«Dans l'antichambre, une troupe de musiciens exécutait une douce

musique sur des instruments à cordes. En m'asseyant près du vase à

lotus, je m'aperçus que j'avais été suivi par un des awten-woons, et

par quelques officiers et pages qui se blottirent dans un coin de la

chambre, ce qui rendait l'audience aussi peu confidentielle que

possible. Dès que nous fûmes assis, le roi leva la main et la musique

cessa. Il me dit alors de regarder le vase au lotus, ce que je fis; et

alors je vis les boutons s'épanouir et de l'un d'eux un oiseau

s'échapper. Le roi sourit et paraissait s'attendre à ma surprise aussi

bien qu'à mon admiration, sentiments que je ne manquai pas de

manifester. Un de mes voisins me dit que chaque bouton avait contenu

un oiseau prisonnier, mais qu'à l'exception de celui-ci, les autres

avaient trouvé moyen de s'échapper.

«Alors commença une conversation par demandes et réponses, qui se

suivirent, autant qu'il me souvienne, dans l'ordre suivant:

LE ROI. Connaissez-vous la littérature birmane?

L'AMBASSADEUR. J'en connais quelques ouvrages, Sire.

LE ROI. J'ai entendu parler de vous il y a trois ans. Avez-vous lu le

_Mengula-Thoot_?

L'AMBASSADEUR. Je l'ai lu, Sire.

LE ROI. L'avez-vous bien compris?

L'AMBASSADEUR. Je l'espère, l'ayant lu dans une traduction birmane

(l'original est en pali).

LE ROI. Combien de préceptes contient-il?

L'AMBASSADEUR. Trente-huit.

LE ROI. Très-bien; vous les rappelez-vous?

«Et comme le major hésitait et cherchait à excuser son défaut de

mémoire, le roi se mit à énumérer l'un après l'autre ces préceptes

contre l'orgueil, la colère, les mauvaises pensées, etc., accompagnant

le tout de commentaires et citations qui auraient mieux convenu à un

prédicateur en chaire qu'à un souverain parlant au représentant d'une

grande puissance, puissance voisine et redoutée.»

Religion bouddhique.

Pour bien comprendre l'importance des questions et des sentencieuses

paroles adressées en cette occasion par Sa Majesté birmane à

l'ambassadeur anglais, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur

le bouddhisme, qui forme le fond des croyances religieuses du roi

d'Ava et de la presque universalité de ses sujets.

Cette religion, qui compte encore, après vingt-cinq siècles

d'existence, de deux cents à trois cents millions de fidèles, est née

dans la vallée du Gange, six cents ans avant Jésus-Christ, lorsque

Rome avait des rois et que l'Asie occidentale était soumise à

Nabuchodonosor.

Gautama (le Bouddha) est un personnage historique, et quelle que soit

l'idée de divinité que lui attribuent ses adorateurs, on doit

l'admettre comme un grand et patriotique réformateur, qui s'éleva

contre les pratiques extérieures des brahmanes, et leur substitua un

code de morale plus pure.

Çakya-Mouni, Çakya-Sinha ou Gautama, le fondateur de cette doctrine,

était le fils d'un souverain de Kapilawastu, petite principauté sise

au nord du Gange, entre Gorakpour et Aoude, et descendant des Suryavas

ou enfants du Soleil. Né en l'an 623 avant Jésus-Christ, sa jeunesse

se passa dans les plaisirs. À vingt-neuf ans, la réflexion vint lui

démontrer la brièveté de la vie humaine et l'illusion de ses joies;

aussitôt il abandonna ses palais, ses jardins, son faste et ses

plaisirs, son épouse et son enfant, pour adopter la vie de l'ascète

mendiant. Pendant six ans, il se soumit à toutes les privations, et

alors, après de profondes méditations à un endroit qui s'appelle

encore aujourd'hui Bouddha-Gaya, il fut miraculeusement investi des

attributs qui le constituèrent Bouddha ou _être éclairé_. Il consacra

le reste de sa vie à parcourir les Indes, expliquant les lois de

l'existence, la vertu des actions méritoires, et prêchant comme la fin

de toute existence, la béatitude ou l'anéantissement absolu, rendu en

sanscrit par le mot _nirwana_ et en birman par celui de _nigban_. À

l'âge de quatre-vingts ans, il mourut entre deux arbres de sâl, dans

un bois à Kusinara, cinq cent quarante-trois ans avant Jésus-Christ.

Sans entrer dans l'exposition des diverses phases du bouddhisme, de

ses doctrines et des spéculations métaphysiques de ses docteurs, on

peut dire que cette religion se caractérise par sa tendance à faire

mépriser à l'homme les choses extérieures et à l'inciter à atteindre,

par ses propres efforts, par le seul développement de ses facultés

morales et intellectuelles, jusqu'à l'état divin du nirwana.

L'existence d'un Être suprême et de sa providence ne paraît pas

ressortir clairement et universellement des idées de Çakya et de ses

apôtres. Ce qu'il y a de certain, c'est que ni les Birmans ni les

Cingalais n'admettent l'Adi-Bouddha ou Être suprême des Népaulais et

des anciens bouddhistes théistes de l'Inde.

La récompense et la punition se perpétuent dans la succession des

existences qui passent par tous les degrés de la vie animée; c'est là

vraiment la clef de voûte du système, bien qu'il n'y ait pas, ce

semble, de juge ni de directeur moral. Un destin infaillible et

inexorable, qu'on pourrait appeler la force opérante de la nature,

régit la destinée ascendante ou descendante de toute créature, suivant

le mérite ou le démérite de la série de ses existences passées. Ceux

mêmes qui ont atteint le bonheur céleste en voient la fin et doivent

recommencer les vicissitudes infinies de la transmigration. Anitya,

Dukha, Anatta, le _Passager_, la _Souffrance_ et l'_Irréel_, sont les

conditions de toute existence, et le vrai bien est d'en être délivré

par la conquête du nirwana, état qui peut être l'absorption dans la

suprême essence, suivant les bouddhistes déistes, ou, suivant d'autres

docteurs, le néant absolu; ce serait, d'après le savant sanscritiste

Hodgson, le _lieu_ et le _mode_ dans lesquels vivent les éléments de

toutes choses, en leur dernier état d'abstraction et purifiés de

toutes les modifications particulières que nos sens et notre

intelligence peuvent comprendre.

Le Bouddha est un être qui, dans le passé infini des âges, a conçu le

désir d'atteindre ce suprême degré, afin d'acquérir la possibilité de

délivrer d'autres créatures des misères de la continuité de

l'existence. Il aurait pu atteindre sa liberté, il y a des myriades de

siècles; mais son libre arbitre l'en a détourné, l'a entraîné dans le

cours des existences successives, et par amour pour ses semblables il

a accepté d'innombrables renaissances, enduré des souffrances et des

afflictions et subi des épreuves comparables aux efforts qu'il

faudrait pour arracher la terre à sa base. À chaque renaissance, son

désir s'emploie à ces fins; à sa dernière renaissance dans la famille

humaine et sous les signes manifestes de sa haute destinée, il

embrasse la vie ascétique, atteint le but suprême et se trouve investi

du pouvoir et de la sagesse d'un Bouddha. Alors les mondes

innombrables de l'espace, la vue infinie du passé avec celle de toutes

ses préexistences, aussi bien que celles des autres êtres, et même les

pensées des hommes se dévoilent à la vue. Il est dégagé des passions

et des émotions humaines. Il possède l'infaillible sagesse pour

diriger les créatures dans les sentiers qui mènent au nirwana; la

nature et ses influences, le ciel et ses habitants lui obéissent. Mais

il est sujet à la souffrance, à la maladie, et, quand sonne son heure,

à la mort; même après avoir acquis la qualité de Bouddha, il souffre

jusqu'au trépas les peines terrestres que lui valent ses démérites

antérieurs.

La vie normale de ses disciples est l'ascétisme et la mendicité. Ses

conditions premières sont, comme dans l'Inde, la continence, la

pauvreté, l'humilité; suivent l'abstraction du monde, l'amour de

toutes les créatures vivantes, la pratique de certains préceptes

moraux, et de nombreuses cérémonies rituelles.

Les ascètes bouddhistes ont droit à l'adoration des laïques. Ce sont

de véritables moines, bien qu'ils assument parfois le caractère de

prêtre, en accomplissant certaines cérémonies qui passent pour attirer

des grâces sur ceux pour lesquels on les accomplit, en pratiquant

certains devoirs, comme de lire quelques-uns des livres sacrés au

peuple et d'instruire la jeunesse. Toutefois, leur principale affaire

est, et a été dès l'origine, de travailler à leur propre rédemption.

La doctrine touchant les laïques est obscure; ils constituent

néanmoins le complément nécessaire du système. L'ascète dépend d'eux

pour sa subsistance, leur prêche la doctrine, et les reconnaît

capables d'atteindre à quelques mérites et de s'élever dans l'échelle

de la félicité future. Mais on n'atteint le but final qu'en adoptant

la vie monastique.

Le culte des pagodes s'explique difficilement, bien qu'il ait pu

prendre naissance à l'origine dans le respect dû aux reliques de

Gautama ou de ses apôtres dont elles recueillirent les restes

sacrés[9]. Mais à cette heure la pagode elle-même, indépendante de

toute relique, semble être l'objet du culte. On offre à la pagode des

fleurs, des cierges et des feuilles d'or, et ceux qui font acte

d'adoration devant elle acquièrent des mérites qui porteront leurs

fruits aussi sûrement que si le Bouddha était présent dans le symbole

sacré.

[Note 9: Ce culte et l'adoration des reliques n'ont commencé

que lorsque la pureté primitive de la doctrine bouddhique,

toute spiritualiste à l'origine, était déjà très-altérée par

suite de l'ignorance superstitieuse des populations. M.

Barthélemy Saint-Hilaire a donné récemment, en France, une

étude complète du bouddhisme. Beaucoup de détails curieux sur

cette religion ont été réunis dans les notes de l'article

_Fa-hian_, à la fin de notre volume des _Voyageurs anciens_.]

La morale du bouddhisme, plus pure que celle du brahmanisme, a des

maximes qui rappellent les préceptes de l'Évangile. En Birmanie, la

réputation des moines tend à se maintenir sur un bon pied, et

cependant leur système de morale n'influe guère sur le caractère du

peuple. Ce qui prédomine, dans le système, est l'appel à la tendresse

du coeur, et pourtant il n'y a pas de pays, si ce n'est peut-être la

Chine demi-bouddhiste, où la vie soit sacrifiée plus aveuglément, plus

cruellement, soit dans l'application des pénalités, soit dans la

perpétration des crimes privés.

Visites aux grands fonctionnaires. -- Les dames birmanes.

Le 24 septembre, l'ambassadeur accompagné du docteur Forsyth, du major

Allan et de M. Edwards, rendit une visite de cérémonie aux quatre

woon-gyis et au vieux Moung-Pathea, nan-ma-dau-woon ou contrôleur du

palais de la reine mère, et que nous connaissions sous le nom de

Dalla-Woon, d'après le poste qu'il occupait en qualité de gouverneur

de ce district au commencement de la guerre. Nous voulûmes lui faire

honneur en tant que chef de l'ambassade qui était allée à Calcutta,

mais aussi à cause de l'estime que nous avions pour lui.

La première course fut pour le magwé-mengyi, le plus considéré des

woon-gyis ainsi que le plus intelligent. Il vint à la rencontre de

l'ambassadeur jusqu'au bas de l'escalier et l'introduisit dans la

salle de réception que l'on avait évidemment décorée à notre

intention. Des tapis recouvraient le plancher, et il y avait des

chaises disposées autour d'une table qui occupait le centre de la

pièce. Un large rideau de soie séparait cette partie de la salle de

l'autre qui servait d'appartement aux femmes. Relevé par un de ses

coins, ce rideau permettait de voir les dames de la famille accroupies

sur des tapis.

Bon nombre de Birmans respectables par leur âge, et bien vêtus,

siégeaient ça et là dans la salle et dans la verandah; à l'extérieur,

il y avait une foule de gens respectueusement accroupis et qui

paraissaient être des voisins que la curiosité avait poussés à

assister à l'entrevue.

Peu d'instants après l'arrivée des visiteurs on servit le déjeuner.

Deux bandes d'une longue étoffe remplaçaient la nappe; les plats,

couteaux, fourchettes, tasses et soucoupes, aussi bien que le thé,

étaient servis à l'anglaise, et un Indien, ancien domestique d'un

officier, remplissait le rôle de majordome.

D'abord on servit pain et beurre, muffins et tartes; et comme les

domestiques en rapportaient, le woon-gyi s'écria plaisamment: «Allons,

allons, ils connaissent les mets anglais, qu'on apporte maintenant les

mets birmans!» et nous pûmes compter cinquante-sept plats où les

sucreries et les friandises les plus variées étaient accumulées à

profusion.

À la demande du major Phayre, la femme du woon-gyi, dame d'un certain

âge, fut priée de vouloir bien s'asseoir à table avec nous. On plaça

une chaise à côté de l'ambassadeur; mais la respectable dame, qui

n'avait pas l'aisance de manières de son mari, demanda qu'on l'écartât

de la table avant de vouloir s'y asseoir, ce qui ne suffit qu'à demi

pour la mettre à l'aise, car elle ne tarda pas à ajuster son vêtement

de façon à pouvoir croiser ses jambes sous elle. Elle avait de fort

belles bagues ornées de diamants de grand prix.

Le woon-gyi parlait volontiers et avec assez de gaieté, commençant par

les questions d'usage chez les Birmans, sur l'âge des personnes

présentes, si elles étaient ou non mariées, et il s'étonna fort que

l'ambassadeur et le major Allan fussent restés garçons. «Quand vous

vous marierez, dit-il, j'espère que vous amènerez vos femmes ici.»

Après le déjeuner, on apporta le dessert, à la birmane, dans une série

de plateaux, remplis de petits plats en or et en argent, contenant des

noix de bétel, du bétel préparé, du chunam, du thé confit et mariné,

du gingembre salé en tranches minces, de l'ail frit, des noisettes

dépouillées de leur coque et des noix de terre rôties. Les convives

birmans semblèrent se délecter du bétel et du thé mariné plus que de

toute autre friandise, et le vieux Camaretta en fit autant. Les

cigares terminèrent la fête.

Notre seconde visite officielle fut pour le mein-loung-mengyi, qui

emprunte son titre à un district septentrional du royaume. C'est un

personnage, approchant de la soixantaine, édenté et d'assez pauvre

mine. Sa vieille épouse, de manières plus simples et plus distinguées

que lui, fit les honneurs d'un déjeuner à peu près pareil à celui

qu'on nous avait servi chez le magwé-mengyi, et de temps à autre elle

nous signalait certains plats. Ignorant la coutume de se serrer la

main au moment où l'ambassadeur la quittait, elle lui mit amicalement

la main sur l'épaule en l'assurant du plaisir que lui avait fait sa

visite.

À quelques détails près nos autres visites ressemblèrent aux deux

premières. Je dois mentionner seulement le déjeuner que nous offrit le

pakhan-mengyi, parce que sa femme y assista, avec ses deux soeurs et

sa mère. Leurs manières étaient aussi distinguées que réservées; plus

jolies que ne le sont d'ordinaire les Birmanes, elles possédaient

réellement la délicatesse et la grâce.

[Illustration: Jeunes dames birmanes.--Dessin de Morin d'après H.

Yule.]

Elles portaient le _tamein_ national, jupe étroite en soie rayée, des

jaquettes en fine mousseline blanche, et des ornements d'un éclat

qu'auraient envié des femmes plus civilisées. Leurs cylindres

d'oreilles étaient d'or; le cercle en était fermé et serti d'un

diamant, rubis ou émeraude, entouré de brillants de moindre grosseur.

Le collier était formé d'une étroite chaîne d'or, simple ou ornée de

perles fines, et garnie de deux rangs de diamants, l'un fixe et

l'autre en pendeloque. À leurs doigts scintillaient des bagues de

prix; nous y remarquâmes notamment des rubis de la première grandeur.

Deux des dames présentes se ressemblent singulièrement, et étaient

caractérisées par un front fuyant, type de la race d'Alompra. Elles

étaient filles de Mekaramen, oncle du roi Tharawadi et que le colonel

Burney signale, dans sa relation, comme très-curieux de tout ce qui se

rapporte aux sciences européennes.

La vieille mère, femme très-disposée à la conversation, qui avait

longtemps vécu à Rangoun et aimait à montrer l'habitude qu'elle avait

acquise des manières anglaises, était la veuve de Moung-Shwé-Doung,

autrefois le woong ou ministre de la princesse royale, actuellement

régnante. Elle se rappelait fort bien Jan-Ken-ning (le major John

Canning) pour l'avoir vu à Rangoun.

Parmi ces femmes, on nous en indiqua une d'un aspect charmant et tout

féminin, comme étant la femme d'un tsaubwa, ou prince shan, de Monè.

Elle était pour le moment dans la capitale «en congé.» Nous eûmes

ainsi l'occasion de voir la haute société birmane en famille, et

l'impression qu'elle nous laissa fut des plus favorables.

(_La fin à la prochaine livraison._)

[Illustration: Le temple du Dragon. Dessin de Lancelot d'après H.

Yule.]

VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA

(EMPIRE DES BIRMANS)

PAR LE CAPITAINE HENRI YULE,

DU CORPS DU GÉNIE BENGALAIS[10].

1855

[Note 10: Suite et fin.--Voy. pages 257 et 273.]

Comment on dompte les éléphants en Birmanie.

Le 26 septembre, plusieurs d'entre nous allèrent voir dompter des

éléphants, spectacle dont les Birmans sont aussi passionnément épris

que les Espagnols le sont d'un combat de taureaux.

On a construit dans ce but une arène à l'orient de la ville, sur les

bords d'un des lacs. Tout auprès s'élève, à l'usage du roi, un

pavillon en bois ordinairement appelé le palais de l'Éléphant.

C'est là une des institutions fondamentales de Birmanie, et on en

trouve des descriptions dans les livres des plus anciens voyageurs.

L'arène consiste en un enclos d'environ cent yards de diamètre et

entouré d'un mur très-épais de vingt-cinq pieds de haut. À une

vingtaine de pieds en dedans de cette première enceinte s'en trouve

une seconde, formée de poutres massives, mais espacées de façon à

permettre à un homme d'en traverser aisément les intervalles. Au

centre de l'enclos s'élève un petit réduit, palissadé de même, destiné

aux spectateurs. Le mur extérieur est percé de deux portes; leurs

battants sont composés de deux lourdes pièces de charpente

verticalement ajustées sur pivot et s'emboîtant, une fois fermées,

dans une rainure creusée dans le seuil. Des battants de même nature

sont disposés de distance en distance le long des faces parallèles

du mur d'enceinte et de la palissade, de manière à former, à un moment

donné, du couloir qui se trouve entre deux de ces portes, une cage de

vingt pieds de long qui se ferme avec rapidité. Un escalier conduit au

haut du mur, qui paraît être la place favorite des spectateurs de tout

rang; c'est là que des places avaient été préparées pour les personnes

de l'ambassade.

Une fois arrivés, nous vîmes un groupe d'environ deux douzaines

d'éléphants femelles, les unes montées par leurs cornacs, les autres

libres, réunies en une masse compacte dans la plaine, à quatre cents

mètres environ de l'enclos, et gardant avec soin au centre de leur

troupe deux éléphants mâles sauvages qu'elles avaient attirés. Ces

femelles paraissaient fort bien comprendre leur rôle, et poussaient

graduellement leurs victimes du côté de l'arène. Quand elles furent

arrivées à l'entrée, une femelle avec son mahout (cornac) passa dans

l'intérieur de l'enclos, suivie peu après par le plus grand des deux

mâles. On ferma l'entrée et on dirigea le reste de la troupe vers une

autre porte. Le nouveau captif était adulte, mais paraissait maigre et

faible, suite naturelle d'une abstinence forcée. Il courut autour des

palissades pour y chercher une issue; puis paraissant reconnaître le

passage qui s'était fermé derrière lui, il s'élança de toutes ses

forces contre ses poutres qui servaient de portes et, en

s'agenouillant, il s'efforça de les arracher de leurs gonds. Les coups

et les cris des gens qui se tenaient derrière la palissade, aussi bien

que les aiguillons dont le perçaient ceux qui s'introduisaient entre

les poutres, lui firent lâcher prise. Se retournant pour leur donner

la chasse, il se précipitait la tête la première contre les poteaux

dont les intervalles permettaient à ses persécuteurs de s'esquiver,

et, de son choc puissant, ébranlait toute la construction, à la grande

joie des spectateurs, mais non sans dommage pour lui-même. Après qu'on

eut ainsi longtemps harcelé la pauvre bête pour abattre ses forces et

son courage, et dès qu'il eut trahi son épuisement, un des principaux

mahouts l'excita à le poursuivre et l'entraîna dans le couloir que

formait le passage d'entrée. Les portes se fermèrent aussitôt, l'homme

s'échappa au travers des poteaux et l'éléphant se trouva dans une cage

qui ne lui permettait pas de se retourner. Alors on commença à lui

attacher les jambes de derrière et à lui mettre des liens autour du

cou. Afin de l'empêcher de s'en débarrasser, on lui jeta autour de

l'oreille un noeud coulant, fait d'une corde de cuir, et dont

l'extrémité retombait du côté opposé du cou. Toutes les fois qu'il

essayait de saisir le collier avec sa trompe, le premier obstacle

qu'il rencontrait était cette corde; en tirant dessus il se blessait,

et son attention distraite permettait aux mahouts de continuer à le

charger d'entraves. Pendant cette opération, le malheureux éléphant se

ruait avec une vaine fureur sur les poteaux qui l'entouraient, les

déchirant et les faisant voler en éclats avec ses défenses, labourant

la terre et rugissant avec rage.

On lui ajustait un second collier et on le fixait fort et ferme,

tandis qu'il était couché, haletant de fatigue: tout à coup il se

redressa sur son train de derrière et retomba sur le flanc.... Il

était mort!

On employa une autre méthode pour réduire le second éléphant, animal

de moindre taille. À un signal donné, il fut abandonné par les

femelles qui l'entouraient, et neuf ou dix mâles lui donnèrent la

chasse, montés par des mahouts armés de lazzos en cuir. On parvint à

lui en lier un à une de ses jambes de derrière, et on en fixa

solidement les extrémités à un pieu fiché en terre. Il fut ainsi

réduit au parcours d'un cercle d'environ quarante yards (trente

mètres) de rayon. Les vieux éléphants commencèrent à l'assaillir, le

chargeant à coups de trompe, le poussant et se le renvoyant jusqu'à ce

que la fatigue commençât à le gagner. Deux éléphants l'entourèrent

alors, leurs mahouts lui ajustèrent des liens autour du cou et le

menèrent sous un abri où il fut attaché à des piquets pour y rester

jusqu'à ce que le régime de la ration congrue lui fit comprendre la

nécessité de l'obéissance.

Quelques jours plus tard, on nous amena, à la résidence, deux

éléphants danseurs qui nous divertirent grandement. Un d'eux, jeune

sujet de six pieds de haut, n'avait qu'une instruction incomplète; son

art consistait à lever successivement ses jambes, au commandement de

son mahout, et à marcher sur ses genoux, ou pour mieux dire sur les

paturons de ses jambes de devant. À l'ordre qu'on lui donna de marcher

comme les dames d'honneur du palais, il s'avança vers nous avec ses

seules jambes de devant, traînant derrière lui celles de derrière (p.

284).

Le plus âgé, un vieux mâle, était plus versé dans son art. Son mahout

lui hurlait à l'oreille des ordres auxquels l'éléphant répondait par

un grognement d'assentiment d'un effet assez comique. Son pas le plus

brillant consistait à lever une patte et à lui faire décrire un cercle

avant de la remettre à terre. Les efforts des mahouts n'étaient pas ce

qu'il y avait de moins divertissant; leurs danses, leurs cris, leurs

encouragements, leurs applaudissements contrastaient plaisamment avec

la maladresse de leur élève. À la fin il commença à remuer

alternativement ses quatre pattes et à les jeter tantôt à droite,

tantôt à gauche; la gravité de sa tête et de ses yeux, l'étrangeté de

ses lourds mouvements complétaient le spectacle, qui eut un grand

succès de rire parmi tous les assistants, Anglais, Bengalais et

Birmans.

Excursions autour d'Amarapoura.

Le Tour du Monde; Ava Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 5 / 8 段