
justice, à la modération et à la bonne foi des Chinois.
Ne pourrait-on pas appliquer à cette double appréciation la moralité
d'un apologue bien connu:
Notre ennemi, c'est notre maître.
Les femmes chez les Birmans et chez les Karens.
Une des plus brillantes pages de l'histoire des missions modernes est
celle qui raconte leurs succès chez les Karens du pays birman. Plus de
cent mille membres de ces tribus éparses ont, depuis une trentaine
d'années, été amenés à la connaissance de l'Évangile, et actuellement
on compte dans leurs rangs environ vingt mille communiants, dont la
foi naïve et simple, mais inébranlable, fait l'admiration des
voyageurs chrétiens qui ont pu parcourir le pays. Ces faits sont
connus, grâce surtout à une dame des États-Unis, à qui ses travaux
missionnaires parmi les Karens de la Birmanie ont acquis une juste
célébrité.
[Illustration: CARTE du cours supérieur de l'Irawady et partie Nord du
ROYAUME D'AVA. Gravé chez Erhard. R. Bonaparte 42.]
«Environ trente-cinq mille femmes karennes», dit Mme Mason, ont, nous
en avons la douce espérance, renoncé à leurs superstitions pour
embrasser la doctrine du Christ; mais parmi les Birmans on en
trouverait tout au plus un millier qui aient subi l'influence de
l'Évangile, et cependant la longue expérience que j'ai des moeurs du
pays me donne la conviction que le pays birman ne pourra efficacement
être entraîné dans les voies de la conversion que lorsque les femmes y
seront entrées.
[Illustration: Vallée l'Irawady au confluent du Myit-Nge (voy. p.
291).--Dessin de Paul Puet d'après H. Yule.]
«Ici, la femme ne ressemble en rien à ces créatures douces, timides
et indolentes qui se renferment dans les zènanahs de l'Inde, tremblant
à la voix ou sous le regard du maître, et n'exerçant sur ses
déterminations aucune espèce d'empire. La femme birmane jouit au
contraire d'une influence immense. Aux charmes de sa personne, elle
unit en général l'énergie de la volonté, et c'est elle, en réalité,
qui donne aux moeurs du pays leurs caractères les plus distinctifs. Il
suffit d'un désir exprimé par la femme d'un chef de village, pour que
le fier montagnard aille porter au loin le pillage et la mort, et dans
la capitale même de l'empire on a vu des guerres désastreuses qui
n'avaient pas d'autre cause que celle-là.